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Alastair Crooke

La stratégie de Trump est-elle réellement réalisable ? L’Iran est-il dans une situation aussi désespérée que le suggère le secrétaire au Trésor Bessent ?

Le protocole d’accord de 60 jours a expiré. Le cadre des conditions préalables iraniennes à toute ouverture de négociations demeure néanmoins au point mort.

Au lieu du fameux « accord avec l’Iran », la situation est presque à l’opposé de ce que le président Trump cherchait à créer lorsqu’il a adopté le cadre du protocole d’accord (même s’il n’est pas clair s’il avait réellement l’intention de poursuivre ce cadre jusqu’à un véritable accord, ou si ce cadre n’était qu’un instrument que Trump cherchait à utiliser comme plateforme pour exercer une pression hégémonique américaine totale sur l’Iran afin de contraindre ce dernier à ouvrir le détroit d’Ormuz selon les conditions américaines).

Mais les pourparlers sont au point mort. Aucune négociation n’est en cours. Le détroit d’Ormuz demeure, comme au début du conflit, au cœur même de celui-ci, et de facto fermé . Parallèlement, le risque d’escalade s’est considérablement accru, voire est devenu quasi inévitable, l’Iran ayant clairement indiqué son intention de lancer des attaques contre les infrastructures américaines et du Golfe si Trump ne se conforme pas, dans les trois à quatre semaines à venir, aux conditions préalables iraniennes bien connues.

L’une des conditions préalables initiales posées par l’Iran n’est plus implicite, mais explicite : les Iraniens ont précisé que la situation palestinienne devait être couverte par la condition préalable « cessez-le-feu pour tous, ou cessez-le-feu pour personne ». Bien sûr, Israël ne le fera pas. Le pays intensifie ses actions violentes – une véritable « mainmise sur les terres » – contre les camps de réfugiés palestiniens et les villages de Cisjordanie.

De toute évidence, les conditions préalables de l’Iran n’ont aucune chance d’être acceptées par Trump. Car, prises dans leur ensemble, elles représentent l’exigence iranienne sans équivoque du démantèlement total de l’infrastructure militaire américaine qui cerne l’Iran – soit, concrètement, une capitulation des États-Unis en Asie occidentale.

Et s’il y a bien une chose que Trump déteste par-dessus tout, c’est être perçu comme un “perdant”.

Pire encore, du point de vue de Trump, sa guerre contre l’Iran, loin de faire du Moyen-Orient un océan de tranquillité et de paix “après mille ans de conflit”, comme il l’a affirmé, a justement ravivé les nombreuses tensions sous-jacentes de la région, menaçant la région. Elle relève aujourd’hui plus de la poudrière que d’un modèle de coexistence pacifique. Même ses anciens alliés se sont retournés contre lui.

Le plus grave des embrasements est celui de la question palestinienne. Le Likoud a organisé ses primaires. Et les élections législatives doivent avoir lieu en Israël le 27 octobre. Mais il est d’ores et déjà clair que certains acteurs de la droite politique israélienne prévoient de mettre le feu à la Cisjordanie pour s’assurer une victoire aux urnes – ou du moins d’éliminer toute possibilité de formation d’un autre gouvernement. Une provocation centrée sur la mosquée Al-Aqsa a été évoquée par des responsables politiques israéliens.

La scène palestinienne, bien sûr, reste le détonateur explosif qui peut embraser la région. Comme le souligne Ben Caspit :

“Le plan des fanatiques […] consiste à semer le chaos, à provoquer une guerre biblique du type Gog & Magog, après quoi ils pourront mettre en œuvre le ‘plan d’action’ de Smotrich et expulser les Palestiniens […] ou les chasser de facto […] La fin de ce plan marquera la fin de ceux qui rêvent d’une Riviera à Gaza et de foules de Gazaouis partant en bus pour une ‘immigration volontaire’… Cela n’arrivera pas. Ce qui va se produire, c’est un bain de sang aux proportions sans précédent et un danger plus grand, plus réel et plus menaçant que tout ce que nous avons connu jusqu’à présent…”

Trump, furieux et frustré, a convoqué samedi dernier une réunion de son équipe à Camp David pour examiner les prochaines étapes après l’expiration de la période de désescalade de 60 jours prévue par le protocole d’accord.

Selon des informations crédibles fournies par Marjorie Taylor Greene, Trump aurait à nouveau exprimé une immense frustration de ne pas avoir atteint son objectif en Iran – forcer ce pays à se rendre, à capituler.

Trump est déconcerté et furieux que l’Iran s’avère si difficile à contraindre à la capitulation, et il envisage donc d’autres moyens d’obtenir sa reddition. Ainsi, Marjorie Taylor Greene a révélé que Trump a de nouveau évoqué la possibilité de recourir aux armes nucléaires tactiques (non stratégiques) contre l’Iran.

