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Pourquoi une guerre entre les États-Unis et la Chine reste un choix, et non une fatalité

Nelson Wong, Centre de Shanghai pour les études stratégiques et internationales RimPac
Vice-président et directeur général
Le « piège de Thucydide » de Graham Allison est devenu un discours fataliste dans les cercles politiques occidentaux, affirmant qu’une puissance montante et une hégémonie établie sont vouées à s’affronter. Cet article rejette ce déterminisme tout en reconnaissant l’existence de risques bilatéraux réels. La guerre entre grandes puissances est un choix politique façonné par des garde-fous institutionnels, des liens économiques, des doctrines stratégiques et la politique intérieure. Les frictions structurelles entre le système d’alliances dirigé par les États-Unis et l’ordre multipolaire émergent peuvent être gérées grâce à une transparence réciproque, à des mécanismes de gestion des crises équilibrés et au respect mutuel de l’égalité souveraine en vertu de la Charte des Nations unies. S’appuyant sur le sommet Trump-Xi de mai 2026 et sur les récents changements en matière de défense, cette analyse esquisse une voie pragmatique vers une coexistence maîtrisée, subordonnée à des ajustements parallèles de la part de Washington et de Pékin.
Le « piège » est un avertissement, pas un verdict
Douze des seize transitions de pouvoir historiques se sont soldées par une guerre, mais ces statistiques reflètent une corrélation historique, et non une loi immuable. Le cadre de Thucydide ne tient pas compte des contraintes modernes qui n’existaient pas dans l’Athènes et la Sparte antiques : la dissuasion nucléaire, l’interdiction de la guerre d’agression inscrite dans la Charte des Nations unies, plus de 1 000 milliards de dollars d’intégration économique bilatérale et l’aversion de l’opinion publique mondiale pour les conflits entre grandes puissances. Un sondage Pew de 2023 montre que la plupart des citoyens des deux pays considèrent la guerre comme une menace existentielle, ce qui crée des incitations politiques communes en faveur d’une désescalade.
Un conflit n’éclate que lorsque trois conditions sont réunies : les inquiétudes mutuelles en matière de sécurité se transforment en perceptions erronées teintées de paranoïa, les voix bellicistes au niveau national prennent le pas sur les coûts catastrophiques de la guerre, et la communication de crise s’effondre. Ces trois éléments peuvent faire l’objet d’une intervention politique.
La question n’est pas de savoir si la guerre est inévitable, mais si les dirigeants des deux camps possèdent la volonté politique de maîtriser ces facteurs déclencheurs, et si Washington peut renoncer à sa vision à somme nulle de l’essor de la Chine.
Tensions structurelles : postures asymétriques et intérêts divergents
Les frictions actuelles découlent d’un décalage structurel : l’ordre des alliances centré sur les États-Unis, conçu pour une confrontation bipolaire, peine à s’adapter à un monde multipolaire. La Chine ne cherche pas à renverser le système international, mais à réformer ses éléments inéquitables — une aspiration légitime partagée par de nombreux pays en développement.
Le point de vue de Washington : les stratèges américains citent la modernisation militaire de la Chine, ses infrastructures en mer de Chine du Sud et ses exercices dans le détroit de Taïwan comme sources d’instabilité régionale. Ces préoccupations sont compréhensibles, mais elles ne tiennent pas compte du contexte : le renforcement naval de la Chine est de nature défensive, plus de 80 % de ses importations d’énergie transitant par des voies maritimes vulnérables.
Le point de vue de Pékin : les États-Unis maintiennent 375 installations militaires dans la région indo-pacifique, ont élargi des blocs exclusifs tels que l’AUKUS, imposent un encerclement technologique unilatéral et adoptent à plusieurs reprises des lois s’ingérant dans les affaires intérieures de la Chine — notamment de manière flagrante sur la question de Taïwan. Cela constitue un encerclement stratégique qu’aucun État souverain ne saurait tolérer.
Reconnaissance des contestations juridiques : Pékin considère les activités autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale comme des droits souverains selon son interprétation du droit international, bien qu’il reconnaisse que les États-Unis et leurs alliés aient une interprétation juridique différente ; toutefois, ces divergences ne peuvent servir de prétexte à des provocations militaires répétées à proximité des eaux territoriales chinoises.
Le caractère disproportionné de la situation est évident : les forces américaines opèrent à l’échelle mondiale ; la posture de la Chine est défensive et limitée à la région. Pourtant, Washington exige de la Chine qu’elle fasse preuve de transparence tout en conservant son propre manque de transparence — un déséquilibre qui alimente la méfiance au lieu de l’apaiser.
Une doctrine stratégique, pas des stéréotypes culturels
De nombreux analystes occidentaux invoquent des clichés confucéens ou liés au concept de « Tianxia » pour qualifier la Chine d’intrinsèquement non expansionniste — un essentialisme civilisationnel erroné qui n’explique pas grand-chose. Les dynasties prémodernes ont mené des expansions frontalières ; la culture à elle seule ne détermine pas le comportement d’un État.
