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Samir Saul – Michel Seymour

(Crédit image: JDG | Pixabay)

Dans plusieurs entrevues réalisées par l’excellent Glenn Diesen, la question posée aux invités porte sur les raisons expliquant le comportement belliciste de l’Europe à l’égard de la Russie. Le contraste est frappant avec les autres participants au conflit. Il est, en effet, possible de saisir ce qui a motivé les États-Unis. On peut en outre comprendre la Russie et on peut expliquer aussi ce qui s’est passé en Ukraine. Mais qu’en est-il de l’Europe et de sa posture belligérante de plus en plus affichée? Tel est le véritable mystère. Pour pouvoir le percer, il faut toutefois auparavant replacer la question dans un contexte plus large en rappelant quelles étaient les motivations des uns et des autres.

Les motivations américaines

Pour les États-Unis, l’enjeu était économique et financier. Le dollar comme monnaie de réserve mondiale risquait de perdre du terrain. Pour freiner la chute, il fallait s’assurer que les ressources essentielles de la planète, notamment celles du pétrole et du gaz, allaient être transigées en pétrodollars. Les pays du Golfe persique n’étaient plus seuls dans la course comme pays producteurs et exportateurs. Pour contrer la concurrence des monnaies, il fallait s’imposer à l’égard des pays susceptibles de vendre du pétrole et du gaz dans d’autres monnaies.

Il y avait tout d’abord le pétrole de la mer Caspienne qui pouvait être transporté vers l’Occident en passant par l’Afghanistan. Les Talibans ayant refusé de coopérer, la décision fut prise d’attaquer le pays bien avant les évènements du 11 septembre 2001. Les Américains envahirent le pays en prétextant rechercher Oussama Ben Laden, et ce alors qu’il se trouvait au Pakistan. Voici ce que le site Investig’action rapporte sur la suite des évènements après l’intervention américaine du 7 octobre 2001 : « Le 22 décembre, Hamid Karzai devint le nouveau Premier ministre afghan. Il était une figure de confiance de la CIA et travaillait comme conseiller d’Unocal. Il s’agit d’une très grande compagnie pétrolière US qui a depuis longtemps des projets de pipeline à travers l’Afghanistan.
(…)

Neuf jours plus tard, un autre conseiller de cette société, Zalmay Khalilzad, fut nommé par Bush envoyé spécial en Afghanistan. Dans le passé, Khalilzad avait participé à des discussions avec des responsables talibans sur la possibilité de construire des gazoducs et des oléoducs. Il avait exhorté l’administration Clinton à adopter une ligne plus douce à l’égard des Talibans.
(…)

Les deux hommes remplirent leur mission. Le 30 mai 2002, la BBC rapporta que M. Karzai avait conclu un accord avec ses homologues pakistanais et turkmènes pour la construction d’un pipeline reliant le Turkménistan à un port au Pakistan, en traversant l’Afghanistan. »

Si on poursuit sur cette lancée, on peut mieux comprendre quelles ont été les motivations américaines.  L’invasion de l’Irak en 2003 visait à faire du pays une néocolonie étasunienne et à assurer la présence de HKN Energy (2007) et de Chevron (2012) dans le Kurdistan, au Nord du pays, là où se trouve le pétrole.

La guerre de Syrie fut amorcée en février 2011 à la suite de la décision par Bachar Al Assad de privilégier le projet de gazoduc iranien au lieu d’approuver le projet qatari. On comprend ainsi pourquoi le Qatar a pu être à l’avant-scène de l’implication dans cette guerre. Cette intervention permettra ensuite aux Américains d’occuper le tiers de la Syrie. De l’aveu même de Donald Trump, ce sera pour profiter de leurs ressources pétrolières. La prise du pouvoir du chef d’Al Qaeda donnera lieu à une réconciliation qui montre le caractère frauduleux de la lutte au terrorisme annoncée à cor et à cri à la suite des attentats du World Trade Center, survenus le 11 septembre 2011. Par un tour de passe-passe dont seule la CIA a le secret, l’ennemi juré devient l’allié sûr. Les intérêts sous-jacents doivent nous inciter plutôt à suivre le tracé des pipelines.

