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Les ports, les voies ferrées et les câbles de données redéfinissent les rapports de force régionaux, alors que des routes commerciales concurrentes viennent bouleverser l’ancienne carte des alliances.

La carte des alliances qui s’étend à travers l’Asie occidentale et méridionale n’est plus uniquement déterminée par la géographie ou les alignements confessionnels. Ces dernières années, un nouvel ordre régional a commencé à se dessiner, dans lequel les intérêts sécuritaires sont étroitement liés à la technologie, à l’énergie, aux ports, aux chaînes d’approvisionnement et aux câbles de communication.
Le contrôle des infrastructures transfrontalières est devenu un enjeu aussi central dans la lutte pour l’influence que les accords militaires et politiques.
Au cœur de cette évolution se trouve un réseau de partenariats reliant Israël, l’Inde et les Émirats arabes unis, soutenu par l’implication directe des États-Unis via le cadre I2U2. Parallèlement, d’autres axes voient converger les intérêts de la Turquie, du Pakistan, du Qatar et des États du golfe Persique, s’étendant à des projets tels que le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC) et la Route du développement en Irak.
La région ne s’est pas scindée en deux blocs cohérents, et les États concernés ne partagent pas non plus la même position sur toutes les questions. L’évolution la plus importante réside dans l’abandon des alliances militaires conventionnelles au profit de réseaux d’influence économique, technologique et sécuritaire articulés autour des ports, des chemins de fer, de l’énergie et des données.
Le cadre I2U2
Le cadre I2U2 est l’une des expressions les plus nettes de cette évolution. Réunissant l’Inde, Israël, les Émirats arabes unis et les États-Unis, il a vu le jour comme un vecteur de coopération dans les domaines de la sécurité alimentaire, des énergies propres, de la technologie, du commerce et de l’investissement. Lors du premier sommet réunissant les dirigeants de ces quatre pays en 2022, ceux-ci ont mis l’accent sur les investissements et les initiatives conjoints dans les secteurs de l’eau, de l’énergie, des transports, de l’espace, de la santé et de la sécurité alimentaire.
L’importance de l’I2U2 dépasse toutefois le cadre de ses projets annoncés. Il rassemble la technologie israélienne, les capacités industrielles et les marchés indiens, les capitaux et la logistique émiratis, ainsi que la puissance politique et stratégique des États-Unis.
Ce cadre relie l’Asie occidentale aux océans Indien et Pacifique et permet à Israël, à l’Inde et aux Émirats arabes unis de nouer des partenariats qui vont au-delà de leurs relations bilatérales traditionnelles.
Ce regroupement est également né de l’ouverture politique créée par les Accords d’Abraham. La normalisation des relations entre les Émirats arabes unis et Israël a offert à Washington une plateforme grâce à laquelle les capitaux, la main-d’œuvre et les capacités industrielles indiennes pouvaient être plus étroitement liés au secteur technologique israélien et aux pôles logistiques du Golfe.
Pour autant, son langage économique n’efface pas l’objectif stratégique qui le sous-tend, la défense ne se limitant plus aux frontières et aux armées conventionnelles. Elle englobe de plus en plus la résilience des chaînes d’approvisionnement, les ports, les infrastructures numériques, la cybersécurité et la protection des flux énergétiques et commerciaux.
L’idéologie lubrifie les rouages
Les intérêts économiques et sécuritaires s’accompagnent d’un certain recoupement des perspectives politiques, notamment à l’égard de l’islam politique et des groupes armés transnationaux, bien que les motivations de chaque État diffèrent considérablement.
Dans le cas des Émirats arabes unis, la lutte contre l’islam politique est devenue un élément central de la vision d’Abou Dhabi en matière de sécurité nationale et régionale. L’Institut israélien d’études sur la sécurité nationale a décrit une doctrine politico-religieuse émiratie qui présente la paix comme une valeur islamique et une composante de l’identité nationale.
Abou Dhabi promeut cette doctrine dirigée par l’État contre les Frères musulmans et les courants salafistes, dans le cadre d’une campagne plus large contre l’islam politique dans toute la région.
L’Inde aborde l’islam politique et les groupes armés sous l’angle de la sécurité intérieure et régionale, largement façonné par son conflit avec le Pakistan et le différend sur le Cachemire. Cela a fourni un terrain supplémentaire pour la coopération avec Israël et les Émirats arabes unis, notamment dans les domaines du renseignement, de la cybersécurité, de la surveillance et des technologies militaires.
Les gouvernements israéliens successifs, en particulier ceux dirigés par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, ont mis à profit la confrontation avec les groupes armés et les menaces asymétriques pour présenter Israël comme une puissance technologique et sécuritaire sur laquelle les États de la région peuvent compter.
Les guerres et les crises de ces dernières années ont renforcé la pression en faveur d’une coopération plus étroite en matière de défense et de technologie entre Israël, l’Inde, les Émirats arabes unis et les États-Unis.
