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Faisons-le, et nous pourrons entamer « la transformation que nous devons opérer ».
Patrick Lawrence

26 JUIN — Je m’intéresse depuis plusieurs années à ce que j’appellerai la « qualité de la défaite ». J’entends par là les bienfaits qu’un peuple peut tirer du fait d’accepter la défaite lorsqu’elle se présente : il peut mener une réflexion sur lui-même, il peut apprendre, le destin lui a donné l’occasion de repartir à zéro. De l’autre côté de cette même lune, le côté obscur, un peuple ou une nation qui refuse de reconnaître sa défaite lorsqu’il a été vaincu ou repoussé se condamne lui-même à un monde d’illusions et de délires. Ce faisant, il perd tout lien avec le monde qui l’entoure.
Cette question se pose à nouveau devant nous. Les États-Unis, dirigés par un président incompétent et le Premier ministre d’une nation d’une barbarie cruelle – une nation qui, selon moi, souffre à ce stade d’une psychose collective –, ont déclenché une guerre contre la République islamique – si ce n’était pas la poursuite d’une guerre menée de longue date par bien des moyens – et l’ont perdue en l’espace de quelques mois. La défaite, une fois encore, ouvre des perspectives, à condition que l’Amérique soit prête à les saisir.
J’ai récemment abordé ce sujet ailleurs, dans un article intitulé « Éloge de la défaite ». Cet article est disponible ici. Il me semble, comme je l’ai soutenu dans cet article, que nous devons faire de notre mieux pour comprendre la chance dont dispose aujourd’hui l’Amérique de s’arrêter, de réfléchir, de faire mieux en agissant différemment.
Un lecteur attentif du nom de Stephen Kaye a eu la gentillesse de prendre le temps de s’exprimer dans la section des commentaires jointe à mon essai sur la défaite. Quelques-unes des remarques de Kaye m’ont immédiatement interpellé dès que je les ai lues. Voici son commentaire. Les points de suspension sont de moi et indiquent une brève coupure :
La question n’est pas de savoir si l’on peut qualifier cela de victoire ou de défaite, mais qu’une guerre que les États-Unis ne pouvaient pas gagner est terminée, qu’Israël s’est désormais mis à nu… et que le Congrès dispose désormais d’une nouvelle liberté pour légiférer dans l’intérêt national. Nous avons également un nouveau pays avec lequel nous pouvons entretenir des relations cordiales et d , et que nous ne sommes pas obligés de qualifier d’ennemi parce que notre client et allié nous le dicte. Nous sommes dans un monde nouveau. Espérons que nous saurons en tirer le meilleur parti.
Stephen Kaye se trompe complètement lorsqu’il affirme que la manière dont nous qualifions ce qui vient d’arriver aux États-Unis n’a pas d’importance. Une nomenclature appropriée étant le point de départ d’une véritable compréhension, cela a une importance capitale. Dans ce cas précis, nommer la défaite de l’Amérique telle qu’elle est équivaut à ouvrir la porte à tout ce que nous pouvons en retirer comme avantages.
Au-delà de cette question de la dénomination, le commentaire de Kaye ne pourrait être plus juste. « Nous vivons dans un monde nouveau. » Mais précisément, à condition que nous nous décidions à laisser derrière nous l’ancien monde et toutes ses illusions. « Espérons que nous pourrons en tirer le meilleur parti. » Oui, Stephen, c’est justement l’occasion qui s’offre à nous.
Le commentaire de Kaye, ainsi que toutes les réflexions que certains d’entre nous mènent sur ce qui vient de se passer en Asie occidentale, m’ont incité à revenir sur une conférence que j’ai donnée il y a quelques années devant le Comité pour la République à Washington. C’était en décembre 2022. Comme cette présentation semble d’actualité, The Floutist la reproduit ici.
Ma réflexion sur les qualités de la défaite a pris naissance alors que j’écrivais *Time No Longer: Americans After the American Century* (Yale, 2013). Deux penseurs, tous deux des amis, m’ont été d’un grand secours pour approfondir mon argumentation. L’un est le regretté Wolfgang Schivelbusch, dont j’évoque l’ouvrage *The Culture of Defeat* (Metropolitan, 2003) dans cette conférence (ainsi que dans le commentaire vers lequel renvoie le lien ci-dessus). L’autre est John Dower, l’un des grands asiaticistes de son époque. L’ouvrage de John sur la manière dont les Japonais ont réappris à vivre après la capitulation de 1945, *Embracing Defeat* (Norton, 1999), a remporté le prix Pulitzer et constitue, à mes yeux, l’exemple le plus pur de ce qui est accessible à un peuple qui accepte même un destin dont l’amertume se passe d’explications.
