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Etats-Unis, Iran, Israël, la guerre contre l'Iran, Liban, Turquie
Ibrahim Al-Amine
Le cessez-le-feu en vigueur le long des fronts, de l’Iran au Yémen, en passant par l’Irak, le Liban et jusqu’à Gaza, n’est pas un véritable arrêt de la guerre. Il s’agit d’une forme différente de celle-ci, marquée par de nombreux morts et destructions, ainsi que par de nombreuses batailles visant à améliorer la position de négociation de toutes les parties. Quant au changement le plus marquant de ces cent derniers jours, il réside dans l’approche américaine. Cela ne signifie pas pour autant un revirement fondamental de la position de Washington vis-à-vis de ses adversaires ou de ses alliés dans la région, mais tient davantage au réalisme qui continue de prévaloir chez les décideurs au sein des institutions de l’État profond aux États-Unis, notamment les institutions militaires et sécuritaires chargées de mettre en œuvre les choix politiques. En effet, un premier bilan dressé par ces institutions a mis en évidence d’importantes lacunes lors de la dernière phase du conflit, non seulement dans la confrontation directe avec l’Iran, mais aussi dans les performances des alliés, d’Israël à l’Europe en passant par les autres puissances régionales.
Les principaux indicateurs ne suggèrent pas que les Américains souhaitent reprendre la guerre dans un avenir proche, mais reflètent plutôt une volonté d’élaborer une formule de compromis permettant à Washington de conserver le rôle de meneur dans tous les dossiers politiques, économiques et sécuritaires de la région. Cette formule nécessite toutefois des ajustements, qui concernent en premier lieu la place d’Israël au sein du processus décisionnel américain. Et si la polémique s’intensifie autour du rôle du « dernier des rois d’Israël », Benjamin Netanyahu, cela ne signifie pas pour autant un recul de la place d’Israël dans les calculs américains, mais reflète plutôt un débat croissant à Washington sur la nécessité de séparer les intérêts personnels de Netanyahu des intérêts stratégiques de l’entité. Ce débat devrait s’intensifier à l’approche des élections dans l’entité ennemie. Si l’administration américaine voyait là une occasion de se débarrasser de Netanyahou, elle ne s’y opposerait pas et faciliterait peut-être l’arrivée d’un remplaçant. Mais l’objectif n’est pas de changer la stratégie israélienne dans la région, mais d’ajuster son mode de gestion et ses mécanismes de fonctionnement, afin de permettre la conclusion d’accords que Washington juge nécessaires pour redéfinir les rapports de force et réorganiser les rangs.
Turquie : un mandataire qui ne ressemble pas à un allié
À Ankara, où Trump est en visite, les Américains sont confrontés à la question du coût de l’établissement d’une relation de qualité avec une puissance régionale de l’envergure de la Turquie. Washington, qui accorde une grande importance à tout ce qui touche à l’économie et à la finance, est conscient que la dernière vague de la guerre avec l’Iran a ouvert la voie à des changements majeurs. Dans ce contexte, elle préfère qu’Ankara soit un « mandataire de premier plan » capable de remplacer Israël sur de nombreux points, notamment dans la gestion des relations avec les pays inquiets face à l’Iran.
La Turquie a toutefois ses propres intérêts et ses propres calculs. Même si elle n’envisage pas de conclure une alliance sérieuse avec l’Iran, elle n’envisage pas non plus d’entrer en conflit avec ce pays, et estime que les pays de la péninsule arabique ont commis une erreur en s’en remettant aux États-Unis et à Israël, en se fondant sur une compréhension plus profonde et plus précise de la nature des équilibres historiques et géographiques qui régissent la région.
Washington est conscient qu’un retour à la guerre avec l’Iran en utilisant les mêmes moyens que lors de la dernière confrontation ne permettra pas d’obtenir des résultats supérieurs à ceux déjà obtenus, quel que soit le niveau de puissance militaire déployé. Au contraire, des voix au sein des institutions américaines mettent en garde contre le fait qu’une nouvelle confrontation pourrait entraîner des coûts dépassant la capacité des États-Unis à les supporter si les mêmes échecs se reproduisaient, ce qui pousse Washington à envisager la question sous un angle différent, plus proche de l’idée « sous-traitance », qui lui permettrait d’obtenir le service requis, moyennant des coûts différents de ceux facturés par Israël pour jouer le rôle de gendarme de la région.
