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Crédit image: canarias-semanal.org)

La question palestinienne revient régulièrement à la une des grands médias chaque fois qu’Israël lance une nouvelle offensive, bombarde Gaza ou intensifie ses opérations militaires et ses attaques contre la population palestinienne en Cisjordanie. Alors, les images de bâtiments détruits, d’hôpitaux débordés, d’enfants déchirés et de familles ensevelies sous les décombres refont surface.

Par Cristóbal García Vera (*)

L’offensive lancée par Israël après l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 a poussé cette logique à des extrêmes dévastateurs. Fin juillet 2026, le ministère de la Santé de Gaza recensait 73 335 morts et 174 025 blessés palestiniens. Ce chiffre, établi par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), n’inclut pas nécessairement tous les corps enterrés ni les décès indirects dus à la destruction du système de santé, à la faim, aux infections et au manque de médicaments. Une étude publiée dans The Lancet  estimait que le nombre de décès traumatiques, pour la seule période allant jusqu’à juin 2024, était supérieur de 41 % aux chiffres officiels disponibles à cette date.

L’ampleur de cette destruction suscite une condamnation logique. Elle se prête cependant à une interprétation erronée, où chaque épisode apparaît comme une explosion de violence isolée entre deux peuples en conflit depuis des temps immémoriaux. Ce qui demeure occulté, c’est le processus colonial qui a engendré la dépossession des Palestiniens et créé les conditions matérielles du conflit.

Cette dissimulation n’est pas fortuite et n’est certainement pas due à un manque d’historiens ayant reconstitué ce processus, y compris des chercheurs israéliens. Parmi les plus éminents, on compte Ilan Pappé, né à Haïfa en 1954, fils de Juifs allemands ayant fui le nazisme. Professeur pendant plus de vingt ans à l’Université de Haïfa, Pappé appartient au groupe des « nouveaux historiens israéliens », qui ont révisé le récit officiel de la naissance d’Israël suite à l’ouverture de nombreuses archives d’État. Il s’est ensuite installé au Royaume-Uni, où il a dirigé le Centre européen d’études palestiniennes à l’Université d’Exeter. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Histoire de la Palestine moderne, Les Palestiniens oubliés, La plus grande prison du monde et, surtout, Le nettoyage ethnique de la Palestine, son enquête sur les expulsions de 1948.

Dans Les Dix Mythes d’Israël, dont la nouvelle édition comprend un épilogue sur l’invasion de Gaza en 2023, Pappé déconstruit les récits utilisés pour légitimer la colonisation, la création d’un État défini ethniquement et l’occupation subséquente des territoires palestiniens.

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La Palestine n’était pas une terre vide… et la Bible n’est pas un titre de propriété

Le premier mythe que l’historien israélien aborde prétend que la Palestine, avant l’arrivée des colons juifs, était une terre vide, désertée et pratiquement abandonnée. Pappé démontre que la réalité était tout autre : à la fin du XIXe siècle, il existait une société arabe majoritairement musulmane, mais aussi chrétienne et juive, avec des villes comme Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Acre, Naplouse et Gaza, une agriculture florissante, des réseaux commerciaux et des liens culturels avec la Méditerranée et le reste du monde arabe.

Le second mythe, directement lié au premier, est celui selon lequel les Juifs constituaient « un peuple sans terre » qui revenait simplement sur « sa terre natale »  après deux mille ans. L’expression  « une terre sans peuple pour un peuple sans terre »  n’a jamais décrit une réalité démographique. Elle servait une fonction politique et propagandiste : effacer imaginairement la population autochtone afin de présenter le territoire palestinien comme disponible. Si la Palestine était vide, la colonisation pouvait être décrite comme une œuvre de modernisation ; si elle était habitée, le projet impliquait le déplacement, la réduction en miettes ou l’asservissement de ses habitants.