La conférence que j’ai donnée il y a quatre ans à Washington s’intitulait « Entre mythe et histoire ». En écho à notre époque, j’ai emprunté à John Dower le titre qui figure en tête de cette nouvelle publication. Pour ceux que cela intéresse, j’ai mené à l’automne 2018 un long entretien avec John, dans lequel les questions soulevées ci-dessous occupaient une place prépondérante. Ses deux parties, publiées dans The Nation, sont disponibles ici et ici.
Outre le texte de la conférence, nous proposons également aux lecteurs une vidéo, disponible ici, de la soirée que j’ai passée en compagnie du Comité pour la République.
—P. L.
15 DÉCEMBRE 2022 — C’est un vrai bonheur de vivre et de travailler dans un village de 1 600 âmes de la campagne du Connecticut, quand, un matin, le téléphone sonne. L’homme à l’autre bout du fil a pris la peine de lire vos chroniques, puis celle d’acheter votre dernier livre, et enfin celle de vous téléphoner pour vous inviter à prendre la parole devant le Committee for the Republic.
Je remercie John Henry, votre président cofondateur, pour cette invitation qui m’amène devant vous, et c’est un plaisir d’être parmi vous ce soir, car j’admire le travail du Comité depuis un certain temps, même si c’est de loin.
Puisque je m’adresse à vous en tant que journaliste d’un certain âge, je vais commencer comme on m’a appris à le faire il y a longtemps — avec la méthode pyramidale : on place l’élément le plus important de son propos en haut, et tout le reste suit par ordre décroissant, afin que vos rédacteurs puissent couper, comme ils le font inévitablement, de bas en haut, et s’il ne reste plus qu’une seule phrase, vous avez fait passer votre message.
Voici mon chapeau de ce soir :
Quel bonheur ce sera pour notre République lorsque viendra le jour où nous admettrons avoir échoué. Quelles perspectives splendides s’ouvriront à nous lorsque nous accepterons enfin que notre conception de qui nous sommes et de ce que nous sommes censés faire dans le monde a été déjouée.
En bref, nous sommes une nation qui a désespérément besoin d’échec et de défaite. Nous avons besoin de ces choses précisément pour pouvoir nous réaliser nous-mêmes et exploiter notre immense potentiel, trop souvent méconnu, de manière nouvelle et aussi pleinement que possible — pour notre propre bien, mais aussi pour celui du monde.
Lorsque j’écris ce genre de choses dans une chronique ou un commentaire, je me sens obligé de rappeler aux lecteurs de ne pas passer à côté de l’optimisme qui se cache derrière ce pessimisme apparent. J’ai l’impression que, dans le cas du Comité pour la République, une telle mise en garde n’est pas nécessaire, je ne m’étendrai donc pas sur ce point. Je suppose que nous partageons la conviction que, pour aboutir à quoi que ce soit dans une entreprise donnée, il faut commencer par accepter lucidement où l’on se trouve, quel est notre point de départ.
« Où en sommes-nous ? » est la question qui s’impose.
« Quelle est cette entreprise ? », voilà la question qui s’ensuit.
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Les Américains, parmi lesquels se trouvent toujours des dissidents qui font eux aussi partie intégrante de l’histoire américaine, vivent depuis très, très longtemps avec l’idée que nous sommes un peuple exceptionnel, un peuple élu par la Providence, chargé d’une mission particulière sur terre. Telle est l’essence de la mythologie qui est à la racine de notre conscience nationale. Si l’on se réfère à la date mentionnée dans le sermon de Winthrop sur les « yeux du monde », il nous reste huit ans avant de célébrer quatre siècles de ces présupposés issus de la mythologie.
Puis vint l’éditorial sur la « Destinée manifeste » en 1845. Ensuite, Wilson et son universalisme. Puis le « Siècle américain » d’Henry Luce. Puis notre triomphalisme odieux de l’après-guerre froide et la thèse de Fukuyama sur la « Fin de l’histoire » : une chose peut-elle être à la fois odieuse et hautaine ?
