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Le roi du Maroc Mohammed VI. (Photo : ONU Changement climatique, via Wikimedia Commons)

Par Mohamed El Mokhtar

Lorsqu’un pouvoir fait de sa propre pérennité la condition apparente de l’existence nationale, il n’a plus besoin de convaincre : il lui suffit d’entretenir la confusion.

Derrière l’image d’un royaume stable, moderne et souverain se cache un système fondé sur la dépendance, la duplicité diplomatique et la préservation du pouvoir. Le mirage marocain réside précisément dans ce fossé entre le discours officiel et une réalité où la souveraineté proclamée masque souvent une servitude stratégique.

Toute politique est en fin de compte jugée à l’aune de ce qu’elle dissimule par rapport à ce qu’elle promet. Depuis six décennies, le Maroc en a fait un art : un silence drapé de mots, une monarchie qui parle d’indépendance tout en cultivant la dépendance, qui célèbre la souveraineté tout en négociant sans relâche les conditions extérieures de sa survie. Elle invoque la Oumma, puis l’oublie ; elle exalte Jérusalem dans ses discours diplomatiques, mais renforce ses alliances avec ceux qui la bafouent. De langue arabe, il devient, à l’heure du génocide, le porte-drapeau du sionisme dans sa sous-région. Non par erreur, mais par choix délibéré. Par conception.

Ce système obéit à un seul principe : sa propre pérennité. Tout est subordonné à cette perpétuation — la mémoire collective, les engagements solennels, les loyautés historiques, et même l’idée même de liberté politique. Le trône ne défend pas une nation : il administre une continuité, un État vassal.

Les observateurs s’étonnent de ces contradictions apparentes. Celles-ci cessent de l’être dès lors que l’on abandonne l’idée que la nation est le véritable sujet de cette politique. La priorité n’est pas l’intérêt national, mais la préservation du système. Ce qui semblait incohérent devient alors remarquablement cohérent.

La permanence du pouvoir est la clé qui ouvre toutes les portes. Elle ne repose pas uniquement sur la force, qui use les régimes autant qu’elle les protège. Les systèmes durables préfèrent une autre méthode : ils organisent une société dans laquelle leur existence apparaît comme la condition naturelle de toute stabilité. Ils cherchent moins à convaincre qu’à rendre l’alternative impensable. Les dictatures classiques gouvernent par la peur. Les régimes patrimoniaux gouvernent par l’habitude. Ils finissent par créer une confusion dans laquelle le destin du pays se confond avec celui de ses dirigeants. Le citoyen ne distingue plus la nation de l’État, l’État du régime, le régime de la dynastie. Tout converge. Cette confusion est le fondement de leur longévité.

Dans cette perspective, les principes cessent d’être des obligations ; ils deviennent des ressources. La souveraineté n’est plus une limite ; elle devient un langage d’adhésion. La solidarité arabe n’est plus une fidélité ; elle devient une rhétorique mobilisée en fonction des circonstances. Les références religieuses ne tirent plus leur valeur de leur contenu moral, mais de leur capacité à renforcer la légitimité du système. Le langage politique change de fonction : il ne décrit plus la réalité, il l’organise. Les mots ne disent plus la vérité ; ils produisent la stabilité.

L’affaire de Ceuta en offre le reflet le plus complet. Comment concevoir qu’un État policier, capable de surveiller ses villes, d’infiltrer les mouvements sociaux et de verrouiller l’espace public, devienne soudain aveugle face à des milliers de migrants convergeant vers les enclaves espagnoles ? Ce n’est pas le cas. L’appareil sécuritaire instrumentalise la détresse humaine ; il transforme les hommes en projectiles, les femmes en otages de faible intensité, et la cause palestinienne en monnaie d’échange avec Washington. Les principes, les vies, les allégeances n’ont aucune valeur au-delà de l’usage que le palais peut en faire.

Les signaux émis par l’entourage de Trump en faveur d’une nouvelle « Marche verte » sur Ceuta et Melilla visaient à faire pression sur l’Espagne de Pedro Sánchez, coupable à leurs yeux de ne pas avoir suffisamment ajusté sa position sur Gaza. Dans ce jeu, Rabat n’est ni le maître ni le bénéficiaire ultime : c’est l’instrument à disposition, l’auxiliaire régional brandi contre un gouvernement européen devenu gênant. La réaction alarmée de Giorgia Meloni confirme que cette affaire dépasse le cadre d’un simple différend frontalier : les flux migratoires constituent un levier pour déstabiliser les équilibres européens.

Cette duplicité n’est pas une dérogation au principe ; c’est le principe lui-même. Le sommet arabe de Casablanca, en 1965, en porte la marque indélébile : ses délibérations auraient été transmises aux services israéliens avant la guerre de 1967. La normalisation de 2020 suit la même logique : Rabat a troqué la cause palestinienne contre la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Depuis lors, la coopération militaire, sécuritaire et universitaire avec Israël n’a cessé de s’intensifier, tandis que Gaza s’effondrait.

On retrouve cette même docilité dans ses relations avec les capitales occidentales. Impitoyable envers ses citoyens, voire envers ses plus proches collaborateurs qui subissent parfois ses coups, le régime – ou plus précisément le roi – se montre conciliant avec ses protecteurs. Il emprisonne pour un mot, surveille pour un soupçon, réprime pour un rassemblement, mais s’aligne sur Washington, Paris ou Bruxelles dès que la préservation de la dynastie l’exige.

