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Ankara enfreint gravement la Convention de Montreux, mais personne n’a abrogé la « recette » de Gromyko

Alexandre Shirokorad

Photo : AP Photo/Francisco Seco/TASS

En raison des attaques menées par des drones russes et ukrainiens contre des navires marchands turcs, le gouvernement turc a annoncé la suspension temporaire de la délivrance d’autorisations aux navires marchands transitant par les Dardanelles vers la mer Noire, ou l’allongement des délais d’examen des demandes de transit. S’agit-il d’une fausse nouvelle colportée par des journalistes malhonnêtes ou des divagations des dirigeants turcs ?

Je cite le texte de la Convention de Montreux de 1936 :

Article 2 : « En temps de paix, les navires marchands jouiront du droit de libre passage et de navigation dans les détroits, de jour comme de nuit, quel que soit leur pavillon et leur cargaison, sans aucune formalité. »

L’article 3 prévoit un contrôle sanitaire (!) pour les navires transitant par les détroits. Ce contrôle sera d’ailleurs effectué « de jour comme de nuit, avec la plus grande rapidité possible ».

Article 4 : « En temps de guerre, lorsque la Turquie n’est pas partie belligérante, les navires marchands, quels que soient leur pavillon et leur cargaison, jouiront du droit de libre passage et de navigation dans les détroits, dans les conditions prévues aux articles 2 et 3. »

Que s’est-il donc passé ? La Russie et l’Ukraine sont de facto en guerre en mer Noire depuis février 2022. D’ailleurs, Kiev affirme depuis longtemps que la guerre avec la Fédération de Russie dure depuis mars 2014.

Les armateurs turcs n’en auraient-ils pas entendu parler ? Et s’ils se dirigent vers la côte nord de la mer Noire, où des combats font rage depuis quatre ans, ils prennent naturellement un certain risque. Et si des navires turcs en mer Noire ont été touchés par un drone, est-ce là un motif suffisant pour dénoncer la Convention de Montreux ?

Ou bien, peut-être qu’à Ankara, on continue de croire que l’on est encore au XVIIe siècle, lorsque les sultans turcs considéraient la mer Noire comme un « lac turc » ? D’ailleurs, à cette époque déjà, les cosaques du Don et de Zaporijia pillaient régulièrement non seulement les navires turcs, mais aussi les ports de Trapezound, Sinop, Varna et autres.

Une situation très similaire s’est produite au nord de la mer Noire entre 1941 et 1944. L’Allemagne et l’URSS bombardaient mutuellement leurs navires et leurs ports. Des navires turcs ont également été touchés. Cependant, les Turcs n’y prêtaient pas attention et, sans entrer en guerre, apportaient un soutien important à l’Allemagne.

Ainsi, entre 1941 et 1944, la Turquie a fourni à l’Allemagne une matière première stratégique d’une importance capitale : le chrome. Conformément à un accord commercial, rien qu’entre le 7 janvier et le 31 mars 1943, la Turquie s’était engagée à livrer aux Allemands 41 000 tonnes de minerai de chrome. Ce n’est que le 20 avril 1944, sous la forte pression de l’URSS, de l’Angleterre et des États-Unis, que la Turquie a cessé ses livraisons de chrome. Par ailleurs, les Turcs fournissaient également aux Allemands et aux Roumains d’autres types de matières premières, des denrées alimentaires, du tabac et d’autres produits.

C’était une chose lorsque des navires marchands allemands non armés traversaient les détroits, conformément à l’article 4 de la Convention de Møre. Mais les Turcs laissaient volontiers passer également des navires de la Kriegsmarine de construction spéciale.

En juin 1941, les Allemands ne disposaient d’aucun navire de combat, ni même d’aucune vedette, en mer Noire. Cependant, entre 1941 et 1944, à Varna, Linz et à Nikolaïev occupée, ils construisirent plusieurs centaines de navires de combat polyvalents d’un déplacement de 300 à 700 tonnes, qui pouvaient, si nécessaire, servir de navires de patrouille, de navires de lutte anti-sous-marine, de défense antiaérienne, servir de poseurs de mines, etc.

Ces navires, appelés à des fins de désinformation « transports rapides », étaient armés de canons de 88 mm et 75 mm, ainsi que de mitrailleuses antiaériennes de 37 mm et 20 mm. Leurs flancs et leurs timons étaient recouverts d’un blindage de 20 mm. La résistance des navires était assurée par un double fond et 5 à 6 compartiments étanches. Aucune marine marchande au monde n’utilisait de tels navires.