L’intervention de trois pays de l’OTAN en Libye en mars 2011 était clairement elle aussi motivée par la volonté de contrôler cet important producteur de pétrole, mais elle était aussi jugée nécessaire pour contrer le projet de Mouammar Kadhafi de créer une monnaie panafricaine, le Dinar-or. On peut comprendre aussi pourquoi la France était à l’avant-scène de cette intervention. Le Dinar-or constituait une menace pour le dollar US, mais aussi pour le Franc CFA.

L’appui des Américains à l’Arabie saoudite en mars 2015 dans la guerre contre Ansarullah (Houthis) au Yémen manifestait l’intérêt que les États-Unis portent à l’égard de l’allié saoudien, mais aussi pour le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb.

Le génocide à Gaza depuis 2023, le nettoyage ethnique en Cisjordanie et la guerre contre le Hezbollah au Liban sont des entreprises qui confortent la présence étatsunienne en Asie occidentale.  Cette emprise conjointe des États-Unis et d’Israël allait atteindre son apogée, espérait-on, avec l’élargissement des accords d’« Abraham » qui incluraient désormais aussi l’Arabie saoudite. Cet accord était d’autant plus urgent que la Chine avait réussi à réconcilier les Saoudiens avec les Iraniens, et ce, au moment où les Saoudiens envisageaient de joindre les rangs du BRICS et avaient commencé à vendre leur pétrole à la Chine avec le yuan comme devise.

On peut aussi mieux comprendre les motifs expliquant l’arraisonnement en 2025 des navires vénézuéliens qui approvisionnaient la Chine. Le remplacement du président Maduro par la vice-présidente au début de 2026 allait donner lieu à la mainmise des ressources pétrolières de ce pays.

Les guerres contre l’Iran de 2025 et 2026 sont déclenchées parce que le pays est un obstacle à la domination américano-israélienne de l’Asie occidentale et parce qu’il vend son pétrole à la Chine en marge du système Swift. L’obstination américaine en Iran (même Israël a dû jeter l’éponge pour le moment) est le résultat de décisions spontanées d’un président instable qui se laisse berner, mais elle s’inscrit de manière cohérente dans le cadre idéal d’un monde unipolaire qui serait gouverné par l’hégémon américain.

De retour au pouvoir, Donald Trump voulait certes conclure simplement des affaires lucratives (deals) et mettre fin aux guerres. Mais l’État profond (deep state) l’aura rapidement convaincu que les États-Unis feraient de bonnes affaires si les pays européens prenaient le relais dans les guerres, s’engageaient à investir davantage en équipement militaire et s’approvisionnaient auprès des États-Unis.

Les motivations russes

C’est sur cette toile de fond qu’il faut se placer pour comprendre la volonté américaine d’en découdre aussi avec la Russie. Le moment unipolaire étant passé, la crainte surgit au sein des autorités étasuniennes de voir le tapis leur glisser sous les pieds. La montée en puissance de la Chine et la reprise de l’économie russe étaient deux sources importantes d’inquiétude nouvelle. Le dollar comme monnaie de réserve mondiale était en train de perdre du terrain. Alors qu’il accaparait 70% des échanges commerciaux internationaux au tournant de l’an 2000, le pourcentage n’était plus, vingt ans plus tard, que de 58%.

Les Américains avaient depuis longtemps eu comme objectif de découpler la Russie et l’Europe et de mettre fin au commerce du gaz et du pétrole. En créant des conditions obligeant la Russie à envahir l’Ukraine, on pourrait justifier des sanctions et forcer l’Europe à renoncer au pétrole et au gaz provenant de la Russie. Loin d’être des sanctions imposées en réaction à l’invasion russe de l’Ukraine, il faut comprendre plutôt que l’escalade provoquée par les États-Unis visait à forcer la Russie à intervenir en Ukraine, et ce, afin de convaincre l’Europe de mettre fin au commerce du pétrole et du gaz russes en Europe. La propagande annonçant une agression russe non provoquée allait battre son plein. Elle fut tellement réussie qu’elle permit aussi aux États-Unis de saboter le gazoduc Nordstream II sans la moindre réaction européenne.