Toujours un renouveau de l’idéologie, plus ou moins intacte. À mon sens, tous les présidents depuis Wilson ont été wilsoniens, néo-wilsoniens, wilsoniens cachés, ou quoi que ce soit d’autre. Les think tanks de la région regorgent de wilsoniens. On dirait que c’est dans l’eau de ce quartier.
Puis vint le 11 septembre 2001, et tout changea, changea radicalement pour reprendre les mots du poème de Yeats, et pour l’instant, je laisserai de côté le vers évoquant une terrible beauté en train de naître. Il faudra attendre pour cela.
Je considère le 11 septembre comme la date étrangement abrupte où le récit américain orthodoxe a finalement échoué. C’est ce matin-là que ce que nous nous étions longtemps raconté sur nous-mêmes, et sur notre place parmi les autres — l’histoire de notre exceptionnalisme — s’est révélé illusoire.
Nous nous souvenons tous des journaux télévisés diffusant en boucle les images de l’effondrement des tours jumelles dans le sud de Manhattan. Il me semblait que les décombres que nous regardions avec obsession n’étaient qu’un corrélat objectif, pour emprunter ce terme littéraire : les coups les plus violents ont frappé nos cœurs et nos esprits. Nous avions vécu pendant des siècles en partant du principe que l’histoire, comme Toynbee l’a si bien dit, était quelque chose qui arrivait aux autres. Nous nous considérions à l’abri de celle-ci — des ravages et des incertitudes du temps lui-même.
Tout à coup, nous avons pris conscience que ce n’était pas le cas.
La question qui s’est immédiatement posée à nous était de savoir si nous pouvions l’accepter. Dans un choc tout aussi puissant pour notre psyché collective, et sur un sujet étroitement lié, le « Siècle américain », tel que Luce l’avait proclamé dans son éditorial du magazine LIFE de février 1941, a également pris fin ce jour-là.
C’est ce que je soutiens depuis longtemps.
Il existe de nombreuses façons d’interpréter cela, mais, pour reprendre les termes de Luce, les Américains ne pouvaient plus « exercer sur le monde toute la portée de notre influence, aux fins que nous jugeons bonnes et par les moyens que nous jugeons bons ».
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À mon sens, les événements de 2001 nous ont placés devant un choix.
Nous aurions pu accepter que notre récit national ait échoué à ce moment-là et que nous soyons entrés dans une nouvelle ère, confrontés à de nouvelles circonstances. Cela aurait exigé de notre part de l’imagination, notre sagesse innée et une dose nécessaire de courage. Après tout, nous, les Américains, ne manquons pas de ces qualités. Elles nous auraient bien guidés alors que nous marchions sur un sol inconnu et que nous trouvions notre chemin à travers un nouveau paysage encore inexploré. Depuis quand les Américains ont-ils peur des territoires inexplorés ?
Ou bien nous pouvions résister à notre nouveau siècle – un siècle post-américain, pour ainsi dire – et entrer dans un état de déni qui nous aurait conduits à toutes sortes de comportements destructeurs.
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Je nous avais donné vingt-cinq ans pour faire ce choix, à compter de 2001. Il s’est avéré que ceux qui prétendent diriger l’Amérique ont eu besoin de bien moins de temps pour faire le mauvais choix.
Nous avons semé beaucoup de pagaille depuis 2001 — nous en semons en ce moment même en Europe et en Ukraine, et nous sommes impatients d’en semer une autre avec la Chine — mais depuis ce jour-là, nous n’avons plus jamais été capables de faire ce que nous voulons, où nous voulons, comme nous le voulons — sans que cela n’aboutisse à un résultat qui soit à notre avantage — ni à celui de qui que ce soit d’autre d’ailleurs.
Il ne reste plus aucune trace de créativité dans nos politiques étrangères. Comme le disait un ami aujourd’hui disparu, nous avons endossé le rôle de trouble-fête, et n’est-ce pas là quelque chose de tout à fait indigne ?
La ligne de conduite imprudente que nous avons adoptée depuis le 11 septembre nous laisse plus ou moins paralysés dans une situation épouvantable. Nous sommes, selon moi, suspendus entre le mythe et l’histoire : l’un nous fait finalement défaut, tandis que l’autre nous inspire la crainte tout en nous invitant à aller de l’avant.
