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Il a fallu moins de quarante-huit heures aux analystes militaires après l’attaque américano-israélienne du 28 février 2026 contre l’Iran pour commencer à employer des termes tels que « décapitation » et destruction du potentiel militaire adverse ».À la fin de la semaine, Washington diffusait déjà des notes optimistes faisant état d’un Téhéran affaibli, d’un calendrier nucléaire perturbé et de la possibilité qu’un Iran humilié finisse par s’asseoir à la table des négociations pour une capitulation. S’ensuivit une formidable joute à coups de missiles balistiques, de missiles aéroblistiques, de drones et de missiles de croisière au cours de laquelle non seulement rien ne fut résolu mais qui mit en péril l’économie mondiale et les gigantesques intérêts dans le Golfe. La géopolitique des détroits stratégiques, en l’occurrence celui d’Ormuz, par lequel transite une part importante du flux énergétique mondial d’origine fossile mais également celui de Bab-Al-Mandeb verrouillant l’accès de la mer Rouge vers l’océan indien, devient à la fois l’enjeu du conflit et l’arme de destruction massive de l’Iran.
Le cessez-le-feu n’était que tactique et le Protocole d’Accord, forcé par les intérêts économiques et financiers gigantesques des pays du Golfe, n’a pas été signé virtuellement à Versailles pour durer. L’idée de singer le Traité de Versailles fut des plus mauvaises, même à l’ère de la signature numérique à distance. Le Mémorandum d’Entente fut l’objet d’interprétations divergentes de part et d’autres. Des frappes sporadiques ponctuaient une trêve durant laquelle les protagonistes se préparaient au second round. La guerre a repris.
On parle d’un conflit sans fin, sans issue dans les médias les plus lucides. D’autres font mine de ne rien voir ou d’applaudir. Mais assis là où je suis, en regardant les images de la fumée qui s’élevait encore au-dessus d’Ispahan, je ne cessais de penser la même chose : ils n’ont aucune idée de ce qu’ils viennent de frapper. Ce n’était pas une frappe contre un régime, un État ou organisation. C’était une blessure infligée à un État-civilisation — et celles-ci ne guérissent jamais, au grand jamais, selon un calendrier politique. Même à long terme.
Un « État-civilisation » n’est pas simplement un pays doté d’une longue histoire. C’est une conscience collective qui mesure ses griefs en siècles, et non en cycles électoraux aussi éphémères que vains. L’Iran n’est pas une construction postcoloniale fragile ou totalement artificielle-comme le sont les autres pays du Moyen-Orient- maintenue par une idéologie unique ou créée de toutes pièces. C’est une entité civilisationnelle continue qui trace un fil ininterrompu depuis Cyrus le Grand jusqu’à nos jours en passant par les Parthes, les Sassanides, les Abbassides, les Safavides, et qui a survécu aux terribles invasions mongoles, à l’accaparement du pétrole par les Britanniques et au coup d’État orchestré par la CIA en 1953.
Lorsqu’un président américain issu d’un mauvais show de téléréalité kitsch autorise des frappes aériennes sur le sol iranien, cette décision ne se limite pas à faire atterrir des ogives sur le bureau du Guide suprême en exercice ou l’un des nombreux QG décentralisés du Corps des gardiens de la révolution islamique disséminés dans les plateaux de l’ancienne Perse. Elle s’enfonce dans une couche bien plus profonde de la psyché nationale iranienne— une couche où le temps s’écoule différemment et où le pardon est culturellement impossible.
Voici la vérité dérangeante que personne, dans les salles de planification du Pentagone, ne veut énoncer : ceux qui ne pardonneront jamais cela ne sont pas les partisans de la ligne dure. Ces derniers sont, d’une manière paradoxale, prévisibles et prêts à faire des compromis tactiques et stratégiques dans la pure tradition de la raison d’État. Non, la véritable difficulté réside chez les Iraniens pro-occidentaux, éduqués et assoiffés de « démocratie » — précisément ceux que les décideurs politiques américains s’imaginent dans leur narratif propagandiste en train de « libérer ». Le chirurgien de Shiraz passionné de jazz, l’entrepreneur technologique de Téhéran qui rêve d’un avenir sans Mollahs, l’étudiante qui a risqué sa vie lors des manifestations « Femme, Vie, Liberté », le jeune addict aux réseaux sociaux débilisants diffusant une sous-culture poubelle standardisée à l’échelle mondiale… Si vous passez suffisamment de temps avec eux, au-delà des banalités et de la haine commune qu’ils éprouvent envers la répression de leur propre régime, vous vous heurtez à un véritable mur de fer. « Attaquez notre territoire, et vous devenez l’ennemi pour des générations ». Peu importe quel drapeau flottait au moment où le missile a frappé. C’est pour cette raison que les populations iraniennes qualifiées d’anti-régime n’ont pas bougé et sont extrêmement en colère contre les États-Unis et Israël. La frappe de missile de croisière contre une école de filles ayant causé la mort de 188 personnes dont une majorité écrasante de petites filles a grandement renforcé cette hostilité à l’égard de ce que les iraniens perçoivent comme une mafia transnationale criminelle dotée d’armes de destruction massive.