Les défis auxquels est confrontée la stratégie américaine dans la région s’amplifient, et Israël ne pense qu’à revenir à une guerre totale contre l’Iran et les forces de la résistance, tandis que le monde attend la décision de Washington concernant un règlement durable
Cela remet au premier plan un sujet qui semblait, à l’époque, n’être qu’une remarque en passant parmi la série de déclarations du président américain Donald Trump, notamment lorsqu’il a évoqué son souhait de confier le dossier du Hezbollah au Liban au nouveau régime syrien. Cependant, cette idée, en réalité, ne correspond pas tout à fait à la façon dont Trump l’a présentée, ni à celle dont le président syrien Ahmad al-Sharaa l’a exposée ; elle exprime plutôt une nouvelle façon de penser américaine pour gérer les dossiers complexes de la région.
D’après ce qui a filtré des contacts américano-turco-syriens-saoudiens concernant le Liban, il apparaît que Washington privilégie désormais une solution au Liban prise en charge par une partie capable d’imposer les faits accomplis, et ne trouve pas, pour l’instant, de meilleur candidat que la Turquie, que ce soit par un rôle direct ou par l’intermédiaire du nouveau régime syrien. En revanche, elle ne souhaite pas écarter l’Arabie saoudite de la scène libanaise, mais elle est consciente que l’élargissement du rôle turc se fera inévitablement au détriment de la sphère d’influence saoudienne au Liban et dans l’ensemble du Levant. Ce qui explique en partie la contradiction qui a accompagné la visite du ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad al-Chibani, à Beyrouth, puisqu’elle a révélé une divergence entre l’interprétation de Riyad et celle d’Ankara quant à ce que Trump entendait par ses propos sur le Liban.
Et qu’en est-il d’Israël ?
Si Washington repense la gestion des dossiers régionaux d’une manière différente de celle du passé, parallèlement à un débat croissant en son sein sur la nature du rôle qu’Israël devrait jouer, les pays concernés par ces changements se sont empressés de capter les signaux. C’est le cas des Émirats arabes unis, qui sont allés très loin dans leur alliance avec les États-Unis et Israël, non seulement dans la confrontation avec l’Iran, mais aussi sur tous les fronts en flamme, du Yémen au Soudan en passant par la Libye.
Mais les dirigeants d’Abou Dhabi ont pris conscience de l’ampleur du déséquilibre engendré par cette approche, et ont donc pris l’initiative d’entamer de nouvelles discussions avec Israël sur la prochaine étape, tout en envoyant des émissaires à Téhéran afin d’apaiser les tensions et de « demander une garantie de sécurité », surtout après avoir reçu des messages clairs de Téhéran indiquant que toute nouvelle confrontation ferait payer aux Émirats un prix bien plus élevé que celui qu’ils avaient payé auparavant. Cela s’est produit alors qu’Abou Dhabi recevait des messages sévères de la part de l’Arabie saoudite et de la Turquie concernant son rôle au Soudan et en Libye, ainsi que des avertissements sérieux du mouvement « Ansar Allah » annonçant qu’il « abandonnerait sa politique de patience » face à ses ingérences au Yémen.
L’élément le plus important reste lié à Israël. Et si Netanyahou continue de considérer que la guerre doit se poursuivre jusqu’à ce que tous les objectifs soient atteints, il n’est plus en mesure de convaincre le monde de la nature de ces objectifs ni de leur légitimité. Cependant, Israël ne se soucie guère de la légitimité de sa guerre, autant que du maintien du partenariat américain dans ce conflit. Dans cette optique, elle ne se considère pas responsable de l’échec de la dernière phase des négociations avec l’Iran, mais impute à l’administration américaine, et plus précisément au président Trump, la responsabilité de ne pas avoir opté pour la solution qu’elle réclamait, à savoir lancer des frappes de grande envergure contre les infrastructures iraniennes, estimant que cette hésitation a empêché de tirer parti des premières frappes et de les transformer en un succès militaire et politique décisif.