« L’une des justifications les plus persistantes du sionisme est que la Palestine appartient au soi-disant « peuple juif » parce que Dieu l’a promise à Abraham et à sa descendance. »

L’une des justifications les plus persistantes du sionisme soutient, en substance, que la Palestine appartient au soi-disant « peuple juif »  car Dieu l’aurait promise à Abraham et à sa descendance. Pappé déconstruit également cette conversion d’une tradition religieuse en un droit politique contemporain. Une croyance peut avoir une valeur spirituelle pour ceux qui la professent, mais elle ne saurait constituer un titre de propriété sur une terre habitée par d’autres communautés, ni justifier leur expulsion. La Bible n’est ni un acte notarié ni un traité international, mais un recueil de textes religieux, politiques et littéraires écrits et remaniés au fil des siècles. L’expression même de  « peuple juif »  ne peut être acceptée comme désignant une communauté raciale homogène et immuable depuis l’Antiquité. Être juif peut se référer à une religion, une tradition historique et culturelle, une appartenance communautaire ou une identité familiale ; il existe des juifs croyants, agnostiques et athées, et une personne sans ascendance juive qui se convertit de manière reconnue peut être considérée comme pleinement juive. Au contraire, il n’existe pas de  « peuple juif »  en tant qu’entité biologique transmise par le sang ou l’ADN, supposément identique à elle-même depuis des millénaires. Cette conception essentialiste présente un point commun évident avec les conceptions racistes du nazisme : toutes deux transforment  la « judaïté »  en une caractéristique héréditaire inhérente à l’individu, indépendante de ses croyances.

Pappé souligne également que ce prétendu  « retour »  fut  initialement impulsé par des mouvements chrétiens européens. Certains groupes protestants interprétèrent la concentration des Juifs en Palestine comme une condition nécessaire à l’accomplissement de prophéties religieuses. À cette dimension millénariste s’ajoutèrent l’antisémitisme et les intérêts impériaux britanniques. La  Déclaration Balfour  de 1917 promettait d’établir un  « foyer national pour le peuple juif »  sur un territoire alors majoritairement arabe et sur lequel Londres n’avait aucun droit moral de disposer.

Le sionisme n’est pas le judaïsme

Le troisième mythe dénoncé par Ilan Pappé est l’assimilation commode du judaïsme au sionisme, comme si la création de l’État d’Israël avait toujours été une aspiration partagée par tous les Juifs. Pappé montre que le sionisme politique, né en Europe à la fin du XIXe siècle, est resté pendant des décennies un mouvement minoritaire. Il a été rejeté par les communautés religieuses orthodoxes, par les Juifs libéraux favorables à l’intégration, et par de nombreux socialistes et communistes qui estimaient que l’émancipation dépendait de la lutte contre l’antisémitisme et le capitalisme, et non de la fondation d’un État ethnique.

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Image : Juifs orthodoxes contre l’État d’Israël et en solidarité avec la Palestine

Cette distinction demeure cruciale. Assimiler les différentes communautés juives à l’État d’Israël est une manœuvre politique visant à transformer toute critique du sionisme en une prétendue attaque contre les Juifs, tout en leur attribuant une responsabilité collective quant aux politiques israéliennes. Rejeter l’antisémitisme est parfaitement compatible avec la dénonciation de l’occupation et de la suprématie institutionnalisée de l’État d’Israël. À l’inverse, assimiler le judaïsme au sionisme sert en fin de compte les intérêts de l’État israélien et ceux de ceux qui souhaitent présenter tous les Juifs comme un bloc politique homogène afin de les stigmatiser.

« Le sionisme politique, né en Europe au XIXe siècle, fut pendant des décennies un mouvement minoritaire, rejeté par les juifs orthodoxes, les juifs libéraux et de nombreux socialistes et communistes. »

Le quatrième mythe nie la nature coloniale du sionisme. Pappé explique comment ce mouvement politique s’inscrit dans le cadre du colonialisme de peuplement développé par les puissances européennes en Amérique, en Australie, en Afrique australe et dans d’autres territoires. Contrairement au colonialisme classique, axé principalement sur l’exploitation de la main-d’œuvre et des matières premières, le colonialisme de peuplement vise à remplacer la population autochtone, à s’emparer de ses terres et à y bâtir une nouvelle société.

