par Thomas Scherr
Au cours d’une conférence donnée en soirée et d’une discussion le lendemain, Patrick Ringgenberg a su ouvrir différentes perspectives sur la situation complexe en Iran. Pour ce faire, il s’est appuyé sur ses connaissances approfondies du pays et sur ses décennies d’expérience acquises sur place.
Pour la plupart des auditeurs, ce fut l’occasion de compléter ou de revoir leur vision de l’Iran. Il est bouleversant de constater à quel point les médias nous informent peu sur ce pays, sa société et son histoire millénaire.
Même la guerre d’agression menée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran, en violation du droit international, n’a pas conduit les médias à diffuser des informations réalistes. Cet événement avec le professeur Ringgenberg s’est donc révélé d’autant plus enrichissant.
De nombreux auditeurs se sont interrogés sur la nature d’un Etat capable, à ce jour, de tenir tête à la plus grande puissance militaire du monde et à l’armée israélienne (IDF), aguerrie au combat.
Cette question n’était toutefois pas le point de départ de la conférence de Patrick Ringgenberg. Et pourtant, à l’issue de celle-ci, on disposait d’une explication. Voici donc quelques points clés subjectifs tirés de cette conférence informative et riche en contenu.
D’un point de vue purement géographique, l’Iran, avec une superficie trois fois plus grande que celle de la France et une population de 90 millions d’habitants, est situé entre plusieurs hautes chaînes de montagnes et deux mers. Le pays constitue un pont entre l’Est et l’Ouest ainsi qu’entre le Nord et le Sud. Du fait de sa situation géographique, il joue un rôle central entre ses sept pays voisins directs et les neuf Etats reliés par le golfe Persique et la mer Caspienne. La population iranienne se compose de nombreuses ethnies et religions différentes. Les Perses, qui professent la branche chiite de l’islam, en constituent la majeure partie.

culturelle de l’Iran. (Photo hr)
Pays doté d’une histoire vieille de 3000 ans, pays qui, en tant que grande puissance, a déterminé le destin de divers peuples pendant des siècles, l’Iran nous est pourtant très peu connu. Le Patrick Ringgenberg a emmené son auditoire dans un voyage historique qui a clairement montré que l’Iran n’est ni un «Etat des mollahs» ni une construction postcoloniale, mais une nation sûre d’elle-même dont les racines remontent à des millénaires avant l’islam, et qu’en tant qu’ancien empire, ce pays possède une identité et une tradition qui en sont le reflet.
Le conférencier a présenté de manière très nuancée le rôle de l’islam en Iran. D’une part, l’islam s’est associé aux traditions préexistantes du pays; d’autre part, des différences par rapport aux Etats islamiques arabes ont émergé en raison de la division religieuse entre sunnites et chiites. Sur le plan culturel, ces influences, qui jouent encore aujourd’hui un rôle important, ne doivent pas être sous-estimées.
Notre image de l’Iran, à travers la République islamique d’Iran, est marquée par la réalité des années 1980 (Khomeini, islamisation, population rurale, prise d’otages à l’ambassade américaine, guerre Iran-Irak, etc.). Aujourd’hui, le pays se présente sous un tout autre jour. Les villes, en particulier Téhéran, la capitale qui compte 8,7 millions d’habitants, sont modernes et ouvertes sur le monde; on dénombre par ailleurs sept autres villes de plus d’un million d’habitants, et 75% de la population vit en milieu urbain. Le port du voile, tant mis en avant par les médias occidentaux, apparaît comme un préjugé véhiculé par ces mêmes médias – même si les traditions perdurent bel et bien dans les zones rurales.
La science et la culture sont très valorisées en Iran – contrairement à l’impression que se fait le consommateur moyen de médias en Suisse. Sur le plan scientifique et technologique, l’Iran est en mesure de rivaliser à l’échelle mondiale, ce qui est souvent et volontiers ignoré. C’est certainement aussi une conséquence des «sanctions» occidentales.
La discussion avec Patrick Ringgenberg a permis de dissiper de nombreux préjugés et d’obtenir des aperçus intéressants sur ce pays. A la fin de la manifestation, de nombreux auditeurs se sont demandé comment les services de renseignement américains avaient pu se tromper à ce point dans leur évaluation de la réalité du pays. L’idée de pouvoir provoquer un soulèvement dans le pays par un «coup fatal» visant l’élite dirigeante iranienne est tout aussi farfelue que celle de pouvoir «renverser» le pays en quelques heures, comme une sorte de «Venezuela 2.0».
La conférence de Patrick Ringgenberg a incité à se pencher de manière approfondie sur l’histoire et la culture de l’Iran, mais aussi à faire preuve de plus de réserve dans l’évaluation d’autres pays mal connus.
Thomas Scherr est auteur indépendant pour le «Point de vue Suisse».
Patrick Ringgenberg, chercheur et photographe suisse, est titulaire d’un diplôme en études cinématographiques (HEAD, Genève), d’un diplôme en sciences des religions (Ecole pratique des hautes études, Paris-Sorbonne) et d’un doctorat en histoire (Université de Genève). Il donne des cours sur l’Iran et le Proche-Orient à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL, Suisse) et est chercheur associé à l’Institut d’histoire et d’anthropologie des religions (IHAR) de l’Université de Lausanne. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages consacrés à l’Iran, à l’histoire des religions et à l’ésotérisme, ainsi qu’à l’art médiéval et oriental, parmi lesquels: «Guide culturel de l’Iran» (2006; 6e édition 2018), «L’univers symbolique des arts islamiques» (2009), «Une introduction au Livre des rois (Shâhnâmeh) de Ferdowsi» (2009), «Le sanctuaire de l’Imam Rezâ à Mashhad» (2016), «Peindre l’Invisible. Images sacrées d’Orient et d’Occident» (2018), «Comprendre l’Iran» (2021), «Persia» (2024).