Il ne semble donc pas logique de s’attendre à un changement fondamental de la position de Netanyahou vis-à-vis de la guerre contre l’Iran. Lui-même, ainsi que les institutions militaires et sécuritaires, continueront à œuvrer pour convaincre les États-Unis et les capitales occidentales de la nécessité de revenir à une « grande guerre ouverte et sans limites », afin de renverser le régime iranien et de détruire la chaîne de la résistance qui s’étend de Téhéran à Gaza.
Dans ce contexte, le Liban occupe une place centrale dans les calculs israéliens. Au-delà de la naïveté et de l’implication de l’autorité tutélaire au Liban, Israël n’a jamais considéré l’accord signé avec le Liban comme le point de départ d’une relation différente. Elle n’a pas l’intention de se retirer des territoires qu’elle occupe et ne voit aucune utilité à conclure des accords de sécurité avec une autorité dont elle ne croit pas capable de gérer la circulation routière, sans parler du désarmement du Hezbollah. C’est pourquoi, concrètement, ce qu’Israël souhaite, c’est transposer le conflit à l’intérieur du Liban, sur les plans politique et militaire si nécessaire, afin de pouvoir mettre en œuvre ses plans à long terme vis-à-vis du Liban.
Ainsi, Israël considère le cessez-le-feu, tant sur le front iranien que sur le front libanais, comme une contrainte qui limite sa stratégie. Elle souhaite reprendre la guerre à grande échelle dès que possible et fait pression pour rétablir la convergence de vues avec Washington sur l’option d’une confrontation totale, ce qui inclut de cibler à nouveau l’Iran et d’étendre les opérations d’occupation et d’assassinats au Liban. Par ailleurs, bien qu’elle ne l’annonce pas ouvertement, Israël semble également poursuivre la préparation du terrain en vue d’étendre son occupation dans le sud de la Syrie.
L’équation d’avant le 2 mars
En revanche, la situation au Liban ne semble pas aussi simple que le suppose l’ennemi. Il est en effet clair que l’accord conclu avec l’autorité de tutelle ne sera pas applicable, que la résistance a fait savoir à toutes les parties concernées qu’elle n’était pas liée par ses dispositions, et qu’elle agit en partant du constat qu’Israël se prépare à revenir à une guerre de grande envergure. Mais surtout, la résistance, qui a fait preuve de retenue depuis l’annonce du cessez-le-feu, est sur le point de prendre une décision définitive quant à la manière de réagir face aux violations israéliennes incessantes. Cette décision ne se limite pas à une riposte directe contre les forces d’occupation dans les zones libanaises occupées, mais pourrait s’étendre, si la bataille l’exige, à des frappes contre les forces d’occupation au nord de la Palestine occupée. C’est une voie qui comporte des défis et des conséquences majeurs.
Cependant, la décision de la résistance n’est pas seulement liée au refus de revenir à la situation d’avant le 2 mars, mais aussi à la volonté de consolider les équations issues des résultats de la récente confrontation avec l’Iran. Dans ce contexte, elle n’agit pas comme si elle menait la guerre seule, mais compte – et ne se contente pas de reconnaître – sur un rôle central de l’Iran dans toute confrontation à venir. Ce qui ramène la question centrale du côté américain : voulez-vous réellement un règlement, ou cherchez-vous à gagner du temps pour réorganiser vos rangs en vue d’un nouveau cycle de combats ?
Une chose est sûre : la Résistance n’envisage pas de répéter l’expérience des quinze mois qui ont suivi la fin de la bataille d’« Ouli al-Bas », le 27 novembre 2024. Elle se prépare, selon ce qu’elle juge approprié en termes de capacités, de tactiques et de modes d’action, à gérer la prochaine confrontation. Le défi auquel elle est confrontée concerne essentiellement, d’une part, la résistance et, d’autre part, l’intensification des souffrances infligées à l’ennemi, tout en épargnant aux civils libanais un lourd tribut. Ces défis exigent un rôle central de l’Iran dans tout nouveau conflit, ce qu’Israël sait, mais refuse de croire, à l’instar des alliés des États-Unis et d’Israël au Liban qui parient sur le fait que l’Iran abandonnera la résistance.
La Turquie, l’Iran et le conflit avec Israël
Rares sont les observateurs qui s’attardent sur la nature de la stratégie turque au Levant. Le débat autour de la position d’Ankara reste souvent prisonnier des slogans, sans aborder la réalité de ce que la Turquie doit faire face à l’agression israélienne. Il n’est pas logique de supposer que la Turquie a intérêt à porter un coup à l’Iran ou à écraser le Hezbollah, tout comme il n’est pas réaliste de croire que son projet d’extension de son influence régionale repose sur le renforcement du rôle israélien.
