Étiquettes
Israël, L'enfant comme Preuve, L’enfant en tant qu’ennemi, L’essence même de l’enfance a été détruite, le meurtre délibéré, Le nouveau rapport de l’ONU sur Gaza, une intention génocidaire
Un nouveau rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur Gaza se concentre non seulement sur le nombre d’enfants tués, mais aussi sur leur importance en tant que preuves. S’appuyant sur des cas documentés, des conclusions médicales, des unités militaires identifiées et des déclarations publiques, cette analyse examine l’argument de la Commission selon lequel le traitement réservé aux enfants palestiniens révèle une prétendue intention génocidaire. Elle aborde également les limites du rapport, la réfutation d’Israël et l’absence de décision judiciaire définitive – avant de se tourner vers Berlin, où le gouvernement allemand a levé les restrictions sur les exportations d’armes au motif d’un cessez-le-feu au cours duquel des enfants ont continué d’être tués.
Michael Hollister

Le nouveau rapport de l’ONU sur Gaza ne s’appuie pas sur des chiffres pour étayer son argumentation, mais sur le sort des enfants.
Le meurtre délibéré d’enfants palestiniens, écrit la Commission d’enquête, est l’un des éléments clés établissant l’intention génocidaire, car les enfants sont la continuité du groupe.
Cette analyse confronte cette thèse aux faits, la recoupe avec ce qui a été documenté au cours des deux dernières années, et conclut sur la position de l’Allemagne : celle d’un gouvernement qui a justifié la levée de ses propres restrictions sur les armes en invoquant un cessez-le-feu que ce rapport réfute.
Deux frères, du bois de chauffage
Le 29 novembre 2025, deux frères ramassaient du bois de chauffage à l’est de Khan Yunis. L’aîné avait dix ans, le plus jeune neuf. Ils le faisaient pour leur père, qui est en fauteuil roulant et ne peut pas aller chercher le bois lui-même. Près de la ville de Bani Suheila, une frappe de drone israélien les a touchés. Les deux garçons sont morts.
Les forces de sécurité israéliennes ont déclaré que des soldats avaient observé deux « suspects » franchissant la soi-disant ligne jaune, se comportant de manière suspecte et s’approchant de leurs propres forces ; un drone aurait neutralisé la menace immédiate. La Commission d’enquête des Nations unies, qui a reconstitué les faits, est parvenue à une conclusion différente. D’après ses conclusions, les garçons se trouvaient à plus de 300 mètres des fusils des soldats — à cette distance, ils ne pouvaient pas représenter un danger immédiat. Ils ne faisaient visiblement rien d’autre que ramasser du bois de chauffage. Les soldats n’avaient pas correctement évalué leur âge, leurs intentions et leur capacité à constituer une « menace ». La Commission note que la brigade Kfir des forces de sécurité israéliennes opérait dans la zone. Elle n’a pas connaissance d’une quelconque enquête sur cet incident.
La ligne jaune où les deux garçons ont trouvé la mort est une ligne de démarcation tracée par l’armée israélienne à l’intérieur de Gaza après le cessez-le-feu d’octobre 2025. D’un côté, les forces israéliennes contrôlent le territoire ; de l’autre, le Hamas. Le problème, tel qu’un médecin l’a décrit à la Commission, est à la fois banal et mortel : la ligne n’est pas clairement marquée, elle se déplace, et rien – ni clôture, ni panneau – ne permet à une personne, et encore moins à un enfant, de savoir où elle passe. Les forces de sécurité israéliennes ont certes déclaré que des blocs de béton avaient été placés à intervalles de 200 mètres le long de la ligne ; dans certaines zones, cependant, ces repères se trouvaient profondément à l’intérieur du territoire contrôlé par le Hamas, élargissant de fait la zone d’exclusion. Quiconque la franchit pour rentrer chez lui ou pour chercher du bois se fait tirer dessus.
Ce qui est déterminant dans cette affaire, ce n’est pas sa cruauté. C’est sa date. Les deux garçons sont morts après que les armes auraient dû se taire – plus de six semaines après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Nous reviendrons sur cette date à la fin de cette analyse, car elle coïncide avec une décision prise non pas à Gaza, mais à Berlin.
Ce texte porte sur un rapport qui traite ces cas non pas comme des tragédies individuelles, mais comme des preuves. Et il pose une question différente de celle que l’on se pose habituellement. Non pas : « Combien d’enfants sont morts ? », mais : « Que prouve le meurtre délibéré d’enfants ? »
Ce qu’est le rapport – et ce qu’il n’est pas
Le document porte le numéro de référence A/HRC/62/CRP.2 et le titre « L’essence même de l’enfance a été détruite ». Il est daté du 18 juin 2026, a été présenté publiquement le 23 juin 2026 et compte environ 94 pages. Il a été rédigé par la Commission d’enquête internationale indépendante sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël.
Les chiffres cités dans le rapport représentent un minimum avéré, et non une estimation à la hausse. Entre le 7 octobre 2023 et le 7 octobre 2025, au moins 20 179 enfants ont été tués et 44 143 blessés dans la bande de Gaza. Les enfants représentaient ainsi environ 30 % des personnes tuées et 26 % des blessés. Parmi les victimes figuraient au moins 5 031 enfants de moins de cinq ans, dont 1 029 avaient moins d’un an et environ 420 étaient des nouveau-nés. La Commission estime que le nombre réel est plus élevé, car les personnes portées disparues, celles ensevelies sous les décombres et les morts non enregistrés ne sont que partiellement pris en compte. Ces chiffres s’appuient sur les données du ministère de la Santé de Gaza, transmises par l’intermédiaire de l’agence humanitaire des Nations unies (OCHA), ainsi que de l’UNICEF et de l’OMS.