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William Appleman Williams a intitulé son dernier ouvrage, publié cinq ans après la « chute de Saigon » – pour reprendre l’expression que je préfère, et j’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur –, *Empire as a Way of Life*. Voilà où nous en sommes : accros à une hégémonie fanée et en ruine, qu’il est impossible de sauver et qui, de toute façon, ne mérite pas d’être sauvée.
Il est particulièrement frappant de constater que le choix opéré par ceux qui prétendent nous diriger nous a privés de quelque chose dont nous avons grandement besoin à ce moment de notre histoire.
Je m’appuierai ici sur un merveilleux ouvrage de Wolfgang Schivelbusch, écrivain allemand et fin connaisseur des États-Unis, intitulé *La culture de la défaite*. Wolfgang y défend avec éloquence la valeur de la défaite et les dangers de la victoire.
Une nation vaincue doit se replier sur elle-même et repenser sa position. Elle doit affronter la réalité de ses erreurs. Tout ce qu’elle considérait comme durable et supérieur en soi a échoué. Les vaincus sont ainsi contraints de remettre en question leur vision même du monde, leurs identités et toutes leurs certitudes.
C’est dans ce processus, soutient Wolfgang, que réside la promesse d’un renouveau, d’un renouveau. Reconnaître son échec, c’est s’ouvrir à de nouvelles façons de faire, à de nouvelles compréhensions et identités. Avec le temps, les vaincus peuvent revenir dans la mêlée et se présenter aux autres d’une manière nouvelle et imaginative qui répond à la douloureuse découverte des erreurs passées.
Les vainqueurs, en revanche, partent du principe qu’ils ont raison, qu’ils ont fait leurs preuves, et que tout ce qu’ils ont à faire, c’est de continuer comme avant. Les vainqueurs n’ont pas vraiment besoin de réfléchir à quoi que ce soit.
Lorsque John Henry m’a invité à venir vous voir, il m’a fait remarquer au téléphone : « Quel plaisir de parler à quelqu’un d’autre qui réfléchit encore. »
J’ai bien sûr pris cela comme un compliment, mais examinons le sous-entendu. Nous sommes devenus une nation qui ne réfléchit plus beaucoup.
L’une des études de Wolfgang dans *The Culture of Defeat* porte sur le Sud américain. Il écrit dans ce chapitre : « La victoire, tout comme la révolution, peut dévorer ses enfants, en particulier ceux qui en attendent plus qu’elle n’en apporte réellement. »
C’est là où nous en sommes : envoûtés par les décennies de suprématie qui ont suivi 1945, pris au piège – surtout, mais pas uniquement, lorsque nous regardons de l’autre côté du Pacifique – dans une nostalgie pitoyable et indigne de ce qui fut mais n’est plus.
La nostalgie, ai-je toujours pensé, est une forme de dépression qui s’empare de ceux qui ne supportent pas le présent.
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Il est peut-être désormais évident que je considère nos difficultés actuelles, deux décennies après le début d’un nouveau siècle, comme des questions fondamentalement psychologiques — ou dotées d’une dimension psychologique et d’ e marquée. Pour sortir de notre situation actuelle, je dirais qu’il faut d’abord une nouvelle prise de conscience.
Permettez-moi d’aborder brièvement ce sujet.
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Dans *The Promise of American Life* — publié en 1909, je crois —, Herbert Croly s’est demandé, il y a plus d’un siècle, si l’Amérique pouvait se transformer d’une nation dotée d’une destinée en une nation dotée d’un objectif. C’est une façon de décrire notre projet aujourd’hui.
La destinée est l’apanage des partisans de l’exceptionnalisme. Elle nous conduit vers toutes nos « missions » à demi-effrayantes — ou nous fournit des alibis pour celles-ci.
Un objectif donne à un peuple la capacité d’agir — des choses concrètes à accomplir. Il nous rend, nous, et non la Providence, responsables de nos décisions.
Pour moi, c’est là la transformation que nous devons opérer. La question qui se pose à nous est de savoir ce que nous comptons faire une fois cette transformation accomplie. Quel genre de nation voulons-nous être, avec quel type de politiques ? Quel sera notre objectif ?