Le caractère unique des persécutions subies par les Juifs européens – culminant avec l’Holocauste – peut expliquer pourquoi nombre d’entre eux ont cherché refuge dans le nouvel État, mais il ne justifie en rien que les Palestiniens en paient le prix. Les nations européennes ont tenté de résoudre les conséquences de leur propre antisémitisme en faisant peser le coût de la solution sur un autre peuple. Et elles l’ont fait précisément au moment où, après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux peuples d’Asie et d’Afrique commençaient à s’affranchir du joug colonial, même si beaucoup allaient par la suite être soumis à de nouvelles formes de dépendance néocoloniale.

1948 : L’expulsion se transforme en « fuite volontaire »

Le cinquième mythe concernant Israël prétend que les Palestiniens ont quitté volontairement leurs foyers en 1948, obéissant aux ordres des dirigeants arabes. Pappé démontre abondamment, au contraire, que cette expulsion s’inscrivait dans les débats sionistes antérieurs à la création d’Israël. L’aspiration à créer un État à majorité juive sur un territoire majoritairement arabe a fait de la composition démographique un obstacle qu’il fallait surmonter.

Le plan Dalet, adopté par la Haganah – principale milice sioniste – en mars 1948, servait de cadre à l’occupation des villes, à l’expulsion de leurs habitants et à la destruction des villages. Durant la Nakba, environ 750 000 Palestiniens furent expulsés ou contraints à l’exil face aux attaques, aux massacres et à l’avancée des forces sionistes. Des centaines de villages furent rasés ou repeuplés, leurs habitants devenant réfugiés à quelques kilomètres seulement de leurs foyers. La législation israélienne ultérieure empêcha leur retour et permit le transfert de leurs terres au nouvel État.

L’exode palestinien de 1948 n’était donc pas un effet accidentel de la guerre, mais la conséquence directe d’un mécanisme qui a rendu possible l’établissement d’une majorité juive. Cependant, le nettoyage ethnique ne s’est pas arrêté avec la fin des combats : il s’est poursuivi par l’expropriation, la démolition, le refus du retour et la transformation du territoire afin d’effacer la présence palestinienne.

« La Loi fondamentale de l’État-nation d’Israël confère un statut constitutionnel à l’apartheid à l’encontre des Palestiniens. »

À propos de la guerre de 1967 contre la « seule démocratie »

Le sixième mythe présente la guerre de juin 1967 comme un conflit inévitable où Israël aurait agi uniquement pour éviter sa propre destruction. Pappé conteste également cette version, démontrant que la conquête de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de Gaza a permis l’achèvement d’une expansion territoriale longtemps désirée. Depuis lors, Israël a maintenu un contrôle effectif sur la Palestine historique par le biais de l’occupation militaire, des colonies, des routes ségréguées, des confiscations et de régimes juridiques différents appliqués aux populations vivant sur le même territoire.

D’où le septième mythe : Israël serait soi-disant « la seule démocratie du Moyen-Orient ». L’existence d’élections et de partis politiques n’élimine pas le caractère structurellement discriminatoire de l’État. Les Palestiniens possédant la citoyenneté israélienne peuvent voter, mais ils ne jouissent d’aucune égalité nationale ou territoriale ; les habitants de Jérusalem-Est ont un statut précaire ; les Palestiniens de Cisjordanie sont soumis au droit militaire, tandis que les colons israéliens vivant à leurs côtés sont régis par le droit civil ; et les réfugiés continuent de se voir refuser le droit au retour.

La Loi fondamentale de l’État-nation, adoptée en 2018, établit que le droit à l’autodétermination nationale en Israël appartient exclusivement au peuple juif et considère le développement des colonies juives comme une  « valeur nationale ». Cette législation ne crée pas, à elle seule, l’ensemble du système discriminatoire, mais elle lui confère un statut constitutionnel. Par conséquent, le terme « apartheid » appliqué à Israël n’est pas un simple slogan. Des organisations palestiniennes, israéliennes et internationales ont documenté un régime de domination et de ségrégation. La Cour internationale de Justice a conclu en 2024 que les politiques et pratiques israéliennes dans les territoires occupés violent l’article 3 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, qui impose la prévention, l’interdiction et l’éradication de la ségrégation raciale et de l’apartheid.