La guerre d’Ukraine n’est pas le résultat d’un conflit opposant l’Ukraine à la Russie, mais bien le résultat d’une guerre par procuration opposant la Russie aux États-Unis. Affirmer de façon péremptoire qu’il y a un agresseur, la Russie, et un agressé, l’Ukraine, c’est une façon de refuser l’examen du contexte historique. C’est se fier aux reportages évènementiels de la classe médiatique officielle. C’est faire l’impasse sur les évènements qui ont précédé le 24 février 2022. Cela relève de la même étroitesse d’esprit que celle en vertu laquelle il est affirmé que le conflit à Gaza aurait commencé le 7 octobre 2023.

Les déclarations d’Adam Schiff, Lloyd Austin, Lindsay Graham, Leon Panetta, Hillary Clinton, Oliver North, Keith Kellog, Mitt Romney et Bill Kristol ne laissaient pourtant planer aucun doute au sujet de l’intention américaine de se servir de l’Ukraine pour affaiblir la Russie. La chose fut confirmée de manière éclatante avec la déclaration officielle de Marco Rubio en 2025 qui reconnut d’emblée et sans ambages que les États-Unis avaient mené une guerre par procuration contre la Russie.

La feuille de route proposée dans un document de la Rand Corporation daté de 2019 indiquait en noir sur blanc le plan qu’il fallait mettre de l’avant pour déstabiliser la Russie. Les auteurs affirmaient du même souffle cependant que cette escalade allait inévitablement entraîner dans son sillage une contre-escalade russe.

Malgré ces avertissements, il fut décidé de réaliser ce plan et de le suivre à la lettre. N’était-ce pas justement pour provoquer une contre-escalade qui pourrait ensuite justifier le découplage économique espéré de l’Europe avec la Russie? On peut le penser car les avertissements sont venus de toutes parts et non seulement de la Rand. De 1997 à 2022, plusieurs feux rouges se sont mis à clignoter. Le concepteur de la stratégie d’endiguement de l’URSS George F Kennan, les ex-ambassadeurs des États-Unis en Russie William Burns et Jack Matlock, l’ancien directeur de la CIA Robert Gates, l’ancien secrétaire à la défense William Perry, l’ancien sous-secrétaire à la défense Chas Freeman, l’experte de la Russie membre du Conseil national de sécurité Fionna Hill et le chargé d’affaires à l’ambassade de Moscou Daniel Russell ont tous averti des dangers encourus. Comme chacun sait, John Mearsheimer, professeur de science politique à l’Université de Chicago, Stephen F Cohen, regretté professeur de la NYU et de Princeton, ainsi que Noam Chomsky, intellectuel de renommée internationale, ont été à l’avant-scène de cette discussion. Ils ont essayé eux aussi de dissuader l’administration américaine de promettre l’OTAN à l’Ukraine. Même Barack Obama, ancien président démocrate, a en vain essayé de faire comprendre que l’Ukraine était un intérêt vital pour la Russie, mais pas un intérêt vital pour les États-Unis. Plus étonnant encore, les plus grands faucons expansionnistes que sont Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski (ce dernier étant l’auteur en 1997 de The Grand Chessboard) se rendirent à l’évidence que l’Ukraine, certes indépendante, devrait rester neutre au même titre que l’Autriche.