Ce qui est à noter, c’est l’évolution de ce pourcentage. Lors des escalades de 2008/2009 et de 2014, les enfants représentaient environ 24 % des décès liés au conflit ; ce chiffre s’élève désormais à 30 %. Les enfants tués correspondent à environ 2 % de la population infantile totale de Gaza, qui s’élève à environ 1,2 million. Il existe également un facteur physiologique : selon les données de recherche, les enfants meurent des effets des armes explosives environ sept fois plus souvent que les adultes. Il ne s’agit pas là de dommages collatéraux comparables à ceux des guerres précédentes, mais d’une augmentation que le rapport attribue à l’utilisation d’armes à large rayon d’action dans un territoire densément peuplé et à un élargissement de la sélection des cibles.
Avant d’interpréter ces chiffres, il convient de savoir de quel type de document il s’agit – car la précision est ici primordiale. Ce rapport n’est pas un jugement rendu par une cour internationale. Il s’agit des conclusions d’un organe indépendant mis en place par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, qui s’appuie sur la norme probatoire des « motifs raisonnables de conclure ». Ce critère est moins exigeant que celui qui serait requis pour la condamnation pénale d’un individu. Le rapport peut établir des faits et des tendances, évaluer la responsabilité de l’État, désigner des unités militaires et qualifier juridiquement d’éventuelles infractions pénales. Il ne peut condamner personne. J’ai traité en détail la méthodologie du droit pénal international – la distinction entre l’acte objectif et l’intention – dans l’analyse intitulée « The Finding: Genocide » ; ici, le critère de preuve suffit comme cadre de référence.
Un deuxième point revêt plus d’importance pour le contexte qu’il n’y paraît à première vue, et la partie adverse l’invoquera ; abordons-le donc de manière préventive. La conclusion de génocide sur laquelle s’appuie le présent rapport a été rendue le 16 septembre 2025 par une commission composée différemment — sous la présidence de Navi Pillay, aux côtés de Miloon Kothari et Chris Sidoti. Tous trois ont par la suite démissionné. Le 27 novembre 2025, le président du Conseil des droits de l’homme, Jürg Lauber, a nommé de nouveaux membres : le juriste indien Srinivasan Muralidhar, ancien président de la Haute Cour d’Orissa, à la présidence ; la juge zambienne Florence Mumba, qui a siégé au Tribunal pour l’ex-Yougoslavie ; et Chris Sidoti, reconduit dans ses fonctions. Ce rapport sur les enfants est le premier document maje produit par la commission nouvellement constituée. Il réaffirme la conclusion de génocide formulée par son prédécesseur. Quiconque cherche à discréditer cette conclusion en invoquant le parti pris d’un groupe d’experts précédent doit expliquer pourquoi de nouveaux juges, forts de leur expérience au sein de tribunaux pénaux internationaux, parviennent à la même conclusion.
Le rapport lui-même mentionne une limite, et celle-ci est de taille. Israël ne reconnaît pas la Commission et n’a pas coopéré avec elle ; treize demandes d’informations soumises depuis octobre 2023 sont restées sans réponse. La Commission n’a donc pas eu accès aux ordres opérationnels internes, aux procédures de sélection des cibles ni aux dossiers d’enquête militaire. Elle reconstitue l’intention et la responsabilité principalement à partir de circonstances externes, de schémas récurrents, des effets des armes, des témoignages et des déclarations publiques. Il s’agit là d’une véritable limite du processus. Comme nous le verrons, cette limite joue dans les deux sens.
Pourquoi l’enfant ?
Le cœur analytique de ce rapport ne réside pas dans les chiffres, aussi accablants soient-ils. Il réside dans un argument. La Commission désigne le meurtre délibéré d’enfants comme l’un des éléments clés démontrant l’intention génocidaire des autorités et des forces de sécurité israéliennes de détruire, en tout ou en partie, le groupe palestinien. Le raisonnement est aussi simple qu’il est lourd de conséquences : les enfants sont la continuité biologique et sociale d’un groupe de population. Quiconque détruit les enfants d’un groupe détruit son avenir.
Pour comprendre pourquoi cette phrase représente bien plus qu’une simple figure de style, il faut savoir où réside la véritable difficulté en droit pénal international. Pour qu’une série de crimes de guerre constitue juridiquement un génocide, deux éléments doivent être réunis : l’acte et l’intention particulière, le dolus specialis. La Commission avait déjà établi l’existence des actes en septembre 2025 — quatre des cinq catégories définies dans la Convention de 1948 sur le génocide : le meurtre de membres du groupe, l’infliction d’atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale, l’imposition de conditions de vie destructrices et les mesures visant à empêcher les naissances. La partie contestée est toujours l’intention. C’est l’élément le plus difficile à prouver, car il réside dans l’esprit des acteurs et apparaît rarement dans un document.
Deux précisions s’imposent pour que cet argument soit valable. La Convention sur le génocide n’exige pas l’intention d’éradiquer complètement un groupe ; il suffit d’avoir l’intention de le détruire en tout ou en partie. Et parmi les cinq catégories d’actes énumérées dans la Convention, la Commission en identifie quatre comme étant remplies – la cinquième, le transfert forcé d’enfants vers un autre groupe, est expressément exclue. Il ne s’agit pas d’un détail mineur, mais d’une indication de la méthodologie de la Commission : elle ne prétend pas aller au-delà de ce qu’elle estime pouvoir étayer. C’est précisément pour cette raison que cela revêt une importance considérable lorsque les enfants apparaissent à deux titres : en tant que victimes de meurtres et en tant que victimes d’une politique visant à empêcher leur naissance. Le rapport établit un lien entre la catégorie de la prévention des naissances et l’effondrement des soins maternels et néonatals, ainsi que l’augmentation des naissances prématurées, des fausses couches et de la mortalité infantile. L’avenir du groupe n’est pas seulement menacé par les armes ; il ne voit plus le jour.
