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Les centres de données ne restaureront pas la souveraineté

Harrison Stetler

Le terme lui-même semble presque désuet aujourd’hui. Mais lorsqu’Emmanuel Macron quittera ses fonctions l’année prochaine, il n’aura pas grand-chose à montrer pour ses promesses de 2017 visant à faire de la France la « nation des start-ups ». Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Rares sont ceux qui nieraient que ce président en fin de mandat s’est montré un allié dévoué des investisseurs et des grandes entreprises, souvent au prix des turbulences sociales et politiques qui ont marqué ses deux mandats.

Il s’avère simplement que le capitalisme numérique est un jeu cruel où règnent les gardiens et la loi du plus fort sur le marché. La France, à l’instar de l’Union européenne dans son ensemble, reste plus que jamais ancrée dans une économie numérique dominée par la Silicon Valley. Aujourd’hui, cette réalité se traduit notamment par un déficit de 264 milliards d’euros dans les services numériques, siphonnés hors du marché commun de l’UE par les entreprises américaines. SAP, l’historique éditeur de logiciels allemand, « fleuron » du secteur technologique européen, fait figure de moyen par rapport à ses homologues américains . Les espoirs de l’intelligence artificielle, comme la société française Mistral AI, font certes la une des journaux. Mais ils ne sont que des points insignifiants sur le graphique à côté des leaders californiens, voire chinois.

C’est néanmoins sans doute en pensant à son héritage que Macron a cherché, au début de cet été, à remporter une sorte de victoire, même si c’était dans le domaine bien moins prestigieux des centres de données. En juin, le groupe financier japonais SoftBank a annoncé comme prévu une vague d’investissements de 75 milliards d’euros dans les capacités des centres de données français, ce qui se traduira par une augmentation d’environ cinq gigawatts de la puissance de calcul. Et, pour Macron, c’est la preuve que la France parvient enfin à progresser dans le développement des infrastructures qui définissent le secteur technologique européen, d’autant plus compte tenu des atouts relatifs de son pays dans d’autres domaines. Avec OVH Cloud, par exemple, la France peut déjà se targuer de posséder l’un des plus grands fournisseurs européens de cloud et de puissance de calcul d’origine nationale, et ce sur un continent où Amazon, Google et d’autres « hyperscalers » américains contrôlent environ 70 % du marché. Mais le véritable atout de la France, c’est l’énergie. En 2022, Macron a annoncé une expansion significative du parc de centrales nucléaires du pays — même si celle-ci semble désormais vouée à être absorbée par l’énorme choc de la demande en électricité généré par les centres de données.

L’infrastructure numérique peut, bien sûr, être évaluée en fonction de sa puissance de calcul — c’est-à-dire en termes de volumes bruts de données traitées. Ce sont les « ateliers clandestins » de l’ère du big data, chargés de stocker, de traiter et de passer au crible les masses d’informations sur lesquelles s’appuient les modèles de base de l’IA. Mais ils sont également mesurés à l’aune de ce qu’ils consomment, qu’il s’agisse des puces sophistiquées de leurs serveurs ou des tonnes de métaux rares nécessaires à leur fabrication. Côté énergie, ces centres de données récemment annoncés devraient consommer l’équivalent de 10 réacteurs nucléaires.

Tôt ou tard, l’euphorie française autour des centres de données sera donc confrontée à un enchevêtrement de contradictions. Bon nombre d’entre elles sont inhérentes à la technologie elle-même, comme le montre déjà clairement la manière dont les ressources en eau limitées et les marchés de l’électricité sous pression suscitent une opposition locale aux centres de données aux États-Unis. Alors que les décideurs français parlent avec enthousiasme de réindustrialisation grâce aux centres de données, on peut s’attendre à ce que ces tensions se reproduisent.