Si les autorités américaines ont ignoré ces avertissements, force est de conclure que c’est parce qu’elles souhaitaient justement provoquer une contre-escalade. Ils ont ainsi multiplié les provocations. Celles-ci ont débuté bien avant 2022 et même avant 2014. On songe, par exemple, à de nombreux faits dont voici l’énumération : la présence de la NED (National Endowment for Democracy) dans les pays limitrophes de la Russie, les « révolutions de couleur » qui ont été fomentées sous son impulsion, en 2004 en Ukraine et en 2008 en Georgie, le retrait américain des traités ABM (sur les missiles antibalistiques) en 2002 et INF (sur les missiles nucléaires à portée intermédiaire) en 2019, les systèmes de défense hybrides installés en Pologne et en Roumanie, les cinq milliards de dollars investis en Ukraine par les États-Unis pour financer le « changement de régime », les rencontres de sénateurs (J. McCain, L. Graham, C. Murphy, J. Biden) et de V. Nuland avec les trois chefs d’opposition ukrainiens, le financement par les Américains de la révolte de Maïdan (tentes, spectacles, nourriture, autobus), la présence répétée des États-Unis sur le territoire ukrainien après le coup d’État (Kerry, Brennan, Biden), le rôle des États-Unis dans la constitution du gouvernement. Celle-ci a comporté la nomination du premier ministre (Arseniy Yatsenyuk), la mise en retrait des deux autres chefs de l’opposition (Vitali  Klitschko, Oleg Tyanibok), l’accession de 4 membres venant du parti néonazi Liberté au statut de ministres, la nomination du commandant de Maïdan, Andriy Parubiy, comme secrétaire de défense et de sécurité nationale, la nomination d’une américaine naturalisée ukrainienne (Natalie Jaresko) pour devenir ministre des finances, le limogeage du procureur général Viktor Shokin par Joe Biden, la nomination du pro-américain notoire, ancien président de la Géorgie comme gouverneur d’Odessa (Mikheil Saakashvili) et la nomination de Hunter Biden au conseil d’administration de l’entreprise Burisma. Au chapitre des ingérences, il est difficile de faire plus que cela.

Le nouveau gouvernement mis en place à Kiev abrogera dès le lendemain du coup d’État la loi de 2012 protégeant les droits de la minorité russophone. En réaction à la révolte des russophones, une guerre civile sera engagée par le groupe néonazi Azov contre les russophones du Donbass. Les États-Unis assureront la formation de l’armée ukrainienne. Les faux accords de Minsk serviront à masquer la préparation de la guerre. Les autorités étasuniennes refuseront de négocier des accords proposés par la Russie portant sur la sécurité en Europe. Joe Biden abandonnera au début de 2022 la promesse faite en décembre 2021 de ne pas installer des missiles nucléaires sur le territoire ukrainien pouvant atteindre Moscou en quelques minutes. Enfin, suite de l’opération militaire spéciale amorcée le 24 février 2022, les Russes ont fait face à l’interruption des négociations qui avaient pourtant été fructueuses entre l’Ukraine et la Russie. L’ensemble de ces faits démontrent que les États-Unis cherchaient à provoquer la Russie.

On peut ainsi mieux comprendre les motivations de la Russie. Celle-ci n’était pas à l’offensive, mais bien sur la défensive. Il fallait à tout prix réagir rapidement pour ne pas être placé devant le fait accompli de missiles à portée intermédiaire installés en territoire ukrainien. Elle a compris qu’elle se devait d’intervenir, mais sans tomber dans le piège de l’occupation totale de l’Ukraine qui lui était tendu. Il fallait éviter la guerre et se contenter d’une opération militaire spéciale visant la dénazification (Secteur droit, le Parti liberté, le groupe Azov) et la démilitarisation (l’aide apportée par l’OTAN et les États-Unis). Il fallait seulement forcer l’Ukraine à négocier rapidement un engagement à la neutralité, ce qui fut fait. Mais c’était sans compter sur la volonté américaine et otanienne d’accentuer l’escalade. Le britannique Boris Johnson s’est porté volontaire pour faire le sale boulot et mettre fin aux négociations. C’est à son corps défendant que la Russie a été obligée par la suite de réagir coup pour coup face à la volonté américaine d’affaiblir la Russie à tout prix et de lui faire subir une « défaite stratégique » en se servant de l’Ukraine.

Quant à la position de l’Ukraine, elle peut elle aussi assez aisément être comprise. La révolte de Maïdan était motivée par la volonté exprimée par un assez large segment de la population de joindre l’Union européenne et non de joindre l’OTAN. On comprend aussi que le vote massif de 73% en faveur de Zelensky en 2019 exprimait la volonté du peuple ukrainien en faveur de la paix. C’est encore ce désir qui s’exprime dans les sondages depuis 2025. Mais les États-Unis se sont servis de la minorité néonazie, bandériste et russophobe pour entraîner le pays entier dans une guerre par procuration ayant pour objectif de déstabiliser la Russie, nuire à son économie et opérer un changement de régime.