C’est précisément là que le rapport sur les enfants commence son analyse. Il soutient que l’intention ne se révèle nulle part plus clairement que dans le traitement réservé aux enfants. Non pas parce que les enfants sont plus innocents que les adultes – il s’agit là d’une catégorie morale, et non juridique –, mais parce que le massacre systématique des enfants d’un groupe en particulier, perpétré pendant deux ans, est difficile à expliquer autrement que par l’intention de frapper le groupe en tant que tel. La mort d’un seul enfant est une tragédie et peut être le résultat de la guerre. Vingt mille enfants morts, un schéma spécifique dans leur extermination, et la rhétorique explicite d’ e des responsables décrivant les enfants comme des ennemis : tout cela, selon l’interprétation de la Commission, constitue un ensemble de preuves circonstancielles indiquant une intention.
C’est ainsi que se dessine le sujet du présent texte. Il ne s’agit pas d’un énième rapport sur les souffrances à Gaza ; il y en a déjà suffisamment, et ils sont relayés partout ces jours-ci. Il s’agit de tester une thèse : les éléments disponibles étayent-ils l’affirmation selon laquelle l’enfant est le lieu où l’intention devient visible ? Les sections suivantes présentent les éléments disponibles – tant les nouveaux éléments de preuve contenus dans ce rapport que ceux qui ont été documentés au cours des deux dernières années. À la fin se pose la question de savoir ce que cela signifie pour l’État qui se proclame depuis des décennies défenseur du droit international tout en étant l’un de ses violateurs : l’Allemagne.
Conclusion n° 1 : l’assassinat délibéré d’individus
Le rapport étaye son affirmation la plus forte – le meurtre délibéré – non seulement sur le nombre des morts, mais aussi sur un schéma médical. La Commission a interrogé 17 professionnels de santé ayant exercé dans divers hôpitaux de Gaza entre octobre 2023 et juillet 2025. Ils ont tous fait état d’enfants admis présentant une seule blessure par balle infligée par des tireurs d’élite ou des drones quadricoptères. L’argument est à la fois médical et juridique : un enfant tué par un seul tir, placé avec précision, n’est pas victime d’un feu croisé ou d’un ricochet. Ce tir unique indique une visée délibérée. Deux médecins légistes indépendants ont examiné des tomodensitométries, des radiographies et des photographies ; les documents visuels et vidéo librement accessibles ont été collectés conformément aux normes médico-légales et vérifiés par géolocalisation, analyse des métadonnées et recoupement avec des sources supplémentaires. Au-delà des cas examinés individuellement, la Commission a recensé 168 autres enfants présentant des blessures par balle ; au moins 88 d’entre eux sont décédés, au moins 73 avaient été touchés à la tête et 22 à la poitrine.
Un médecin ayant participé à une mission médicale à Gaza a décrit à la Commission un schéma qui va au-delà de la simple blessure par balle : la fréquence des blessures et les parties du corps touchées révélaient que les soldats avaient tiré sur des adolescents à des jours différents et sur différentes parties du corps — comme si le fait de toucher différentes parties du corps constituait une forme d’entraînement au tir. Une autre tendance est apparue après mai 2025 : le personnel médical a signalé des enfants blessés par balle qui avaient été touchés alors qu’ils se rendaient aux sites de distribution de la Fondation humanitaire de Gaza ou qu’ils s’y trouvaient. Les soldats israéliens ont reconnu avoir tiré sur des Palestiniens non armés sur ces sites, y compris des enfants ; Médecins Sans Frontières et le Comité international de la Croix-Rouge ont documenté de tels cas. La faim et la balle se rejoignent ici : l’enfant est tué alors qu’il tente de se procurer de la nourriture.
Trois cas illustrent cette tendance. Le plus connu est celui de Hind Rajab, âgée de cinq ans et demi, tuée le 29 janvier 2024 avec six membres de sa famille et deux ambulanciers à Tal al-Hawa, dans la ville de Gaza. Les forces de sécurité israéliennes avaient initialement déclaré que leurs troupes ne se trouvaient pas à proximité du véhicule. La Commission a conclu que cette affirmation était fausse en se fondant sur des images satellites et attribue les tirs à la 401e brigade de la 162e division, qui a tiré sur la voiture à bout portant alors que des enfants se trouvaient visiblement à l’intérieur et a empêché la tentative de sauvetage en tirant sur l’ambulance. Deuxième cas : le 24 janvier 2024, à Khan Yunis, un adolescent de 15 ans est sorti de la maison familiale en brandissant un drapeau blanc. Il a été touché au pied, est tombé, et alors qu’il tentait de se relever, deux autres tirs l’ont atteint dans le dos et à la nuque ; son frère de 20 ans, qui s’était précipité pour lui venir en aide, a également été abattu. La Commission attribue ces tirs à un tireur d’élite de la 98e division qui, à environ 200 mètres, devait être en mesure d’identifier la cible comme étant un enfant brandissant un drapeau blanc. Le troisième cas est celui d’un nourrisson âgé de dix jours qui, le 12 avril 2024, a été pris pour cible par un quadricoptère dans le camp de Nuseirat alors qu’il était allaité par sa mère dans une tente ; l’enfant a survécu, mais a subi des lésions cérébrales.
