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Impuissance du pouvoir libanais, Israël, la vie dans le sud, Sud-Liban
Au Sud-Liban, Zawtar al-Gharbiyé est l’une des premières localités où l’armée libanaise s’est redéployée dans le cadre des trois « zones pilotes » négociées avec Israël. Mais les incursions de Tsahal se poursuivent à l’intérieur et aux abords du village, révélant les limites de la reprise en main du territoire par l’État libanais.
Muriel Rozelier

« Tu vois, là, derrière l’engin de terrassement ? Ils sont là. » Le villageois tend le bras vers le gros talus de terre mêlée aux débris de chaussée éventrée qui coupe l’avenue, à quelques centaines de mètres de la place centrale. « Tu les vois ? Oui, là où ça bouge, exactement, juste à côté de la maison blanche. » Dressé dans la nuit du 7 au 8 août, soit plus de deux semaines après l’entrée de Zawtar al-Gharbiyé dans le dispositif des « zones pilotes », le remblai israélien barre désormais la grande artère qui permettait avant-guerre de rejoindre Zawtar al-Charqiyé, le village adjacent, et la ville de Nabatiyé. Derrière le talus, les soldats sont visibles à l’œil nu. Le village demeure pris dans la nasse de l’occupation israélienne.
L’armée libanaise est pourtant censée avoir repris le contrôle de ce gros bourg agricole. Depuis le 21 juillet, Zawtar al-Gharbiyé est l’une des trois premières « zones pilotes » négociées entre le Liban et Israël : des secteurs dont les forces israéliennes se sont retirées pour laisser l’armée libanaise s’y redéployer. Selon l’accord-cadre du 26 juin, celle-ci est chargée d’y démanteler les éventuelles infrastructures militaires du Hezbollah qui auraient échappé aux forces israéliennes et d’empêcher leur réinstallation. À Zawtar al-Gharbiyé, une trentaine de soldats se relaient, contrôlent les accès et patrouillent jour et nuit.
Un village aux trois quarts détruit
« Zawtar est d’abord un village sinistré », avertit le président de la municipalité, Abdel Ezzeddine, qui reçoit dans le préfabriqué accolé à l’ancienne mairie dévastée. Dans les jours précédant le déploiement de l’armée libanaise, les forces israéliennes y ont dynamité « plus de la moitié des bâtiments », ajoute l’édile. Les infrastructures ont également été visées : « Le réseau d’eau a été arraché, les puits endommagés ou détruits et l’électricité mise hors service. »
Les images satellites que certains habitants de la région se sont procurées montrent des quartiers encore debout quelques semaines plus tôt, puis détruits sur les clichés les plus récents.
« Dans ces conditions, le retour des habitants n’est pas possible à grande échelle », estime Abou Ali, un agriculteur désœuvré – ses vergers se situent dans la partie toujours inaccessible du village –, venu aider le président de la municipalité à faire le décompte des destructions. Sur les 500 familles qui vivaient ici avant-guerre, une soixantaine seulement sont rentrées.
« S’il existe une volonté de faire réussir l’expérience, cela ne peut pas concerner uniquement Zawtar al-Gharbiyé », ajoute Abdel Ezzeddine. L’homme à la peau burinée énumère les villages alentour : Zawtar al-Charqiyé, Arnoun, Yohmor, Kfar Tebnit, Chqif… Tant que ces localités restent occupées, interdites d’accès ou exposées aux incursions israéliennes répétées, Zawtar al-Gharbiyé ne peut servir de modèle. « Il faut élargir la zone ; autrement, ce n’est pas viable.«
Des négociations au point mort
Mais, pour l’heure, le Liban et Israël ne sont pas parvenus à s’entendre sur les garanties permettant d’étendre l’expérience. Israël veut pouvoir vérifier l’absence de capacités militaires du Hezbollah dans les secteurs évacués, tandis que Beyrouth refuse de lui accorder un droit d’inspection sur son territoire. Faute d’un mécanisme de supervision accepté par les deux parties, aucun nouveau retrait israélien n’a eu lieu. Les négociations entre les deux pays, qui doivent reprendre pour un neuvième round en septembre, sont au point mort.
« Sans l’armée libanaise présente, on ne serait jamais rentrés », résume Soumaya. Employée d’une école détruite de Nabatiyé, cette femme d’une cinquantaine d’années s’était réfugiée à Tripoli, dans le nord du Liban, durant la guerre. Avec son fils, elle est revenue « au premier jour de la libération. Mais c’est très dur : les tirs, les explosions ont parfois lieu à moins de 100 mètres de chez moi. Honnêtement, c’est comme une prison ».
Une dizaine de familles seulement passent la nuit au village. « Aucune famille avec enfants ne peut y rester ; l’environnement est trop violent », relève Abou Ali.
Car la nuit, ça recommence : tirs en rafales, mortiers, explosions… « C’est sans cesse », dit Soumaya. Quelques jours plus tôt, un bâtiment situé à proximité du couvent maronite Notre-Dame-de-l’Annonciation, dans la zone inaccessible du village, a été dynamité.
À Zawtar al-Charqiyé, le village qui prolonge Gharbiyé, le bâtiment de la municipalité, l’école publique, le dispensaire, une garderie et plusieurs habitations ont été rasés à la mi-août. Selon ses habitants, les soldats israéliens investissent les bâtiments, les piègent à l’aide de barils et de charges explosives, puis les font sauter. « Mes oliviers vieux de 500 ans ont été arrachés vers le 25 juillet. Sur des photos prises une dizaine de jours plus tard, ils avaient « disparu ». Ils ont été volés », assure l’un d’entre eux.
Un sentiment d’abandon
Face aux incursions et aux dynamitages, l’armée libanaise a l’ordre de ne pas répliquer. « Même si on lui tire dessus. J’ai énormément de respect pour eux, mais ces soldats sont comme des policiers sur une autoroute avec un simple sifflet pour arrêter le flot immense des voitures », témoigne Khaled, le médecin de la Défense civile, qui assure chaque jour une permanence médicale dans le village. Sa vieille ambulance rafistolée lui sert de centre de soins improvisé. Sans médicaments ni matériel, il ne peut assurer que les premiers soins. « Il faudrait au moins une salle de soins ici, mais même cela semble impossible…«
À côté de la place centrale de Gharbiyé, un camion militaire zigzague entre les tas de gravats. Il apporte de l’eau potable. Le matin, les soldats ont distribué de la nourriture et des lampes solaires. « Où sont nos députés ? Notre gouvernement ? Il n’y a personne. Les habitants du Sud ont été abandonnés », reprend Abou Ali.
Khaled laisse le silence s’installer. « Nous devons avoir la force d’accepter ce que nous ne pouvons pas changer.«