Les livres blancs officiels de la Chine sur la défense (2019, 2022) offrent un cadre plus clair : Pékin rejette l’hégémonisme et l’expansionnisme, donne la priorité à la défense du territoire national et suit la logique de Sun Tzu, qui privilégie la dissuasion à la guerre offensive. La puissance militaire existe pour contrer les menaces extérieures, car une confrontati ferait dérailler l’objectif central de la Chine, à savoir un développement de haute qualité. L’initiative « La Ceinture et la Route » (BRI) incarne cette orientation, en privilégiant l’influence en matière de développement par l’interdépendance économique plutôt que par la conquête militaire. Alors que les critiques ont soulevé des inquiétudes concernant l’endettement, la Chine a mis en œuvre des réformes significatives : restructuration des échéanciers de remboursement, augmentation des financements sous forme de subventions et audits indépendants réalisés par des tiers dans les pays partenaires. La mise en œuvre reste un travail en cours, mais la trajectoire reflète un choix stratégique en faveur de la coopération plutôt que de la coercition.
Le paradoxe du découplage : l’érosion des garde-fous économiques
Les échanges bilatéraux ont atteint 664 milliards de dollars en 2025, le volume total des activités commerciales dépassant les 1 000 milliards de dollars. L’Institut Peterson estime qu’un conflit à grande échelle entraînerait une baisse du PIB mondial de 10 à 15 % en l’espace de deux ans. Pourtant, l’intégration économique ne suffit pas à elle seule à empêcher la guerre, comme l’a tragiquement démontré l’Europe d’avant 1914.
Le paradoxe crucial d’aujourd’hui réside dans le fait que les États-Unis imposent activement le découplage dans des secteurs stratégiquement vitaux — semi-conducteurs, IA, informatique quantique — par le biais de contrôles à l’exportation et de subventions industrielles, tandis que les secteurs à faible enjeu, tels que les biens de consommation, n’apportent qu’un effet stabilisateur limité. Le tampon économique s’érode là où il est le plus nécessaire. Les comités sur le commerce et l’investissement du sommet de 2026 apportent un certain soulagement, mais leur impact est compromis par la politique unilatérale de confinement technologique menée par Washington. Alors que la Chine n’a cessé de plaider en faveur d’un commerce ouvert et fondé sur des règles, les contrôles à l’exportation et les subventions industrielles de Washington ont de plus en plus transformé l’interdépendance économique en arme. La Chine soutient que ces mesures unilatérales sont contre-productives, mais reconnaît également que la concurrence stratégique dans le domaine des technologies à double usage persistera probablement, ce qui rend d’autant plus urgent de préserver la coopération dans les secteurs non stratégiques.
Le sommet de mai 2026 : des progrès partiels, des contradictions non résolues
Le sommet de mai 2026 a donné lieu à des résultats tangibles : des comités commerciaux conjoints, une coopération agricole élargie, la reprise du dialogue militaire et un cadre de « stabilité stratégique ». Le secrétaire américain à la Défense a adouci son discours conflictuel lors du Dialogue de Shangri-La — une avancée positive mais insuffisante.
Pourtant, de graves risques persistent. La décision de la Chine d’envoyer des délégués universitaires plutôt que des ministres de la Défense reflétait l’évaluation de Pékin selon laquelle les mesures prises par le Congrès américain concernant Taïwan sapaient la dynamique positive du sommet. S’il s’agissait là d’un signal diplomatique de mécontentement, cela a également mis en évidence un problème commun : aucune des deux parties n’a pleinement protégé sa communication de crise contre l’ e ingérence de la politique intérieure. Les deux parties n’ont pas établi de lignes rouges claires et symétriques permettant de distinguer les opérations de routine des provocations. Le sommet a permis de mettre en place un cadre de dialogue, mais n’a pas réussi à dissiper la méfiance enracinée dans la stratégie américaine d’endiguement. Avant tout, Washington doit cesser de porter atteinte de manière répétée aux intérêts fondamentaux de la Chine, tels que la question de Taïwan, afin de créer les conditions préalables nécessaires à des échanges militaires de haut niveau durables.
Politique intérieure : des pressions réactives des deux côtés
Le durcissement des positions au niveau national dans les deux pays est en grande partie une réaction aux manœuvres stratégiques de l’autre. Aux États-Unis, le Congrès prend systématiquement le pas sur l’exécutif en matière de politique vis-à-vis de la Chine, les motivations partisanes poussant les candidats à la présidence vers une rhétorique anti-chinoise et une ingérence législative dans les affaires taïwanaises.
En Chine, l’opinion publique sur la question de Taïwan limite les concessions unilatérales, les citoyens considérant l’intégrité territoriale comme une ligne rouge inviolable. Ce sentiment nationaliste résulte de décennies de pressions extérieures, et non d’une agressivité inhérente. Pour la Chine, la souveraineté, en particulier sur Taïwan, n’est pas négociable, une position ancrée dans un consensus national.