Le contexte européen

C’est le comportement de l’Europe qui surprend. Comment se fait-il que les pays européens aient accepté de se conformer aux « sanctions » imposées par les États-Unis, alors que celles-ci privaient l’Europe d’un accès peu coûteux au pétrole et au gaz russes? Comment Olaf Scholz a-t-il pu accepter sans broncher ou sourciller l’annonce faite par Joe Biden que les États-Unis allaient mettre fin au projet de gazoduc Nordstream? Pourquoi les alliés de l’OTAN ont-ils accepté de consacrer 5% de leur PIB à des dépenses d’équipements militaires? Pour quelles raisons les pays européens se sont-ils pliés à de telles exigences?

Le secrétaire de la défense Hegseth, devenu depuis secrétaire de la guerre, a annoncé dès son entrée en fonction en février 2025 que les États-Unis préconisaient désormais une division du travail militaire. L’Europe se chargerait de l’aide à l’Ukraine alors que les États-Unis orienteraient désormais leur politique extérieure en pivotant du côté de la Chine. Alors qu’avec l’aide des États-Unis, l’OTAN n’était pas parvenue à affaiblir la Russie, comment les Européens pouvaient-ils être disposés à assumer seuls la responsabilité d’un tel mandat?

Pour répondre à ces questions, il faut probablement jeter un regard rétrospectif sur le projet de construction européenne. Pour alléger leur tâche contre l’URSS, les États-Unis ont été les promoteurs d’une intégration européenne qui ferait jouer un plus grand rôle aux pays européens. De militaire, le projet devint d’abord économique. Une certaine élite politique s’est rapidement employée à fédérer les États européens et à augmenter le nombre d’États participants. Ils ont procédé à la mise en place d’une zone de libre-échange, d’un marché commun, d’une union douanière, et surtout d’une monnaie unique, l’euro, entrée en vigueur en 1999. La monnaie proposée était bien adaptée à l’économie allemande (c’était le deutschemark renommé), mais elle était nuisible aux pays européens du Sud qui auraient tiré avantage d’avoir une monnaie moins élevée.

L’élite politique européenne a souscrit à la version néolibérale de la mondialisation. L’Europe allait être un laboratoire reproduisant en microcosme cette conception du fonctionnement économique mondial. Voulant à tout prix tourner la page sur son passé, elle voulut s’inscrire en faux officiellement contre toute forme de nationalisme, de protectionnisme et d’interventionnisme de l’État. Misant sur son association avec une certaine oligarchie, elle fit la promotion du décloisonnement des institutions financières, de la dérèglementation de la finance et de l’illusoire doctrine du ruissellement. Venant « d’en haut », la richesse allait se répartir au sein de chacune des sociétés et au sein de chaque pays européen.

Le ruissellement s’est à l’inverse déversé de bas en haut : des pays du Sud vers l’Allemagne : cette dernière procéda en effet à un dumping social en maintenant un salaire minimum demeuré très bas qui draina le reste du Continent de ses entreprises, car celles-ci désiraient profiter d’un coût peu élevé de la main-d’œuvre. Cela favorisa la concentration de l’industrie sur le territoire allemand. La cassure entre les pays riches du Nord et les pays du Sud fut visible à l’œil nu, mais elle se doubla d’une cassure à l’intérieur même des pays. On assista à un autre ruissellement inversé: celui des classes ouvrières vers les classes aisées. À cela s’ajouta une financiarisation qui vida les économies de leur substance productive.

L’élite politique a voulu croire que le néolibéralisme économique allait rétablir naturellement l’équilibre entre l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest après la réunification et que toute dette devait se gérer par des mesures d’austérité. La promesse du ruissellement n’étant pas survenue, on constate aujourd’hui le résultat. Ainsi, en Saxe-Anhalt, le 6 septembre 2026, l’AFD a remporté les élections haut la main obtenant 44,5% des suffrages exprimés. On peut blâmer l’élite politique centriste allemande qui s’est placée sous la tutelle des États-Unis, qui a défendu une Europe déconnectée des peuples et souscrit à la version néolibérale de la mondialisation. La même remarque s’applique à la gestion d’Emmanuel Macron. Les politiques néolibérales qu’il a mises en place ont engendré le mécontentement populaire et grossi les rangs de l’extrême droite représentée par le Rassemblement national.