Le souvenir des bombes étrangères est gravé dans cet ADN civilisationnel qui garde en mémoire le coup d’État de 1953, la destruction en vol du vol 655 d’Iran Air et les armes chimiques que Washington a fourni à Saddam Hussein via des intermédiaires. Pour un État-civilisation, le registre des griefs est sacré, et à ce registre entretenu par le feu des Mages que l’administration Trump vient d’y apposer sa signature, écrite de sang, au bas d’une page très ancienne.
Cela crée un mur philosophique sans porte, sans échelle et sans solution possible. Les États-Unis sont confrontés à un dilemme dont ils ne peuvent sortir ni par les bombardements, ni par les sanctions, ni par la négociation. C’est un piège mortel tendu par un allié encombrant, bruyant et braillard. L’Angleterre et la France sont passés par ce chemin. Les deux anciennes puissances se sont cassées les dents à Suez. Or, aujourd’hui nous sommes face à quelque-chose de plus vaste et de plus destructeur. Il n’y a aucun contrepoids. Les États-Unis et leurs alliés sont dans la nasse.
Si les États-Unis ne font rien, on les accuse de faiblesse. S’ils attaquent, ils s’assurent une hostilité perpétuelle, qui s’étendra sur plusieurs générations, radicalisant même ceux qui seraient autrement des alliés naturels. On ne peut pas anéantir une idée enracinée dans trois millénaires d’identité. On ne peut pas, par des sanctions, faire oublier une mémoire civilisationnelle.
Un changement de régime n’a aucun sens, car le prochain dirigeant — même s’il a fait ses études à Boston, même s’il cite Jefferson — devra tout de même regarder son peuple dans les yeux et lui expliquer pourquoi il serre la main de ceux qui ont versé leur sang. Aucun dirigeant iranien, aussi libéral ou pro-occidental soit-il en privé, ne peut survivre à cela. L’impératif civilisationnel l’interdit.
J’ai passé toute la semaine à ruminer cette prise de conscience angoissante. Cela signifie qu’il n’y a pas d’issue « gagnante ». Cela signifie que ce conflit est sans fin. Cela signifie également que la solution d’Hiroshima et de Nagasaki ne fonctionnera pas car les survivants et il y aura toujours des survivants à un holocauste nucléaire, seront plus déterminés que jamais à se battre et à se venger de l’affront historique subi.
La machine géopolitique américaine repose sur l’hypothèse que chaque problème a une solution : une combinaison de pressions, de leviers et d’incitations qui peut, à terme, réaligner les intérêts. Mais un État-civilisation ne fonctionne pas uniquement sur la base des intérêts. Il fonctionne sur l’honneur, la mémoire et un sentiment de grief sacré qu’aucun accord diplomatique ne peut effacer. On ne peut pas conclure de traité avec le fantôme de Persépolis.
Nous nous retrouvons donc à fixer la fumée, à suivre les points de presse qui promettent des victoires tactiques, tout en sachant au plus profond de nous-mêmes qu’une défaite bien plus profonde vient d’être scellée. Les États-Unis sont entrés dans un labyrinthe dont ils ne peuvent plus sortir. Ils ne peuvent pas présenter d’excuses (ce serait un signe de faiblesse impardonnable), ils ne peuvent pas en rajouter (cela ne ferait qu’aggraver la blessure), et ils ne peuvent pas simplement s’en aller (la région ne le leur permettra pas). C’est une impasse philosophique, un koan écrit dans le feu : que faire lorsque l’adversaire n’est pas un gouvernement, mais une histoire vivante et respirante qui a promis de ne jamais oublier et de se venger ? La réponse obsédante est la suivante : rien de ce que vous ferez ne sera jamais suffisant. Le mur n’a pas de revers. Et c’est une réalité à laquelle aucune superpuissance n’est préparée à faire face.