Ce n’est pas la première fois que Trump évoque une telle éventualité. Selon certaines informations, il aurait soulevé la question à deux reprises auparavant, la première fois en avril pendant le conflit avec l’Iran. L’intérêt de Trump pour cette hypothèse remonte toutefois plus loin dans le temps. Selon certaines sources, elle était au cœur de son différend avec Rex Tillerson et James Mattis.

À l’époque, Tillerson occupait le poste de secrétaire d’État et Mattis celui de secrétaire à la Défense. Au cours du premier mandat de Trump, celui-ci n’a cessé d’affirmer que les États-Unis devraient pouvoir utiliser plus librement les armes nucléaires tactiques. “Pourquoi pas ?”, demandait-il. Pourquoi devrions-nous [les États-Unis] être freinés, voire empêchés de les utiliser ? s’interrogeait Trump. Et la réponse de Tillerson et Mattis a toujours été la même : les armes nucléaires ne servent qu’à la dissuasion stratégique. Elles ne doivent pas être déployées à tout va, comme une alternative à d’autres types de munitions.

Trump n’était apparemment pas satisfait par la réponse. Nous en revenons donc aujourd’hui à la même polémique, car non seulement Trump a de nouveau soulevé la question lors de la réunion de la semaine dernière (c’est probablement la troisième fois qu’il l’évoque dans le contexte du conflit iranien), mais le sujet refait surface dans un nouveau contexte.

Elbridge Colby, sous-secrétaire au Pentagone chargé de la politique de défense qui a joué un rôle majeur dans la rédaction de la Déclaration sur la sécurité nationale, plaide apparemment en faveur d’une reclassification des armes nucléaires en “armes tactiques” afin qu’elles ne soient plus simplement cantonnées à leur rôle de dissuasion stratégique. Colby fait valoir que l’échec des États-Unis sur le plan militaire conventionnel (c’est-à-dire en Iran) pourrait justifier le recours aux armes nucléaires tactiques – pour compenser la perte de la dissuasion conventionnelle américaine.

Le débat n’est pas encore définitivement tranché.

Et c’est dans ce contexte que Netanyahu a menti sur l’imminence d’une menace nucléaire iranienne pour laquelle il n’existe pas la moindre preuve, pas plus qu’il n’y a de preuves tangibles que l’Iran développe cette arme, comme l’affirme le renseignement militaire israélien. Netanyahu n’a produit aucune preuve à l’appui de cette thèse lors des discussions sur l’attaque du 28 février contre l’Iran, estiment unanimement les journalistes d’investigation israéliens.

AMAN, la branche du renseignement militaire israélien, a fourni au gouvernement israélien un avis totalement contradictoire. Plusieurs enquêtes menées par des journalistes très bien informés ont abouti à un consensus : le renseignement militaire a conclu qu’il n’y a aucune preuve que l’Iran s’oriente vers le développement du nucléaire militaire, aucune information suggérant qu’il en ait l’intention, et aucune indication laissant supposer que quelque chose se passe sur le terrain susceptible de conclure à une évolution vers ce type de programme.

En bref, il n’existe aucune preuve pouvant justifier une attaque nucléaire tactique préventive des États-Unis “pour empêcher l’Iran de se doter de la bombe”. Il serait faux de suggérer le contraire – comme lors de la guerre en Irak.

Tel est le contexte du débat sur l’éventualité du largage d’un engin nucléaire américain sur l’Iran. C’est une possibilité, mais plusieurs voix de l’entourage de Trump s’y opposent fermement, estimant que ce recours constituerait un grave crime de guerre.

Ainsi, la stratégie de Trump repose désormais sur une défaite de l’Iran par des moyens économiques. Le secrétaire américain au Trésor, Bessent, insiste sur les conditions économiques catastrophiques de l’Iran et affirme (pour paraphraser) qu’il va imposer “toutes les sanctions envisageables” à l’Iran.

Dans quelle mesure cette stratégie sera-t-elle mise en œuvre ? L’Iran est-il dans une situation si désespérée que le laisse entendre Bessent, ou pas ? Si l’on considère que la Bourse de Téhéran est un bon “indicateur” de l’économie iranienne, on constate que depuis mai, elle a progressé de 58,7 %. L’inflation est élevée en Iran, c’est vrai. Mais le taux d’inflation a baissé, passant de 7,2 % en juin à 3,2 % aujourd’hui. La dépréciation du rial iranien, bien que continue, ralentit considérablement.

Au début du conflit, l’Iran disposait de 140 millions de barils de pétrole destinés à l’exportation en mer, ce qui lui rapportait environ 1 milliard de dollars. Du 23 février au 13 avril, Bessent a temporairement levé les sanctions pétrolières. Au cours de cette période de 66 jours, l’Iran a ainsi vendu quelque 80 millions de barils de pétrole.

Donc oui, les volumes d’exportation de pétrole de l’Iran sont en baisse, mais le prix auquel il se vend est plus élevé.