Le néolibéralisme pratiqué à l’échelle mondiale a conduit à la délocalisation des entreprises, mais aussi à la crise de 2008 des prêts hypothécaires à risque (subprimes). Cette crise a porté un autre coup dur aux pays du Sud de l’Europe, et tout particulièrement en Grèce. Au lieu de corriger le tir et d’injecter des sommes nouvelles dans l’économie réelle grecque, on la força à mettre en place des mesures d’austérité. Elle dut se résoudre à utiliser les prêts accordés par la troïka (commission européenne, Banque européenne et Fonds monétaire international) pour renflouer les banques. L’endettement des banques fut transformé en dette souveraine. Elle dut aussi se départir de 50 milliards d’actifs.  L’austérité préconisée par la troïka cassa en deux l’Europe : celle du Nord et celle du Sud.

Les motivations européennes

Si l’écart entre les pays pauvres et les pays riches s’est approfondi de même que celui qui prévaut entre les riches et les pauvres au sein de chaque société, c’est parce que le ruissellement espéré n’est pas survenu. Seuls les oligarques du 0,1 % s’en sont sortis, alors que les populations subissaient l’austérité, la perte de leur pouvoir d’achat, la délocalisation et la désindustrialisation.

On comprend bien la nature du dysfonctionnement au sein de l’Europe. La question se pose toutefois de savoir pourquoi l’élite politique européenne est allée jusqu’à se tirer dans le pied. La raison est à notre avis la suivante. Ne voulant pas admettre les erreurs passées, et notamment son adhésion au néolibéralisme, l’élite politique européenne a opté pour la fuite en avant. L’Union européenne étant devenue une entreprise déconnectée des populations, l’OTAN allait lui offrir une porte de sortie sur un plateau d’argent. Il s’agissait d’un nouveau parapluie politique, en remplacement du projet européen moribond. Cette planche de salut lui permettrait de se trouver un nouveau registre de valeurs morales dans lesquelles elle pourrait trouver refuge pour assurer sa bienpensance. Les « valeurs démocratiques occidentales » allaient être brandies contre une Russie lui servant de repoussoir. Pour rétablir la cohésion sociale au sein de l’élite politique, on avait besoin d’un tel bouc émissaire. Les Américains avaient intérêt à affaiblir la Russie; l’élite politique européenne y voyait, elle aussi, un certain avantage : c’était l’occasion de se donner d’une nouvelle façon le beau rôle. Pour occulter le désastre de l’UE, les valeurs nobles de l’OTAN pouvaient servir de paravent. À cela s’ajoute le suivisme désastreux de l’UE et des pays européens en matière de « sanctions » contre la Russie, lesquelles ont plutôt fait boomerang contre l’Europe. Pour occulter la question de leurs responsabilités dans ce coup porté à l’économie européenne, les dirigeants créent une psychose de guerre contre la Russie et agitent le croque-mitaine Poutine.

L’élite politique européenne ne s’était jamais méfiée de l’impérialisme américain. Elle s’était soumise à la volonté américaine d’élargir l’OTAN même après la dissolution de l’URSS et elle avait accepté (certes à contrecœur) le projet d’inclure la Georgie et l’Ukraine dans l’Organisation. Elle a fait mine d’entériner les accords de Minsk sachant très bien qu’ils cachaient des préparatifs de guerre. Mais c’est l’échec du projet européen qui explique la subordination totale de l’élite politique européenne aux États-Unis au sein de l’OTAN. C’est pour se donner une nouvelle légitimité auprès de l’OTAN que l’élite politique européenne a accepté d’appliquer des « sanctions » à la Russie et de se priver du pétrole et du gaz russes, ainsi que de Nordstream II.

La guerre par procuration des États-Unis contre la Russie a porté un autre coup dur à l’économie européenne. La désindustrialisation déjà amorcée en France s’est maintenant répandue en Allemagne elle-même. L’alignement de l’élite européenne avec les États-Unis est ici particulièrement paradoxal. Le paradoxe est toutefois résolu dès lors que l’on comprend bien la situation dans laquelle se trouve l’élite politique européenne. Elle cherche à sauver sa peau et non à sauver les peuples européens. C’est la raison pour laquelle elle est répudiée de plus en plus dans les sondages par l’électorat. Ce divorce entre l’élite et le peuple est aussi responsable de la montée en flèche des partis d’extrême droite AFD et du Rassemblement national. Ces partis profitent de l’affaiblissement et de l’émiettement de la gauche qui aurait dû normalement attirer vers elle les couches populaires que le système dessert.