Le rapport fournit des détails d’une précision inhabituelle sur les armes utilisées, dont une grande partie provient des sources israéliennes elles-mêmes. Les quadricoptères sont pilotés par une unité spécialisée des forces de sécurité israéliennes, l’Unité multidimensionnelle 888, également connue sous le nom de « Refaim » ou « Unité fantôme ». Dans un reportage diffusé en juillet 2025 sur la chaîne israélienne Channel 14, des membres des forces armées ont décrit ces appareils comme une nouvelle génération d’armes létales et ont comparé leur utilisation à celle d’un jeu vidéo. La Commission identifie comme principale arme de tir de précision le fusil DAN .338 fabriqué par la société israélienne IWI, dont la portée de précision peut atteindre 1 200 mètres. La Commission rapporte en outre que les quadricoptères diffusaient des enregistrements sonores – des pleurs d’enfants, des voix de femmes, des appels à l’aide – pour attirer les personnes hors de leurs habitations avant de leur tirer dessus. Ce qui est remarquable, c’est la provenance de ces éléments à charge : ils proviennent en grande partie d’Israël lui-même – de déclarations de soldats israéliens dans le journal Haaretz, dans le média Siha Mekomit, dans le documentaire d’ITVX « Breaking Ranks », et dans les enquêtes de l’organisation Breaking the Silence. Un soldat a décrit comment le premier tir visait directement la tête. Un autre a rapporté, selon Haaretz, que le fait de tuer s’était transformé en une compétition interne et que les victimes, y compris des enfants, étaient ensuite classées comme « terroristes ». En ce qui concerne les déclarations individuelles, il s’agit de témoignages de témoins isolés – et la Commission les qualifie comme tels.
La lecture conjointe des unités citées permet de dresser une carte des responsabilités : la brigade Kfir, la 401e brigade et la 162e division, la 98e division, la 99e division, ainsi que, en Cisjordanie, les brigades Menashe et Ephraim. Cette attribution constitue la force du rapport et, simultanément, le point où l’honnêteté intellectuelle exige de tracer une limite. Le fait qu’une tendance indique des meurtres délibérés n’équivaut pas à la preuve que chaque tir a été ordonné par la hiérarchie. La Commission déduit le ciblage délibéré à partir des cas individuels et de l’ensemble des attaques, et non d’un document de commandement – dont elle ne dispose pas en raison du manque de coopération. Elle évoque elle-même une culture militaire permissive dans laquelle les soldats sont encouragés à prendre pour cible des enfants, avec ou sans ordre explicite. C’est précisément sur cette distinction – entre tendance générale et ordre individuel – que la partie adverse s’appuiera pour contester ses conclusions. Elle est ici clairement énoncée, avant que quiconque ne la présente comme une lacune.
Conclusion II : L’enfant en tant qu’ennemi
Parallèlement aux conclusions opérationnelles, un deuxième fil conducteur se dessine, spécifique aux enfants : la rhétorique explicite présentant les enfants comme des ennemis. Le rapport documente une série de déclarations de responsables israéliens, avec noms et dates. Le vice-président de la Knesset, Nissim Vaturi, a déclaré en janvier 2025 qu’à Gaza, chaque enfant qui naissait était déjà un terroriste dès sa naissance. Le député Amit Halevi a qualifié les quelque 300 bébés présents dans le service de maternité de l’hôpital Al-Shifa en juillet 2024 de « terroristes de naissance ». L’ancien député du Likoud Moshe Feiglin a déclaré en mai 2025 que chaque enfant de Gaza était un ennemi et qu’aucun ne devait y rester. Une députée a déclaré au Parlement en octobre 2023 que les enfants de Gaza étaient eux-mêmes responsables de leur sort.
De telles déclarations ne constituent pas de simples remarques en passant, mais des éléments de preuve dans le cadre de procédures pénales internationales. L’intention spécifique, le dolus specialis, peut être déduite de déclarations explicites de responsables politiques — c’est ce qu’avait déjà fait la Commission en septembre 2025 lorsqu’elle avait cité nommément Netanyahu, Herzog et l’ancien ministre de la Défense Gallant. Le rapport sur les enfants ajoute la variante spécifique aux enfants : il ne s’agit pas simplement de la rhétorique de l’ennemi en général, mais de l’enfant en tant qu’ennemi, du nourrisson en tant que terroriste.
L’intensité avec laquelle ce cadre conceptuel entremêle l’âge et le genre est illustrée par la Cisjordanie, où aucune hostilité ouverte n’est en cours. Entre octobre 2023 et octobre 2025, les forces de sécurité israéliennes y ont tué 213 enfants palestiniens selon les données évaluées par le rapport, dont 206 garçons. La Commission interprète cela comme une politique visant les garçons en tant que « terroristes » ou « futurs terroristes » – l’enfant palestinien de sexe masculin étant considéré comme une menace en raison de son identité. Le fait que les filles ne soient pas en sécurité non plus est démontré par le cas le plus récent documenté : le 25 janvier 2025, au sud de Jénine, une fillette de deux ans a reçu une balle à l’arrière de la tête alors qu’elle dînait avec sa famille et est morte sur le coup ; la Commission situe la brigade Menashe sur les lieux. À cela s’ajoute la violence des colons israéliens, souvent sous la protection ou face à l’inaction de l’armée : le rapport décrit l’enlèvement de deux frères et sœurs âgés de moins de cinq ans qui, en avril 2025, ont été attachés à un olivier avec des couteaux, ainsi que celui de deux jeunes filles de 15 ans qui ont été enlevées alors qu’elles gardaient du bétail, battues et victimes d’abus sexuels.