Pourtant, l’idéologie à elle seule ne suffit pas à expliquer ces relations. L’Inde ne partage pas nécessairement la position d’Israël sur l’Iran, tandis que la politique étrangère des Émirats arabes unis ne se contente pas de suivre New Delhi ou Washington. Le recoupement des intérêts permet à des partenariats concrets de progresser même lorsque les États participants divergent sur d’autres points.
Le poids déterminant de l’Inde
L’Inde occupe une place prépondérante dans cette équation en raison de son poids démographique, économique et géographique. Avec une population de plus de 1,4 milliard d’habitants, des secteurs manufacturier et technologique en pleine expansion, ainsi qu’une vaste diaspora répartie dans tout le golfe Persique, New Delhi est difficile à exclure de tout effort visant à réorganiser les échanges commerciaux entre l’Asie et l’Europe.
Une analyse du Jerusalem Post publiée en 2022 décrivait une « alliance indo-abrahamique » émergente reliant Israël, les Émirats arabes unis et l’Inde à travers la sécurité maritime, la défense antimissile, les drones, la sécurité des données et l’opposition à l’extrémisme islamiste.
L’importance de l’Inde ne se limite toutefois pas à son rôle militaire. Sa présence dans le Golfe et ses relations commerciales croissantes avec les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite lui permettent de réorienter une partie du commerce vers des routes qui ne passent pas nécessairement par les couloirs traditionnels où le Pakistan et l’Iran ont davantage de poids.
Cette position offre également à l’Inde une marge de manœuvre. Elle maintient des liens énergétiques et de transport avec l’Iran, notamment via Chabahar, tout en poursuivant le projet de corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) avec Washington et ses partenaires régionaux.
New Delhi peut ainsi participer à des systèmes concurrents sans renoncer à sa politique de longue date d’autonomie stratégique, alors même que ses relations en matière de sécurité avec Israël continuent de s’approfondir.
Le volet « infrastructures » de l’IMEC
Annoncé lors du sommet du G20 à New Delhi en 2023, l’IMEC vise à relier l’Inde, le golfe Persique et l’Europe par le biais de ports, de voies ferrées et d’infrastructures énergétiques et de communication.
Les projets englobent une liaison ferroviaire, une interconnexion électrique, des infrastructures d’hydrogène propre et des câbles de données à haut débit. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté ce corridor en 2023 comme un moyen d’accélérer les échanges commerciaux entre l’Inde et l’Europe tout en ouvrant de nouvelles perspectives dans les domaines de l’énergie et de l’économie numérique.
En 2025, la Commission européenne a lancé séparément le « Corridor numérique UE-Afrique-Inde » dans le cadre plus large de l’IMEC. Cette initiative s’articule autour d’un réseau de câbles sous-marins de 11 700 kilomètres reliant l’Europe et l’Inde via la Méditerranée, l’Asie occidentale et l’Afrique de l’Est, avec pour objectif déclaré de fournir des connexions de données sécurisées et à haute capacité.
Les corridors deviennent de plus en plus des systèmes intégrés acheminant des marchandises, de l’énergie et des données. Les États capables de s’assurer le contrôle de ces réseaux ou d’exercer une influence sur ceux-ci acquièrent une forme de pouvoir stratégique autrefois principalement associée au contrôle des ports et des détroits.
Le projet reste toutefois exposé aux aléas politiques et à la guerre. L’IMEC dépend d’un passage terrestre traversant l’Arabie saoudite et la Jordanie pour rejoindre le port israélien de Haïfa. Le génocide de Gaza et l’absence de normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël ont rendu ses fondements politiques incertains, suscitant de plus en plus de doutes quant à sa viabilité.
Gwadar et la « Route du développement »
Le CPEC et la « Route du développement » irakienne ne doivent pas être considérés comme un seul et même projet ni comme les éléments d’une alliance unifiée menée par la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite. Ils appartiennent à des réseaux différents, mais chacun contribue à empêcher qu’une seule voie ne monopolise le commerce régional.
Le CPEC est le volet pakistanais de l’initiative chinoise « Une ceinture, une route » (BRI), reliant la Chine au Pakistan et au port de Gwadar sur la mer d’Oman. Le secrétariat pakistanais du CPEC répertorie un réseau de projets portuaires, de zones franches, de routes et de logistique autour de Gwadar. Parmi ceux-ci figure l’autoroute Gwadar Eastbay, construite pour relier le port et sa zone franche au réseau routier national pakistanais.
La « Development Road » irakienne est un projet distinct, mais la situation géographique de l’Irak, entre le golfe Persique, la Turquie et l’Europe, lui confère une importance particulière. En avril 2024, l’Irak, la Turquie, le Qatar, l’ e et les Émirats arabes unis ont signé un protocole d’accord sur ce projet, qui vise à relier le port de Grand Faw à la frontière turque grâce à environ 1 200 kilomètres de routes et de voies ferrées traversant l’Irak.