Pour l’instant toutefois, l’opposition locale restant sporadique, les décideurs et les opérateurs ne voient guère de raisons de ne pas accélérer le mouvement. Les services publics, comme le producteur d’électricité EDF, renationalisé en 2023, ou le gestionnaire de réseau de transport RTE, promettent des raccordements «accélérés» aux opérateurs. Des décrets récents, associés à un paquet de mesures de déréglementation adopté par le Parlement ce printemps, visent à accélérer le lancement des chantiers, à retirer aux communes le pouvoir d’octroyer les autorisations et même à restreindre la possibilité de recours publics.

Au diable les mises en garde contre une bulle de l’IA : en France, les centres de données portent désormais le sceau d’une cause nationale. Macron, pour sa part, souhaiterait sans doute que cette poussée d’investissements soit perçue comme l’un de ces « grands projets » périodiquement entrepris par les présidents français depuis de Gaulle. Tout comme la force de dissuasion nucléaire indépendante de la France a assuré sa dignité pendant la Guerre froide, et que le nucléaire civil a protégé le pays des chocs énergétiques dans les années 70, les centres de données sont présentés comme un moyen de résister à la colonisation numérique de l’Europe par les « GAFAM » : l’acronyme français désignant Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft. Sur le papier, du moins, c’est un discours séduisant, même si l’opinion publique française n’a pas encore vraiment pris la mesure des engagements pris en son nom.

Pourtant, réduire la dépendance vis-à-vis de la Silicon Valley s’avère bien plus difficile dans la pratique. Ce n’est pas un hasard si Macron et ses alliés militent depuis longtemps en faveur d’une politique technologique plus affirmée de la part de l’UE, un volet des appels plus généraux du président français en faveur d’une « autonomie stratégique » vis-à-vis de Washington. Ces dernières années, cette position est toutefois restée minoritaire. Une première vague de législation européenne en matière de technologie — des règles du RGPD de 2016 aux lois sur les marchés numériques ou les services numériques de 2022, en passant par la loi sur l’IA de 2023 — a imposé certaines limites aux pires abus des géants de la tech, tout en reportant à plus tard la mise en place de la politique industrielle globale nécessaire pour combler le retard technologique de l’Europe. Une des raisons de cette prudence persistante ? L’empressement de Donald Trump à prendre la défense des géants américains de la technologie dans leurs escarmouches réglementaires avec Bruxelles.

« Réduire la dépendance vis-à-vis de la Silicon Valley est bien plus difficile dans la pratique. »

Le vent est-il donc en train de tourner en faveur de Paris ? Dans la foulée de la vague d’investissements en France, Bruxelles a annoncé un nouveau paquet de mesures en faveur de la « souveraineté technologique » qui permettrait à l’Union de retrouver « sa place dans la course mondiale au pouvoir géoéconomique ». Les institutions européennes préparent également une « loi sur le développement du cloud et de l’IA », dont l’objectif est de tripler la capacité des centres de données d’ici le début des années 2030 et de renforcer la présence des entreprises basées en Europe dans l’ensemble de l’économie technologique. Une nouvelle loi sur les puces électroniques vise à renforcer la production et les chaînes d’approvisionnement de l’UE pour les microprocesseurs de pointe.

Pour les partisans de cette démarche, c’est le signe que Bruxelles prend enfin au sérieux la géopolitique de la technologie. Et cet été, le gouvernement Macron a également annoncé qu’il mettrait progressivement fin à son contrat avec Palantir, la société de Peter Thiel, en remplaçant le logiciel de cette entreprise américaine spécialisée dans les technologies militaires — utilisé par les services de renseignement français depuis 2016 — par un modèle créé par la start-up française ChapsVision.