La boucle est ainsi bouclée avec les conclusions opérationnelles. La même logique qui qualifie l’enfant de terroriste dès sa naissance se retrouve sur le terrain lorsque les enfants tués sont rétroactivement transformés en « suspects ». Les deux frères évoqués au début de cette analyse ont été qualifiés de « suspects » à la ligne jaune. En Cisjordanie, le rapport fait état d’un élargissement des règles d’engagement en vertu desquelles le simple fait de « manipuler quelque chose au sol » – se baisser, laisser tomber un objet – peut constituer un motif justifiant l’ouverture du feu meurtrier ; un garçon de dix ans a été tué de cette manière, et un soldat a déclaré au père, selon le récit de la Commission, qu’il avait tiré sur son fils et que le garçon allait mourir. L’ampleur de cette réinterprétation rétroactive est illustrée par un cas survenu le 16 novembre 2025 dans le camp d’Al-Faraa, près de Tubas : un garçon de 14 ans est resté allongé sur le sol, en sang, pendant au moins 45 minutes après avoir été touché par balle, tandis que des soldats se tenaient autour de lui, le filmaient et plaçaient une pierre à côté de lui – afin, comme le constate la Commission, de faire passer l’incident pour une attaque au jet de pierres ; une ambulance qui attendait a été empêchée de s’approcher. Le garçon est décédé. La rhétorique et le déclenchement suivent, comme le suggère le matériel, la même ligne : quiconque déclare l’enfant comme ennemi a déjà justifié le tir. Il ne s’agit pas d’une objection morale, mais d’une observation sur la chaîne qui relie la parole à l’acte.
La convergence : ce que nous savons déjà
Jusqu’à présent, le témoignage de l’enfant a été examiné isolément. Son véritable poids n’apparaît toutefois que lorsqu’on le replace dans le contexte de ce qui a été documenté au cours des deux dernières années. Trois éléments qui, dans les analyses précédentes, étaient considérés séparément, convergent dans le cas de cet enfant.
Le premier est la machine. À Gaza, la sélection des cibles ne résulte plus principalement d’un travail de renseignement individuel, mais de logiciels : de systèmes comme « Lavender », qui classe les êtres humains en tant que cibles, et « Where’s Daddy ? », qui signale le moment où un homme marqué entre dans son domicile – de sorte que la bombe tombe alors que la famille est réunie. Le présent rapport montre les conséquences de ces attaques sur les enfants : des foyers anéantis, la signature statistique de familles entières. Le 23 mai 2025 à Khan Yunis, neuf enfants sur dix d’une même famille ont été tués en une seule frappe ; leurs deux parents étaient médecins. Les drones d’attaque cités dans le rapport portent également des noms d’entreprises : « Birds of Prey » d’Elbit, un drone baptisé « Predator », un système de la société Xtend. J’ai exposé, dans l’analyse intitulée *Killing as a Product*, comment l’architecture numérique se transforme en une « chaîne de mort » et pourquoi les entreprises impliquées ne sont presque jamais tenues de rendre des comptes. La règle d’autorisation qui y est documentée – selon laquelle un à deux douzaines de morts civiles par combattant de bas rang ciblé étaient considérées comme acceptables – explique la signature statistique décrite dans le rapport sur les enfants : il ne s’agit pas d’une erreur isolée, mais d’un système d’anéantissement de foyers entiers. Le rapport sur les enfants révèle ce qui se trouve au bout de cette chaîne.
Le deuxième volet concerne la détention. Le rapport décrit comment les forces de sécurité israéliennes, lors d’arrestations massives à Gaza, ont systématiquement ciblé des garçons âgés de douze ans et plus, les ont séparés de leurs familles et les ont traités comme des membres présumés de groupes armés – à l’instar des adultes, en tant que « terroristes », malgré leur âge manifeste. Il fait état de mineurs placés en détention administrative sans inculpation, de violences à caractère sexuel, de déshabillage forcé et de torture. Ce faisant, il confirme et approfondit ce que le Comité des Nations unies contre la torture avait établi en décembre 2025 comme étant une politique d’État de facto de torture – incluant explicitement les enfants – et ce qui se dessinait depuis des années au sein de l’architecture de détention israélienne, caractérisée par une législation accordant un statut particulier. J’ai exposé ces deux aspects dans les analyses intitulées *The System Behind the Bars* et *What the UN Committee Against Torture Found*. L’enfant dans la salle d’interrogatoire ne constitue pas un nouveau chapitre, mais relève du même appareil, appliqué à une tranche d’âge plus jeune.
Le troisième volet concerne les conditions de vie. Selon les données évaluées par le rapport, entre octobre 2023 et septembre 2025, au moins 21 000 enfants de Gaza ont été nouvellement handicapés ; rien qu’au cours des trois premiers mois des attaques, selon l’UNICEF, plus de 1 000 enfants ont perdu un ou plusieurs membres. Le Secrétaire général de l’ONU a qualifié la bande de Gaza de région présentant le plus grand nombre d’enfants amputés par habitant au monde, dont beaucoup ont été opérés sans anesthésie. Un enfant qui perd un membre a besoin en moyenne de huit à douze interventions chirurgicales avant d’atteindre l’âge adulte pour que sa prothèse suive le rythme de sa croissance – des soins qui n’existent pas à Gaza depuis la destruction du système de santé, à laquelle s’ajoute l’absence de prothèses et de services de rééducation. Plus de 97 % des bâtiments scolaires sont endommagés ou détruits, plus de 668 000 enfants d’âge scolaire ont été privés d’éducation pendant de longues périodes, et la quasi-totalité des enfants a besoin d’un soutien psychosocial. La privation délibérée de nourriture, d’eau, de médicaments et de carburant constitue, comme le réaffirme la Commission, le crime de famine utilisée comme méthode de guerre. Pour les enfants, cette privation est particulièrement mortelle : les nourrissons et les tout-petits meurent les premiers, et les survivants en subissent les conséquences – retard de croissance, affaiblissement du système immunitaire, troubles du développement – toute leur vie durant. La manière systématique dont la destruction des fondements de la vie a été menée – y compris la destruction de l’agriculture à l’aide d’herbicides – a déjà fait l’objet des analyses présentées dans *The Finding : Genocide and Agronomic Warfare*.