Lors du passage des détroits, les canons des « navires de transport rapides » étaient abaissés dans la cale à l’aide de dispositifs spéciaux. Quant aux autorités turques, elles étaient aveuglées par l’ignorance et croyaient qu’il s’agissait de navires de paix.

De fin 1941 à début 1944, des centaines de « navires de transport rapides » ont franchi les détroits. Ainsi, par exemple, en 1941-1942, les navires F-123, F-129, F-131, F-360, F-370 et autres ont franchi les détroits. Quant aux F-124, F-126, F-127, F-338 et autres, ils ont franchi les détroits plus de deux fois.

En 1941, 1942 et 1943, l’ambassade soviétique à Ankara a attiré à plusieurs reprises l’attention du ministère turc des Affaires étrangères sur la violation de la Convention de Montreux, soulignant qu’il était inadmissible que des navires allemands et d’autres navires battant pavillon de la marine marchande transitent par les détroits, alors que, selon les informations dont disposait l’ambassade, ils le faisaient « à des fins militaires ».

Dans une note de l’ambassadeur soviétique Vinogradov, remise au ministre des Affaires étrangères Sargoglu le 17 juin 1944, il était fait état d’une série de cas de passage dans les détroits de navires militaires allemands et de navires auxiliaires militaires se faisant passer pour des navires marchands.

Or aujourd’hui, dans une situation similaire, la Turquie s’est de facto retirée de la Convention de Montreux et exige que les forces armées de la Fédération de Russie ne s’en prennent pas aux ports d’Odessa ni aux navires faisant route vers ces ports. Pourtant, à Ankara, on sait parfaitement que les frappes de drones et de missiles ukrainiens sur Sébastopol, Kertch, Novorossiisk et d’autres ports, ainsi que sur des navires marchands russes, durent depuis déjà quatre ans.

Pour des raisons incompréhensibles, les informations concernant les frappes contre les navires et les installations portuaires dans la région d’Odessa ont disparu des journaux télévisés quotidiens russes. S’agit-il d’une capitulation du Kremlin face à Ankara ?

Les Turcs rêvent depuis longtemps de fermer les détroits aux navires russes. Ainsi, en 1952, après l’adhésion de la Turquie à l’OTAN, Ankara a annoncé la fermeture du Bosphore aux navires soviétiques. Pendant un certain temps, Moscou n’a pas réagi. Finalement, des journalistes occidentaux ont décidé de poser directement la question au ministre des Affaires étrangères, Andreï Gromyko. On lui a demandé d’expliquer ce que ferait désormais l’Union soviétique, et comment la flotte pourrait accéder à la Méditerranée.

Gromyko a répondu de manière étrange, affirmant que personne n’avait besoin du Bosphore. Et il a ajouté : « …il suffirait de deux salves pour que, outre le Bosphore, d’autres détroits apparaissent, même si je ne suis pas sûr qu’Istanbul subsiste. »

Je tiens à souligner que les propos de Gromyko n’étaient en aucun cas un bluff. En URSS, dès le début des années 1960, des travaux étaient menés sur l’utilisation d’explosions nucléaires pour créer de grands canaux. Ainsi, dans le cadre du projet « Taïga », trois engins nucléaires d’une puissance de 15 kilotonnes chacun ont été mis à feu le 23 mars 1971 dans des zones peu peuplées de la région de Perm. L’explosion a donné naissance à un canal navigable de 700 m de long, 30 m de large et 10 à 15 m de profondeur. Des cargos d’un déplacement de 10 000 à 30 000 tonnes auraient pu y naviguer sans difficulté. Cependant, en raison de la forte contamination radioactive de la région, l’URSS a par la suite renoncé à recourir aux explosions nucléaires pour la création de canaux.

À Ankara, ignore-t-on donc que, si nécessaire, 3 à 4 charges spéciales d’une puissance de 15 à 20 kilotonnes, à défaut de détruire complètement, pourraient au moins mettre hors de combat la défense antiaérienne de la région du Bosphore ? Et quelques minutes plus tard, un « engin » d’une puissance de 100 mégatonnes, similaire à celui testé le 30 octobre 1961 sur la Nouvelle-Terre, arrivera. Après cela, les Turcs cesseront de se plaindre de l’étroitesse du détroit du Bosphore : il sera quatre fois plus large.

Svpressa