Il faut toutefois reconnaître que l’intérêt de la Turquie réside aujourd’hui dans le renforcement de son partenariat avec les États-Unis et plusieurs pays européens, et dans sa volonté de se présenter comme l’acteur le plus à même de gérer les affaires du Levant. Depuis le 7 octobre 2023, toutes les prises de position et les initiatives d’Ankara révèlent que son opposition à la stratégie américano-israélienne ne dépasse pas le cadre politique et médiatique. Même l’accueil des dirigeants de la résistance palestinienne en Turquie ne s’est pas traduit par une mesure concrète aidant cette résistance à gérer ses affaires différemment, d’autant plus qu’Ankara, tout comme Doha, a veillé à empêcher toute activité à caractère militaire ou sécuritaire contre l’ennemi depuis son territoire.
Beaucoup souhaitaient que la Turquie rompe ses relations avec Israël, mais Ankara a beaucoup tardé à restreindre ses échanges commerciaux avec Tel-Aviv. En Syrie, la Turquie n’a pris aucune initiative de confrontation directe avec Israël, bien que les frappes aient visé des sites où se trouvaient des soldats turcs. Elle a accepté des règles d’engagement qui l’ont empêchée de s’approcher de la capitale Damas et de tout le sud syrien, allant jusqu’à informer les dirigeants syriens qu’elle ne disposait d’une marge de dissuasion que dans les régions du nord.
En ce qui concerne la guerre contre l’Iran, Ankara s’y oppose. Mais l’Iran impose des conditions très lourdes à toute coopération économique avec la Turquie. Le seul terrain d’entente entre les deux pays concerne les groupes kurdes qu’il est prévu d’utiliser contre l’Iran depuis la Turquie, l’Irak ou la Syrie.
À ce jour, la Turquie ne joue pas un rôle significatif dans la réorganisation des relations entre le nouveau gouvernement syrien, d’une part, et l’Iran et le Hezbollah, d’autre part. Si son argument est que l’équipe de Al-Sharaa ne peut pas aujourd’hui accepter une réconciliation avec l’Iran, cet argument perd de sa pertinence depuis que Al-Sharaa s’est rendu à Moscou, qui a mené la phase la plus violente de la guerre civile en Syrie. De même, la Turquie n’a pas pris l’initiative de régler les problèmes liés à certains groupes syriens à caractère sectaire et confessionnel par le biais d’un accord avec l’Iran. Elle s’est contentée d’indiquer à l’Iran et au Hezbollah qu’elle tenait à ce que Al-Shara’ ne soit impliqué dans aucune bataille contre le Liban dans le contexte de la guerre israélienne contre le Hezbollah.
De même, en ce qui concerne les mouvements de résistance palestiniens, la Turquie n’a pas pris l’initiative d’organiser les relations entre le Hamas, par exemple, et la direction de Al-Sharaa. Elle a tenu compte des exigences américaines et israéliennes formulées à Damas quant à la manière de traiter avec les groupes palestiniens, et a demandé aux dirigeants de la résistance palestinienne de s’engager à ne pas utiliser la Syrie comme terrain d’action contre Israël. En contrepartie, des efforts ont été déployés pour réorganiser la situation des réfugiés palestiniens en Syrie, sans toutefois revenir à la situation qui prévalait sous le régime précédent.
Mais le plus important, c’est ce qui est désormais clair : il s’agit du rôle politique majeur dans le Levant. Bien sûr, personne ne parle aujourd’hui d’une bataille de la Turquie contre l’Iran et ses alliés en Irak, au Liban et en Palestine. Mais la gestion par la Turquie du dossier libanais, par exemple, révèle une tendance à renforcer son emprise politique par le biais d’une influence reposant sur les blocs confessionnels, c’est-à-dire à reproduire ce dont la Turquie accusait auparavant l’Iran. Il faut savoir qu’Ankara ne souhaite pas rallier les sunnites du Liban et d’Irak à sa cause face à l’Iran, mais veut faire comprendre à tous les autres acteurs, y compris l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qu’elle est le centre de décision pour tous les sunnites du Levant.