Tel est le sens de la clé de voûte. L’enfant n’est pas un chapitre parmi tant d’autres. C’est le point où convergent la machine, le système de détention et la destruction des fondements de la vie – et où, selon l’interprétation de la Commission, l’intention qui sous-tend l’ensemble devient visible.
Le point de vue opposé
Un reportage honnête exige que la position israélienne soit présentée dans son intégralité. Israël a rejeté le rapport dans les termes les plus fermes. La mission israélienne à Genève l’a qualifié de simulacre diffamatoire et de produit d’un mécanisme fondamentalement partial. Le gouvernement affirme qu’il ne cible pas intentionnellement les enfants et s’efforce de minimiser les dommages causés aux civils, même en temps de guerre. Il accuse le Hamas d’implanter des infrastructures militaires dans des zones civiles, d’utiliser des écoles et des hôpitaux, de détourner l’aide humanitaire et de déployer des enfants comme combattants et boucliers humains. Il met en avant les avertissements d’évacuation, les programmes de vaccination et les hôpitaux de campagne. À cela s’ajoute la critique fondamentale du mandat, avancée notamment par UN Watch : celle selon laquelle la Commission a été fondée sur des préjugés et dirigée exclusivement contre Israël.
Au cœur de cette affaire se trouve un véritable différend. Israël soutient que le nombre élevé d’enfants tués résulte du fait que le Hamas opère délibérément au sein d’une population civile dense – dans des écoles, des hôpitaux et des quartiers résidentiels –, rendant ainsi impossible la distinction entre combattants et civils. Lorsque l’armée touche des enfants, ce n’est pas intentionnel, mais la conséquence d’un adversaire qui se retranche derrière eux. Cette objection ne peut être écartée d’ ; elle met en évidence une caractéristique réelle de la guerre asymétrique menée en territoire densément peuplé, et la Commission elle-même a établi que le Hamas utilise des infrastructures civiles.
L’argument avancé par la Commission ne consiste pas à nier cette réalité, mais à procéder à un examen au cas par cas. Dans les cas examinés en détail – la voiture dans laquelle se trouvait Hind Rajab, le garçon portant un drapeau blanc, le nourrisson dans la tente, les ramasseurs de bois de chauffage à la ligne jaune –, il n’y avait, selon la reconstitution de la Commission, aucune cible militaire à proximité, aucun échange de tirs en cours et aucune menace perceptible. L’imbrication des forces du Hamas au sein de la population civile explique une partie des pertes civiles ; elle n’explique pas le tir isolé à courte portée contre une cible clairement identifiable comme étant un enfant. Précisément là où l’argument du bouclier humain devrait s’appliquer, il ne tient pas la route au vu des faits.
Ces objections ne réfutent pas automatiquement les conclusions, mais elles ont leur place dans une évaluation honnête – et, à un moment donné, le rapport lui-même apporte le contrepoids. Cette même Commission a constaté que le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens avaient commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité le 7 octobre 2023, y compris à l’encontre d’enfants israéliens : 40 enfants tués, des centaines de blessés, des enlèvements, le tournage de vidéos mettant en scène des enfants à des fins de propagande. Tout cela figure dans le même rapport. L’accusation selon laquelle la Commission ignorerait les crimes du Hamas ne correspond pas aux faits.
L’objection la plus forte demeure, et elle est d’ordre méthodologique : en l’absence de données opérationnelles internes d’Israël, certains cas individuels peuvent se présenter différemment de la manière dont la Commission les reconstitue. C’est exact. Mais c’est Israël lui-même qui refuse de communiquer ces données : treize demandes d’informations sont restées sans réponse. Les limites de la procédure sont en même temps le fruit d’une décision du gouvernement qui l’invoque. Quiconque refuse d’apporter des éclaircissements ne peut tirer un acquittement de l’absence de clarté qui en résulte.
Une dernière mise en garde s’impose, par souci d’équité, et elle ne concerne pas la Commission mais le statut de ses conclusions. La constatation d’un génocide par un organe d’enquête ne constitue pas une décision judiciaire juridiquement contraignante. La question du génocide au sens juridique est actuellement examinée par la Cour internationale de justice dans le cadre de l’affaire introduite par l’Afrique du Sud contre Israël ; un arrêt est en attente et pourrait prendre des années. Quiconque cite ce rapport devrait le préciser : celui-ci établit des faits, sur la base de motifs solides, mais ne prononce pas de condamnation. Cela ne diminue en rien son poids en tant que document – les faits, les unités et les dates sont avérés –, mais cela définit sa portée.
La tierce partie indispensable
Cela nous amène à la question qui rend cette conclusion délicate pour un public allemand. Le gouvernement allemand a jusqu’à présent rejeté l’accusation de génocide – moins sur la base des faits qu’en invoquant la « Staatsräson » allemande et une responsabilité particulière envers Israël. Concernant ce rapport, à la date de sa publication, il n’a pas commenté le fond ; le schéma bien rodé consiste à faire référence aux procédures internationales en cours et à la formule selon laquelle il appartient au gouvernement israélien de répondre aux allégations.