Sur le plan intérieur, la stratégie a varié, mais l’objectif est resté le même. Hassan II a affaibli la gauche historique, l’une des plus prestigieuses du monde arabe, en fragmentant son influence. Mohammed VI intègre l’islam politique dans un cadre institutionnel où il peut gouverner sans détenir le pouvoir souverain. L’un neutralise par la confrontation ; l’autre par l’absorption. Dans les deux cas, l’opposition cesse d’être une alternative et devient une variable d’ajustement du système.

La normalisation avec Israël a été menée au mépris du sentiment populaire. La récente révolte de la génération Z reflète un ras-le-bol alimenté par l’inégalité de la répartition des ressources et l’opulence insolente des élites. Comparer le Maroc à l’Égypte ou à la Tunisie ne mène nulle part : un pays se mesure à son potentiel, et non à la médiocrité de ses voisins. Or, ce potentiel, le régime ne le met pas au service du plus grand nombre. Il préfère la diversion : la question du Sahara, élevée au rang de cause sacrée, sert à occuper les esprits afin que l’on oublie le chômage, la mise au silence des libertés et le manque de perspectives d’une jeunesse étouffée.

Cette logique politique trouve son prolongement naturel dans l’économie. Le Maroc a attiré des investissements, mais reste une terre de délocalisation par excellence plutôt qu’un pôle d’innovation. Il assemble plus qu’il ne conçoit. Les segments stratégiques des chaînes de valeur, la recherche et les technologies de pointe restent ailleurs. Les usines créent des emplois, mais le pays n’a trouvé aucune souveraineté industrielle.

Cette économie produit une modernité inégale. L’automobile, l’aéronautique, le textile, la finance, l’assurance, l’immobilier et l’agroalimentaire ont progressé, mais le transfert de savoir-faire est resté limité. Les écoles d’ingénieurs se sont adaptées aux marchés locaux et internationaux ; l’enseignement technique et la formation professionnelle restent insuffisants. Il en résulte un Maroc à deux vitesses : celui des élites urbaines, majoritairement francophones et connectées aux réseaux mondiaux, et celui d’une jeunesse condamnée à la précarité, au chômage chronique et ne rêvant que d’exil.

L’économie est plus diversifiée que celle de plusieurs pays voisins, y compris l’Algérie rentière, mais cette diversification ne profite qu’à un cercle restreint. Les grands groupes industriels gravitent autour d’intérêts liés au pouvoir. L’ouverture n’a pas redistribué les fruits de la croissance ; elle a consolidé les positions dominantes. La prospérité concentrée contraste avec la précarité généralisée. Les porteuses des enclaves espagnoles, les petites femmes de ménage, la prostitution à peine dissimulée dans les centres urbains en sont les visages quotidiens.

Les signes de cette fracture sont visibles à chaque coin de rue. Des enfants errent dans les rues, se livrant à la mendicité ou à l’inhalation — cette bouffée de colle qui leur sert d’évasion, avant de revenir mendier sous le regard indifférent des autorités. Dans les zones rurales, des logements précaires — tôle, bâches, briques de terre crue qui s’effritent — nous rappellent que la modernité s’arrête souvent aux portes des métropoles. Des familles entières vivent sans électricité ni eau courante, à quelques miles des zones industrielles où l’on assemble des produits destinés à l’Europe.

Les récents séismes nous ont brutalement rappelé cette fracture : d’un côté, les métropoles où se concentrent les investissements et les infrastructures ; de l’autre, un monde rural marqué par l’isolement et l’accès inégal aux services essentiels. L’analphabétisme, en particulier chez les femmes, reste l’un des symptômes les plus visibles de cette modernisation inachevée.

Cette logique se reflète dans la composition des élites au pouvoir, où le renouveau concerne davantage les visages que les idées. La même sociologie du pouvoir se reproduit de génération en génération, privilégiant la loyauté au détriment du mérite.

Il en résulte une modernisation dont l’apparence impressionne davantage que sa profondeur. Les infrastructures évoluent rapidement ; les rapports de force, beaucoup moins. Le béton progresse plus vite que les institutions, les zones industrielles plus vite que la diffusion du savoir, les indicateurs macroéconomiques plus vite que l’émancipation sociale. La croissance consolide les structures existantes plus qu’elle ne les transforme.

Ce régime ne trahit pas par accident : il trahit par méthode. Il a fait de la duplicité une technique de survie, de l’alignement une diplomatie, et du silence intérieur une vertu nationale. Il invoque la Oumma pour mobiliser les émotions, puis agit contre ses intérêts lorsqu’une puissance tutélaire l’exige. Il exalte l’indépendance tout en plaçant sa sécurité, son armement, son économie et sa légitimité internationale sous garantie extérieure.

La véritable loyauté de ce système ne va ni à la Palestine, ni à l’unité arabe, ni même au peuple marocain. Elle va à sa propre pérennité. Tout peut être sacrifié au nom de cette continuité : la mémoire, les principes, les alliances, les pauvres, les migrants, et même l’idée même de liberté politique. Le royaume ne défend pas une nation : il administre une dépendance.

Lorsqu’un pouvoir fait de sa propre pérennité la condition apparente de l’existence nationale, il n’a plus besoin de convaincre : il lui suffit d’entretenir la confusion. Le véritable mirage marocain ne consiste pas simplement à proclamer une chose et à en pratiquer une autre. Il est plus profond : faire croire que la continuité du régime se confond avec celle de la nation, que la stabilité est impossible sans la permanence de ceux qui gouvernent, que toute remise en cause du système équivaut à une remise en cause du pays lui-même. C’est dans cette confusion que réside le mirage.

Mohamed El Mokhtar Sidi Haiba est un analyste social et politique dont les travaux de recherche portent principalement sur les affaires africaines et moyen-orientales.

Palestine Chronicle