Je définis cet objectif comme une Amérique post-exceptionnaliste. Il me semble que bien d’autres choses, voire tout le reste, en découleront.
Cela signifie qu’avant de pouvoir agir, il y a énormément de choses que nous devons cesser de faire. Cela signifie que nous devons cesser toutes ces actions que l’Amérique mène depuis longtemps au nom de l’exceptionnalisme et de son corollaire insidieux, l’universalisme.
Tout cela doit cesser, nous devons nous en retirer et, à la place, commencer à contribuer à un monde multipolaire et ordonné où règne le droit international et où les différentes histoires, traditions, cultures, priorités et perspectives ne sont pas simplement tolérées, mais considérées comme une évidence, respectées, valorisées, voire célébrées.
Je serai maudit à jamais si la plupart des Américains, correctement informés, ne préféraient pas un monde ordonné à la domination militaire, matérielle et idéologique. Si nous avions des dirigeants ayant le courage de s’engager sur une nouvelle voie, nous découvririons tous bien vite que notre prétention à l’exceptionnalisme et toutes les responsabilités qu’elle nous impose ont constitué un fardeau immense.
Et quel bonheur d’imaginer le soulagement que l’on ressentirait lorsque ce fardeau serait levé — ou, pour mieux dire, lorsque nous nous en débarrasserions nous-mêmes.
Imaginez un monde où une multitude de voix et de sensibilités s’éveilleraient pour relever les défis, les tâches et les crises qui nous sont communs à tous.
Quelles nouvelles perspectives s’ouvriraient à nous — à condition d’avoir d’abord le courage d’ouvrir nos esprits et de nous libérer de notre obsession selon laquelle notre propre voix serait la seule que le monde ait besoin d’entendre.
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Je m’adresse à un parterre où se trouvent parmi vous des constitutionnalistes. Cela me laisse penser que vous connaissez déjà bien la voie à suivre. Elle réside dans notre retour aux idéaux que nous avons abandonnés il y a longtemps et à l’État de droit tel qu’il est défini dans la Constitution.
Cela suffira amplement alors que nous cherchons à modifier fondamentalement notre cap. Une politique étrangère alternative fondée sur le respect du droit international, plutôt que sur cet « ordre fondé sur des règles » dont tout le monde ne cesse de parler, le démantèlement du complexe militaro-industriel et de tout l’appareil qui y est associé au sein de l’État sécuritaire, un rééquilibrage de l’économie, la fin de l’anarchie officielle qui sévit tout autour de nous, une refonte complète de notre place dans le monde et de la manière dont nous devons nous comporter parmi les autres : Toutes ces avancées exigent simplement que nous vivions selon les principes que nous prétendons défendre mais que nous avons trop longtemps ignorés.
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Je suis bien conscient, comme vous l’êtes sans doute, de l’ampleur colossale de la transformation que j’essaie de décrire. Qu’il en soit ainsi, dis-je. L’ampleur de la tâche ne constitue pas une excuse pour ne pas s’y atteler. C’est tout le contraire, à mon sens. L’ampleur de la tâche est précisément la mesure de l’urgence avec laquelle nous devons y faire face.
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Les Français ont un mot merveilleux pour désigner l’idéalisme hors du monde. Ils l’appellent « angélisme », et lorsque j’aborde ces sujets, on m’accuse parfois de m’y adonner — ou, pour être plus précis, je m’accuse moi-même de m’y adonner. Je réponds — aux autres ou à moi-même — en évoquant Bergson et la façon dont il concevait l’avènement d’un grand changement ; je terminerai donc par ce passage tiré de son dernier ouvrage. Les Deux Sources de la morale et de la religion était une brève élaboration de l’un de ses grands ouvrages, L’Évolution créatrice, dans lequel il défendait ce qu’il appelait notre élan vital, une sorte d’esprit ou d’énergie innée qui nous fait avancer.
Voici ce que disait Bergson sur la manière dont le changement fondamental s’opère parmi nous :
C’est un bond en avant, qui ne peut avoir lieu que si une société a décidé de tenter l’expérience ; et l’expérience ne sera tentée que si une société s’est laissée convaincre, ou du moins émue… Il ne sert à rien de soutenir que ce bond en avant n’implique pas un effort créateur en arrière-plan… Ce serait oublier que la plupart des grandes réformes semblaient au premier abord irréalisables, comme elles l’étaient en effet.