Le rôle de l’Allemagne se concrétise lorsqu’il est question d’armes, et il est intéressant, à cet égard, d’examiner de près la chronologie des événements. Après le 7 octobre 2023, le gouvernement Scholz a dans un premier temps augmenté ses exportations d’armes vers Israël ; avant de quitter le pouvoir en mai 2025, il a approuvé des exportations d’une valeur de près d’un demi-milliard d’euros. Pour le premier semestre 2025, le gouvernement allemand a fait état d’autorisations dont la destination finale était Israël, pour un montant total d’environ 86,8 millions d’euros, dont près de 60 % concernaient des véhicules blindés et des composants de chars. Berlin n’avait pratiquement approuvé aucune arme de guerre à usage purement « » depuis fin 2023 ; devant la Cour internationale de justice, l’Allemagne a déclaré en 2024 que, depuis le début de la guerre, elle n’avait délivré que quatre licences pour des armes de guerre, la grande majorité des exportations portant sur d’autres équipements tels que des casques et des vêtements de protection. Sous la chancellerie de Merz, Berlin a rectifié le tir à l’été 2025 : le 8 août 2025, Merz a ordonné un gel temporaire de l’autorisation de tout matériel de défense susceptible d’être utilisé à Gaza. Au cours des cinq premières semaines qui ont suivi, aucune exportation n’a été autorisée. Cette décision mérite une remarque qui va à l’encontre du gouvernement, même si elle semble jouer en sa faveur : quiconque suspend des livraisons au motif qu’elles pourraient contribuer à des violations du droit international reconnaît par là même l’existence d’un risque susceptible d’empêcher leur autorisation. C’est précisément la rigueur de ce processus d’examen – le cadre allemand de contrôle des exportations d’armes avec ses dispositions protectrices – que l’Allemagne avait invoquée devant la Cour internationale de justice en 2024, laquelle avait rejeté la demande de mesures conservatoires du Nicaragua par 15 voix contre 1, en s’appuyant en grande partie sur ce même cadre de contrôle. La Cour constitutionnelle fédérale a rejeté le 3 février 2026 le recours constitutionnel d’un homme originaire de Gaza contre l’autorisation de composants de boîtes de vitesses de chars — essentiellement pour des motifs de procédure, car le droit allemand n’accorde pas aux tiers la qualité pour contester les autorisations d’exportation d’armes. Les personnes touchées par ces conséquences ne disposent donc pratiquement d’aucun recours juridique ; le Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits de l’homme a évoqué un déni de protection juridique effective. Les actions en justice intentées par des Palestiniens contre ces livraisons ont également été rejetées comme irrecevables par le tribunal administratif de Berlin.
Le 24 novembre 2025, le gouvernement allemand a levé la suspension partielle. La justification avancée par le porte-parole du gouvernement : le cessez-le-feu en vigueur depuis le 10 octobre 2025 s’était stabilisé au cours des dernières semaines, parallèlement aux efforts en faveur d’une paix durable et au renforcement de l’aide humanitaire. L’Allemagne revenait à un examen au cas par cas. À peine deux semaines plus tard, le 6 décembre 2025, Merz s’est rendu en Israël et a rencontré Netanyahou – le premier chef de gouvernement européen à le faire depuis plus d’un an.
Et c’est là que la boucle se referme sur les deux frères et leur bois de chauffage. Le postulat sur lequel Berlin s’est appuyé pour lever sa retenue – un cessez-le-feu stabilisé, une situation qui s’améliore – est précisément ce que ce rapport réfute. Ses données les plus récentes attestent de la poursuite des meurtres d’enfants après le cessez-le-feu : le long de la ligne jaune, alors qu’ils ramassaient du bois, sur le chemin du retour. Selon le rapport, au moins 265 enfants ont été tués depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu ; Amnesty International a dénombré au moins 136 enfants tués rien qu’en octobre et novembre 2025. Les deux frères sont morts le 29 novembre 2025, cinq jours après que Berlin eut levé ses restrictions en matière d’armement en invoquant la stabilité de la situation. L’Allemagne a levé ses restrictions précisément pendant la période où un organisme des Nations unies constate la poursuite des meurtres d’enfants.
Ce même schéma s’observe au-delà du domaine des armes. Au sein de l’Union européenne, l’Allemagne bloque la suspension de l’accord d’association avec Israël. Et la contribution allemande à l’armement d’Israël n’est pas négligeable : l’Allemagne est le deuxième plus grand fournisseur d’armes d’Israël après les États-Unis ; environ 30 % des importations d’armes d’Israël proviennent de la République fédérale. Et dans la procédure dans laquelle le Nicaragua accuse l’Allemagne de complicité de génocide, Berlin répond à cette accusation non pas sur le fond, mais par des objections juridictionnelles et en faisant valoir que la responsabilité de l’Allemagne ne peut être jugée sans juger au préalable Israël – la « tierce partie indispensable ». J’ai exposé séparément, dans l’analyse intitulée « La tierce partie indispensable », comment cette manœuvre procédurale fonctionne et pourquoi elle en révèle davantage sur le plan politique qu’elle n’apporte de réponse sur le plan juridique.
Il reste à dresser ensemble, avec lucidité, un tableau d’ensemble. Un organe des Nations unies, nouvellement constitué et composé de juges de la juridiction pénale internationale, réaffirme la conclusion de génocide et identifie l’enfant comme le point où l’intention devient visible – avec les noms des unités, les types d’armes, les dates des faits. Cet organe identifie l’enfant non par pathos, mais pour des raisons de preuve : c’est le lieu où l’intention est le moins susceptible d’être minimisée comme une simple conséquence de la guerre. Au cours de ces mêmes semaines, le gouvernement allemand lève ses restrictions sur les livraisons d’armes, au motif que la situation s’est calmée, alors que cette même situation voit des enfants se faire tirer dessus à une ligne de front non marquée. La question n’est plus de savoir si Berlin n’aurait pas pu être au courant. La question est de savoir ce que cela révèle d’un État qui a fait du droit international sa marque de fabrique lorsqu’il reprend ses livraisons précisément au moment où un rapport de l’ONU recense vingt mille enfants morts – et que le cessez-le-feu qu’il invoque est un cessez-le-feu au cours duquel les enfants continuent de mourir.