L’investissement prévu s’élève à environ 17 milliards de dollars, la mise en œuvre étant divisée en trois phases. Selon le ministère des Transports du Qatar, la première phase devrait s’achever en 2028, suivie des phases de 2033 et 2050. Bagdad présente la « Development Road » comme un corridor commercial est-ouest concurrent reliant le golfe Persique à l’Europe.
Cette participation complique toute tentative de diviser la concurrence entre, d’un côté, Israël, les Émirats arabes unis et l’Inde, et de l’autre, la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite. Les Émirats arabes unis font partie de la « Route du développement » aux côtés de la Turquie, du Qatar et de l’Irak.
Ankara et Riyad jouent la carte de la prudence
La Turquie occupe une place particulière dans cette équation. Membre de l’OTAN, elle entretient des liens économiques s’étendant de l’Europe à la Russie, en passant par le golfe Persique et l’Asie centrale, tandis que son influence politique et militaire s’étend de la Syrie et de l’Irak au Caucase. Pour Ankara, la « Route du développement » offre l’occasion de renforcer sa position de pont terrestre entre le golfe Persique et l’Europe.
L’Arabie saoudite est plus difficile à classer dans un bloc défini. Riyad est signataire de l’IMEC, mais a également approfondi ses relations avec la Chine, la Russie, la Turquie et le Pakistan. Elle ne semble guère encline à s’aligner sur un bloc régional fermé, préférant transformer sa position géographique et économique en levier d’influence auprès de plusieurs pôles de pouvoir.
Les grands États de la région évitent de plus en plus de choisir entre deux camps. Ils cherchent à s’intégrer dans plusieurs réseaux, utilisant un partenariat pour renforcer leur position de négociation dans un autre.
Il s’agit moins d’un équilibre stable que d’une couverture permanente. Un projet ferroviaire, un investissement portuaire, un accord de défense ou un partenariat énergétique peut lier deux États sur un dossier tout en les opposant sur un autre.
Le Levant laissé de côté
Cette concurrence redessine également la Méditerranée orientale. Les côtes syriennes et libanaises sont bien plus que des lieux de confrontation militaire. Elles occupent un espace où pourraient converger des voies potentielles d’énergie, de transport et de communication entre le golfe Persique, la Méditerranée et l’Europe.
Pour Israël, le renforcement des liens avec le golfe Persique, l’Inde et l’Europe confère à la Méditerranée orientale un nouveau rôle au sein des réseaux commerciaux et énergétiques. Pour la Turquie, tout corridor reliant le golfe Persique à l’Europe tout en contournant le territoire turc éroderait la valeur de sa position géographique.
La « Route du développement » offre en revanche à Ankara le rôle de terminal et de porte d’entrée pour le trafic en provenance du golfe Persique via l’Irak.
Le Liban et la Syrie risquent de passer du centre de la géographie stratégique aux marges des nouveaux réseaux de transport et d’investissement. Ports, routes, voies ferrées, liaisons énergétiques, réseaux de données et stabilité politique sont autant d’éléments indispensables pour transformer la géographie en puissance économique.
Beyrouth a déjà manifesté son intérêt pour rejoindre la route IMEC centrée sur Israël, malgré les contradictions politiques et sécuritaires qu’une telle initiative impliquerait. La Syrie, quant à elle, reste entravée par les dégâts de la guerre, les sanctions et la fragmentation de ses infrastructures, ce qui expose les deux pays au risque d’être contournés par des corridors tracés autour d’eux.
Le pouvoir circule à travers le réseau
La carte qui se dessine ne montre pas deux blocs opposés au sens ancien du terme. Elle marque une transition des alliances rigides vers des réseaux qui se chevauchent.
Israël, l’Inde, les Émirats arabes unis et les États-Unis coopèrent là où la technologie, la sécurité et le commerce se rejoignent, tandis que la Turquie, le Pakistan, le Qatar, l’Arabie saoudite et l’Irak participent à d’autres réseaux qui croisent à plusieurs reprises le premier.
La prochaine lutte s’étendra donc au-delà des frontières et de l’influence politique pour porter sur le contrôle des flux commerciaux, énergétiques et d’information.
Les ports et les détroits figuraient parmi les principaux instruments de pouvoir au XXe siècle. Au XXIe siècle, les câbles sous-marins, les centres de données, l’intelligence artificielle, les systèmes de cybersécurité, les réseaux ferroviaires et les gazoducs à hydrogène sont venus s’y ajouter.
L’avenir de l’Asie occidentale sera façonné par la puissance militaire, mais aussi par les États capables de se positionner comme des nœuds indispensables au sein de ces nouveaux systèmes.