Oslo, Gaza et la fausse solution des États

Le huitième mythe d’Israël présente les accords d’Oslo, signés en 1993 et ​​élargis en 1995, comme une opportunité de paix anéantie par « l’intransigeance palestinienne ». Pour Pappé, Oslo n’a fait que réorganiser l’occupation sans y mettre fin. L’Autorité palestinienne a obtenu des pouvoirs administratifs limités sur des zones morcelées, mais Israël a conservé le contrôle des frontières, des ressources, de l’espace aérien, de la sécurité et d’une grande partie du territoire. Durant le prétendu  processus de paix, les colonies ont continué de s’étendre, rendant la création d’un État palestinien souverain de plus en plus irréalisable.

Le neuvième mythe englobe les récits entourant Gaza : le retrait des colons en 2005 aurait mis fin à l’occupation, le blocus était une réponse inévitable au Hamas et les offensives israéliennes ultérieures étaient des « opérations défensives ».  En réalité, le retrait a certes éliminé la présence permanente de colons et de soldats dans la bande de Gaza, mais Israël a conservé le contrôle extérieur, le recensement de la population, l’espace aérien, les eaux territoriales et la circulation des biens et des personnes. Gaza a cessé d’être une prison administrée de l’intérieur pour devenir un territoire enclavé et contrôlé de l’extérieur.

Un État pour tous ses habitants

Le dixième mythe affirme que la partition en deux États serait la seule solution réaliste au conflit. Pappé soutient que cette solution est devenue caduque du fait de l’expansion des colonies et de la fragmentation territoriale. L’hypothétique État palestinien serait, selon l’historien, un ensemble d’enclaves distinctes, sans continuité territoriale, militairement et économiquement soumises à Israël : un bantoustan doté de son propre drapeau.

L’alternative proposée par Pappé n’est ni d’expulser les Juifs israéliens, ni de nier qu’après plusieurs générations, ils fassent partie intégrante du pays. Bien que nombre de leurs ancêtres soient arrivés d’Europe à la suite d’un processus colonial, des millions d’Israéliens y sont nés et n’ont pas d’autre patrie. Expulser à nouveau ces Juifs ne réparerait en rien l’injustice subie par les Palestiniens.

La solution exigerait la décolonisation de l’État, et non l’élimination de sa population. Cela impliquerait la reconnaissance de la Nakba, la garantie du retour ou de réparations pour les réfugiés, la suppression des privilèges ethniques et la construction d’un État unique, laïque et démocratique, couvrant l’ensemble de la Palestine historique. Au sein de cet État, juifs, musulmans, chrétiens, personnes d’autres confessions et personnes sans confession pourraient coexister dans le respect de droits individuels et collectifs égaux.

Cette proposition semble aujourd’hui politiquement lointaine, mais la solution à deux États masque depuis des décennies la réalité d’un État unique : une seule puissance contrôle le territoire entre la Méditerranée et le Jourdain, tout en distribuant des droits différents selon l’origine de ses habitants. Le véritable choix ne se situe plus entre un ou deux États, mais entre perpétuer un État unique fondé sur la suprématie ou en construire un fondé sur l’égalité.

En tout état de cause, la paix ne saurait se fonder sur l’oubli de 1948, de l’abandon des réfugiés et du racisme institutionnalisé. C’est là le cœur de la proposition de Pappé et, sans doute, la seule voie possible pour parvenir un jour à une véritable coexistence.

Sources bibliographiques

(*) Cet article a été préparé pour le magazine canarias-semanal.org et est disponible à l’adresse suivante : https://canarias-semanal.org/art/39783/los-10-mitos-de-israel-desmontando-la-propaganda-sionista-contra-palestina