Ce qui ne signifie pas que la situation économique en Iran soit au beau fixe, mais surtout, pour répondre aux affirmations de Bessent sur un scénario catastrophique, aucun signe ne l’atteste à ce jour, pas plus que des troubles sociaux liés à la situation économique.

Les États-Unis peuvent tenter de bloquer les routes maritimes, mais les voies terrestres reliant l’Iran à la Russie via le Pakistan et la mer Caspienne restent opérationnelles.

Il semble donc que l’économie iranienne soit plus résiliente que ne le suppose Bessent. Quel est alors son plan ? Il ne le dit pas. Mais les cibles les plus évidentes sont les “théières” chinoises, ces raffineries artisanales qui ont traditionnellement acheté de grandes quantités de pétrole iranien qu’il importerait de sanctionner. Et peut-être aussi les banques chinoises qui financent ce commerce. Ce serait sans doute la première mesure envisageable. La deuxième option consisterait à exproprier autant que possible les actifs cryptographiques et numériques de l’Iran, et demander aux alliés de saisir tous les actifs iraniens sous leur juridiction.

Dans l’ensemble, cette stratégie peut sembler très impressionnante et menaçante pour l’Iran. Mais la situation actuelle est très différente de celle de 2015, lorsque le JCPOA a été mis en œuvre pour la première fois. À l’époque, le JCPOA s’inscrivait dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU et ses dispositions étaient donc contraignantes pour la Russie et la Chine.

Pour l’essentiel, la Russie et la Chine ont respecté les sanctions du JCPOA jusqu’à son abandon, suite au retrait de Trump de l’accord en 2018. Aujourd’hui, les conditions ont considérablement changé. La Russie et la Chine ne soutiennent plus vraiment les sanctions contre l’Iran. Elles sont au contraire devenues des cobelligérants de l’Iran dans cette guerre (cobelligérants dans le sens où elles fournissent des renseignements, mettent à disposition les moyens techniques permettant de transmettre ces renseignements en temps réel aux bases de missiles et aux stations-relais en Iran, et apportent d’autres formes de soutien, notamment en facilitant la mise en œuvre de systèmes de paiement contournant le dollar).

Bessent a peut-être en tête de sanctionner les acheteurs de pétrole iranien en Chine et les banques chinoises. Mais une telle mesure plongerait les États-Unis en conflit direct avec ces deux pays. La dernière fois que les États-Unis ont imposé des sanctions aux “théières”, la Chine a activé une loi selon laquelle il est illégal pour les entités chinoises, nationales et étrangères, de se conformer aux sanctions américaines.

Réitèreront-ils la manœuvre ? Eh bien, selon toute vraisemblance, oui. Le monde a changé depuis 2015 : le dollar américain reste peut-être le principal outil d’échange pour régler les transactions commerciales, mais il ne constitue plus la principale réserve mondiale. C’est désormais l’or qui remplit ce rôle.

Et aujourd’hui, les raisons pour lesquelles le dollar est historiquement dominant s’estompent (à l’instar de la livre sterling, dont le déclin a été particulièrement rapide).

L’intérêt de détenir des bons du Trésor américain comme actifs de secours n’a clairement plus lieu d’être si Bessent en interdit la vente dans sa tentative désespérée de préserver la valeur du dollar sur le marché des changes, abandonnant ainsi les détenteurs à leur sort (ce qui est actuellement le cas). Bien sûr, les nécessités de remboursement de la dette continueront à alimenter les besoins en dollars, mais c’est essentiellement l’émission de crédit en dollars bon marché qui constituait jusqu’à présent le fondement de la domination mondiale du dollar.

Cet avantage a pris fin. Les obligations chinoises à dix ans sont désormais 3 % moins chères. Il n’est donc pas surprenant que les banques européennes accordent désormais des prêts à leurs clients sous forme d’obligations “Panda” chinoises sur un marché de la dette en renminbi qui ne cesse de s’étoffer.

Et si tous les actifs de l’Iran, y compris les cryptomonnaies, devaient être saisis arbitrairement par les États-Unis, quels actifs seraient encore à l’abri ? La confiance en la devise américaine s’effrite déjà sous l’effet de la chute du cours du dollar et de la volatilité qui s’installe.

L’“initiative iranienne” de Bessent pourrait bien s’avérer contre-productive, tant en affaiblissant plus encore le dollar qu’en incitant de fait les États à se tourner vers les super-autoroutes financières alternatives que la Chine déploie discrètement, au nom de la sécurité et de la stabilité.

Aujourd’hui, les alliés de l’Iran – sans être pour autant engagés dans une alliance militaire à part entière, mais dans des partenariats stratégiques divers – ont sans aucun doute soutenu l’Iran et continueront probablement à l’aider à contourner un système financier dominé par le dollar américain en lui permettant d’accéder au système financier mondial en pleine évolution. Car ils n’ont aucun intérêt à la défaite de l’Iran.

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