Sources
- UN Commission of Inquiry (OHCHR), 18 June 2026 – “The essence of childhood has been destroyed”: Israel’s deliberate targeting of Palestinian children in the OPT since 7 October 2023, A/HRC/62/CRP.2: https://www.ohchr.org/sites/default/files/documents/hrbodies/hrcouncil/sessions-regular/session62/a-hrc-62-crp-2.pdf
- UN News, 23 June 2026 – Israel continues to commit genocide… by deliberately targeting Palestinian children: https://news.un.org/en/story/2026/06/1167790
- OHCHR, 27 November 2025 – Press release on the appointment of new Commission members (Lauber appoints Muralidhar, Mumba, Sidoti): https://www.ohchr.org/en/press-releases/2025/11/human-rights-council-president-appoints-members-commission-inquiry-occupied
- OHCHR – Commission of Inquiry overview page (mandate, reports, September 2025 genocide finding): https://www.ohchr.org/en/hr-bodies/hrc/co-israel/index
- t-online, 16 September 2025 – Four of five elements fulfilled: UN Commission accuses Israel of genocide: https://www.t-online.de/nachrichten/ausland/krisen/id_100916050/gaza-krieg-un-menschenrechtsrat-wirft-israel-genozid-vor.html
- Jüdische Allgemeine, 16 September 2025 – UN Commission accuses Israel of genocide (also Pillay resignation): https://www.juedische-allgemeine.de/israel/un-kommission-wirft-israel-genozid-vor/
- UN Watch, June 2026 – Legal Rebuttal: Disproving the Pillay Commission’s Charge…: https://unwatch.org/un-watch-legal-rebuttal-disproving-the-pillay-commissions-charge-that-israel-deliberately-targets-palestinian-children/
- IBTimes UK – UN report… Israel targeting Palestinian children (Israel’s rejection as “libelous sham,” vaccinations/field hospitals, 13 requests for information): https://www.ibtimes.co.uk/un-report-israel-targeting-palestinian-children-gaza-1804781
- Islamische Zeitung – Deliberate killing of children in the Gaza Strip (Israel: “deeply flawed and one-sided”; Foreign Ministry on Hamas/child soldiers): https://islamische-zeitung.de/un-gezielte-toetung-von-kindern-in-gaza/
- ZDFheute – Israel: German government lifts arms export restrictions (08 August 2025 halt; 24 November lifting): https://www.zdfheute.de/politik/ausland/ruestungsgueter-exporte-deutschland-israel-nahost-100.html
- Legal Tribune Online – Arms for Israel: German government lifts approval halt (Kornelius justification; Berlin Administrative Court): https://www.lto.de/recht/nachrichten/n/waffenlieferungen-waffenexporte-israel-gaza-waffenruhe-bundesregierung
- Jüdische Allgemeine – German government lifts halt on arms exports to Israel: https://www.juedische-allgemeine.de/israel/bundesregierung-hebt-stopp-der-ruestungsexporte-nach-israel-wieder-auf/
- Federal Constitutional Court, Decision of 03 February 2026, 2 BvR 1626/25 (H1-2025: €86,809,879; 59.9% armored vehicles; ICJ reference; procedural dismissal): https://www.bundesverfassungsgericht.de/SharedDocs/Entscheidungen/DE/2026/02/rk20260203_2bvr162625.html
- ECCHR – No German weapons to Israel (constitutional complaint, Berlin Administrative Court Nov 2025, Federal Constitutional Court Feb 2026, “denial of effective legal protection”): https://www.ecchr.eu/fall/keine-deutschen-waffen-nach-israel/
- Legal Tribune Online, 09 April 2024 – Germany defends itself against Nicaragua (four weapons of war licenses; 98% other defense goods): https://www.lto.de/recht/hintergruende/h/igh-nicaragua-deutschland-israel-gaza-waffen-export-lieferung
- Qantara – Interview with L. Löwenbrück (ECCHR), “Approvals very likely unlawful” (98%; Germany ~30% of Israeli arms imports): https://qantara.de/artikel/waffenexporte-nach-israel-%E2%80%9Egenehmigungen-sehr-wahrscheinlich-rechtswidrig%E2%80%9C
- amerika21 – ICJ continues Nicaragua’s case against German military aid for Israel (emergency application rejected 15:1): https://amerika21.de/2024/07/269379/nicaragua-eilantrag-waffenexporte
- Wikipedia (orientation) – ICJ Case No. 193 Nicaragua v. Germany (objections 21 October 2025, suspension of main proceedings): https://de.wikipedia.org/wiki/IGH-Gerichtsverfahren_Nr._193_Nicaragua_gegen_Deutschland
- Amnesty International (Germany), 18 December 2025 – Amnesty criticizes Merz trip to Israel and end of arms export restrictions (136 children killed since ceasefire; Merz visit): https://www.amnesty.de/pressemitteilung/deutschland-israel-reise-merz-waffenexporte-embargo
- Amnesty International (Austria) – Israel’s deadly blockade continues (327 dead / 136 children since ceasefire; GHF): https://www.amnesty.at/presse/amnesty-schlaegt-mit-neuem-gaza-bericht-alarm-israels-toedliche-blockade-geht-weiter/
Michael Hollister est analyste géopolitique et journaliste d’investigation. Il a servi pendant six ans dans l’armée allemande, notamment lors de missions de maintien de la paix dans les Balkans (SFOR, KFOR), avant de passer 14 ans dans la gestion de la sécurité informatique. Ses analyses s’appuient sur des sources primaires pour examiner la militarisation de l’Europe, la politique d’intervention occidentale et l’évolution des rapports de force en Asie. Son travail porte tout particulièrement sur l’Asie du Sud-Est, où il étudie les dépendances stratégiques, les sphères d’influence et les architectures de sécurité. Hollister allie une perspective opérationnelle d’initié à une critique systémique sans concession – au-delà du simple journalisme d’opinion.