Les trois mensonges

L’affrontement avec la Russie fut la planche de salut pour détourner l’attention de l’électorat. C’est la raison pour laquelle l’élite politique européenne a choisi d’aller de l’avant en adoptant un ton belliciste à l’égard de la Russie. Cela requiert toutefois le déploiement d’une stratégie reposant sur un triple mensonge.

Elle veut tout d’abord faire croire à la population qu’il faut s’affranchir de l’influence des États-Unis et ne plus dépendre de ce pays pour assurer sa sécurité sur le plan militaire et ce pour être capable de faire face toute seule à la Russie. Cette couleuvre est certes difficile à avaler car l’augmentation du budget militaire à 5% du PIB, ainsi que la division du travail militaire entre les États-Unis et l’Europe, sont des directives venues directement de Washington, et que les fabricants d’armes américains seraient de grands bénéficiaires du pactole. Loin de s’affranchir des États-Unis, l’élite politique se comporte comme un vassal soumis.

Qu’à cela ne tienne, l’élite politique peut exploiter un second mensonge. Elle peut brandir la menace russe. Les pays européens courraient le risque d’être envahis par la Russie. Leurs difficultés économiques réelles peuvent alors être présentées comme étant étroitement associées à la nécessité de faire face militairement à la Russie. Au mensonge que représente le nécessaire affranchissement de l’Europe par rapport à Washington s’ajoute la fausse menace d’une invasion russe.

Enfin l’AFD et le Rassemblement national lui servent d’utiles boucs émissaires. C’est le troisième mensonge. Il faudrait appuyer l’élite politique européenne pour faire barrage à l’extrême droite. Or ce sont les orientations désastreuses de cette élite et son mépris pour le peuple qui expliquent la montée de l’extrême droite en France et en Allemagne. N’oublions pas que ces élites peuvent de toute façon la coopter si nécessaire comme formule de rechange.

Conclusion

Il reste à savoir si les citoyens européens verront clairement dans ce jeu. Pourront-ils comprendre que c’est l’incurie de cette élite politique qui est à l’origine de la psychose de guerre et de la montée en puissance de partis politiques réactionnaires? Pourront-ils ainsi les renvoyer dos à dos et trouver des courants politiques qui les représentent ? C’est en tout cas la fuite en avant d’une élite européenne aux abois, en complément de ses mauvaises décisions antérieures, qui permet de comprendre comment l’Europe en est arrivée là.

Samir Saul est docteur d’État en histoire (Paris) et professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Montréal. Son dernier livre est intitulé Imperialism, As Rampant Today as in the Past (2025). Il est aussi l’auteur de : L’Impérialisme, passé et présent. Un essai (2023); Intérêts économiques français et décolonisation de l’Afrique du Nord (1945-1962) (2016); La France et l’Égypte de 1882 à 1914. Intérêts économiques et implications politiques (1997). Il est enfin le codirecteur de Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales (2003). Il a publié conjointement avec Michel Seymour Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : samir.saul@umontreal.ca

Michel Seymour est professeur honoraire du département de philosophie à l’Université de Montréal, où il a enseigné de 1990 à 2019. Il est l’auteur d’une dizaine de monographies incluant A Liberal Theory of Collective Rights, 2017; La nation pluraliste, ouvrage co-écrit avec Jérôme Gosselin-Tapp et pour lequel les auteurs ont remporté le prix de l’Association canadienne de philosophie; De la tolérance à la reconnaissance, 2008, ouvrage pour lequel il a obtenu le prix Jean-Charles Falardeau de la Fédération canadienne des sciences humaines. Il a également remporté le prix Richard Arès de la revue l’Action nationale pour l’ouvrage intitulé Le pari de la démesure, paru en 2001. Il a publié conjointement avec Samir Saul Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : seymour@videotron.ca site web: michelseymour.org

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