Il n’en reste pas moins qu’il faut veiller à ne pas s’aliéner Washington. Quelques semaines après avoir présenté son paquet sur la souveraineté technologique, par exemple, la Commission européenne a adhéré fin juin à l’alliance dite « Pax Silica » de l’administration Trump concernant les minéraux critiques et les chaînes d’approvisionnement en puces nécessaires à l’IA. « Il y a des arguments en faveur d’une capacité de calcul accrue, souveraine et située en Europe », explique Giorgos Verdi, responsable des politiques au sein de la branche européenne de l’Open Markets Institute, un groupe de réflexion et de défense des intérêts anti-monopole. « En même temps, il est très important de définir, avant de se précipiter dans la frénésie de la construction de centres de données, à quoi sert ce type de capacité. »

En ce qui concerne les ambitions technologiques de l’Europe, il n’est pas toujours facile de distinguer la réalité des mythes. Cela vaut pour les chiffres de l’emploi tant vantés – et presque toujours exagérés – qui découleraient prétendument de l’opportunité de « réindustrialisation » représentée par ces nouveaux sites. Cela vaut également pour l’utilisation de cette nouvelle capacité de calcul elle-même, qui, à elle seule, ne suffira guère à ébranler les avancées structurelles de la Silicon Valley.

Avec ou sans cette nouvelle puissance de calcul, le problème fondamental reste toutefois le contrôle américain sur les secteurs clés de l’économie numérique. Lou Welgryn, président de l’organisation parisienne Data for Good, explique à UnHerd qu’une ruée effrénée vers les infrastructures de données pourrait « renforcer la dépendance vis-à-vis des acteurs qui dominent le cœur technologique ». En l’absence d’alternatives européennes plus en amont de la chaîne de valeur, l’augmentation de la capacité de calcul ne servira qu’à alimenter les mêmes entreprises qui contrôlent déjà l’économie numérique aujourd’hui.

Il suffit de suivre la provenance des capitaux qui affluent vers les infrastructures informatiques européennes : les géants américains de la technologie sont présents, soit directement, soit par l’intermédiaire de partenaires locaux, dans bon nombre des plus grands projets de centres de données. Comme l’a souligné Masayoshi Son, PDG de SoftBank, la frénésie d’investissements de sa banque dans les centres de données a simplement consisté à regrouper diverses sources de capitaux — et à travailler en étroite collaboration avec un « hyperscaler » dont le nom n’a pas été révélé. Selon un rapport du Sénat français publié le mois dernier, seuls 1,4 gigawatts sur les 15 gigawatts d’investissements prévus dans les centres de données proviennent d’Europe.

D’autres ironies se dessinent ici aussi. Ce que Welgryn appelle la « sobriété numérique » semble en passe de finir aux oubliettes de l’histoire. Mais au milieu d’une crise écologique et d’une crise du coût de la vie qui ne semble guère perdre de son importance en tant que principale préoccupation des citoyens français, qu’en est-il de la soi-disant « sobriété énergétique » qui, jusqu’à très récemment, était brandie comme un totem sociétal ?

Une explosion du big data ne fera qu’exacerber les tensions latentes liées à la raréfaction des ressources en eau ; la colère suscitée par les réservoirs ruraux, construits dans l’intérêt de l’agro-industrie, a déjà déclenché des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. La canicule historique de cet été a presque asséché des rivières comme la Loire, tandis que des feux de forêt ravagent de vastes étendues de la campagne française. Un rapport récent classe comme «à haut risque» l’exposition environnementale d’au moins un quart des projets de centres de données français. De la «résilience» climatique à la souveraineté des données, beaucoup semble reposer sur la panacée d’une énergie nucléaire illimitée.

Le dernier geste de Macron en faveur de la planification stratégique aurait dû être l’occasion de trouver un équilibre entre ces contraintes croissantes et ces priorités contradictoires. La souveraineté technologique a certes besoin aujourd’hui d’une infrastructure matérielle, mais elle ne peut se résumer à ouvrir les vannes électriques à la Silicon Valley. Qui sait, il pourrait même s’agir d’imposer des limites strictes au big data lui-même. D’ici là, la France et l’Europe risquent d’être cantonnées à une voie de développement qui ne consiste qu’à assumer davantage les tâches ingrates de l’économie numérique. Si, ou plutôt quand, un mouvement de rejet des centres de données se manifestera, le successeur de Macron aura fort à faire.


Harrison Stetler est journaliste indépendant et enseignant à Paris.

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