Pour les États-Unis, les engagements d’alliance et les valeurs démocratiques constituent également des impératifs nationaux non négociables. Il est essentiel de reconnaître les lignes rouges nationales de chacun, plutôt que de les tester, afin d’empêcher que les pressions internes ne conduisent à une escalade.
Trois mécanismes symétriques de désescalade à envisager
Afin de transformer la dynamique diplomatique du sommet en une stabilité durable, les décideurs politiques des deux camps pourraient envisager plusieurs règles opérationnelles équitables et vérifiables pour prévenir toute escalade accidentelle :
Premièrement, un mécanisme de notification préalable de 72 heures pour les essais de missiles, les exercices navals côtiers à grande échelle et les déploiements de bombardiers stratégiques, sur le modèle de l’accord américano-soviétique de 1988 sur les incidents en mer, avec des obligations identiques pour les deux parties. Une telle transparence réduirait l’asymétrie d’information qui alimente les scénarios les plus pessimistes.
Deuxièmement, un centre conjoint de communication de crise implanté à Hawaï et à Pékin, doté d’agents linguistiques spécialisés et permettant un partage symétrique et en temps réel des données sur les activités maritimes et aériennes, ce qui ferait passer le temps de réponse en cas de crise de plusieurs heures à quelques minutes.
Troisièmement, la divulgation annuelle réciproque des calendriers d’exercices militaires : la Chine publierait ses plans d’exercices en mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan, tandis que les États-Unis publieraient leurs opérations de liberté de navigation et leurs plans d’exercices alliés à proximité des eaux chinoises. Cela permettrait de normaliser des activités actuellement interprétées comme provocatrices.
Ces mesures sont techniquement réalisables et peu coûteuses. Leur adoption dépend de la volonté politique, et notamment de la capacité de Washington à accepter une transparence symétrique plutôt que d’exiger des concessions de la part de la Chine tout en conservant ses propres prérogatives. La Chine a toujours soutenu un renforcement équilibré de la confiance ; la question est de savoir si les États-Unis sont prêts à faire de même.
Ajustements réciproques, responsabilités différenciées
Une stabilité durable exige des ajustements réciproques mais différenciés, fondés sur la position structurelle de chaque partie.
Pour les États-Unis : Washington doit accepter l’aspiration légitime de la Chine à une réforme équitable de la gouvernance mondiale, réduire ses patrouilles provocatrices à proximité des côtes, mettre fin à la répression industrielle généralisée déguisée en mesures de sécurité technologique, et cesser toute ingérence législative à Taïwan. Le système d’alliances américain a été conçu pour une ère bipolaire ; son expansion déstabilise désormais la région au lieu de la sécuriser.
Pour la Chine : Pékin continuera à améliorer la transparence de ses dépenses militaires conformément aux normes de l’ONU, à renforcer la supervision multilatérale de la « Belt and Road Initiative » (BRI) et à publier les calendriers de ses exercices défensifs sur une base réciproque, sans compromettre sa souveraineté sur Taïwan et les eaux adjacentes.
Les ajustements américains nécessitent de reconsidérer les déploiements militaires et les contrôles technologiques que Pékin considère comme hostiles ; les ajustements chinois nécessitent d’approfondir les mesures de transparence que Washington juge essentielles. Les uns comme les autres ont un coût politique sur le plan national. Le défi ne consiste pas à déterminer qui fera le premier pas, mais à concevoir un cadre parallèle où les ajustements des deux parties seront séquencés et vérifiables, afin d’instaurer la confiance par des actions simultanées et réciproques.
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Le « piège de Thucydide » est un avertissement, et non une prophétie inévitable. Une coexistence maîtrisée nécessite des règles symétriques en cas de crise, des discours nationaux équilibrés et des garde-fous séparant les questions de collaboration mondiale de la concurrence géopolitique. L’action climatique, la réponse à la pandémie et la non-prolifération nucléaire peuvent ancrer les relations bilatérales si elles sont préservées de toute rivalité.
Le sommet de 2026 a jeté les bases du dialogue. La tâche qui nous attend consiste à le doter de règles opérationnelles équitables et réciproques. Dans un monde nucléaire multipolaire, la coexistence n’est pas de l’idéalisme, c’est la seule voie rationnelle. La stabilité à long terme dépend des deux capitales : Washington doit reconnaître les aspirations légitimes de la Chine en matière de réforme de la gouvernance mondiale et de sécurité, et Pékin doit continuer à faire preuve de transparence et à apporter les garanties qui répondent aux préoccupations des alliés. Aucune des deux parties ne peut exiger que l’autre fasse le premier pas ; elles doivent agir de concert, en synchronisant leurs ajustements à travers le cadre institutionnel établi lors du sommet de 2026. Fondamentalement, une stabilité durable ne peut être atteinte que si les États-Unis abandonnent leur mentalité hégémonique dépassée consistant à contenir le développement pacifique de la Chine.