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Juan Cole

Photo d’un marché à Sanaa, au Yémen, par Thomas Foertsch sur Unsplash

Alfred Thayer Mahan, théoricien naval américain du XIXe siècle, soulignait qu’un grand empire maritime n’avait pas besoin de contrôler les mers, mais devait plutôt établir sa domination sur ce qu’il appelait « les détroits ». Nous parlerions aujourd’hui de « points d’étranglement ».

Les États-Unis et leurs alliés, principalement Israël et l’Arabie saoudite, ont perdu ces trois derniers jours la bataille des détroits. On ne sait pas encore s’ils ont perdu la guerre, même si cela semble bien être le cas.

L’Iran a démontré sa capacité à réduire considérablement le flux de pétrole transitant par le détroit d’Ormuz, le faisant passer de 20 millions de barils par jour à, probablement, plutôt entre 5 et 7 millions de barils par jour, malgré les affirmations exagérées de l’administration Trump.

Le gouvernement des « Aides de Dieu » (Ansarullah ou Houthis), qui contrôle 80 % de la population yéménite, a étendu son emprise à 17 districts supplémentaires ce week-end, s’emparant d’une grande partie de la côte sud-ouest, depuis le port de Mocha jusqu’à Bab al-Mandeb (le tumultueux « détroit des Larmes » entre le golfe d’Aden et la mer Rouge). Étant donné que les missiles et les drones houthis pouvaient déjà prendre pour cible le trafic maritime dans le détroit de Bab al-Mandeb, ces avancées territoriales n’ajoutent pas grand-chose à cette capacité. Elles indiquent toutefois que la guerre saoudo-yéménite, qui a repris de plus belle, tourne mal pour les Saoudiens. Les Houthis se sont emparés d’énormes quantités de matériel militaire américain sophistiqué qui avait été fourni aux forces soutenues par l’Arabie saoudite du gouvernement yéménite de façade, reconnu internationalement (qui est principalement confiné au sud du Yémen et ne contrôle que 20 % de la population, voire moins à l’heure actuelle).

On ne peut donc pas dire que ces deux détroits soient sous contrôle américain, comme ils l’étaient sous contrôle britannique à la fin du XIXe siècle. Puis, samedi, des milices chiites irakiennes alliées à l’Iran ont frappé l’oléoduc saoudien est-ouest que les Saoudiens utilisaient pour acheminer le pétrole qui ne peut plus transiter par Ormuz. Les Saoudiens ont dû le fermer pour l’instant, ce qui les met dans une situation délicate. Avant l’attaque contre l’oléoduc, leurs exportations de brut n’atteignaient déjà plus que 6 millions de barils par jour. Sont-elles tombées à zéro ? Les fanfaronnades de personnalités telles que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et des responsables de l’administration Trump, selon lesquelles le détroit d’Ormuz serait rendu obsolète par un nouveau réseau d’oléoducs et de gazoducs, se sont révélées être un rêve chimérique (jeu de mots intentionnel). Les oléoducs sont tout aussi vulnérables aux frappes de drones et de missiles que les navires transitant par un détroit.

En recourant à une milice chiite irakienne pour cette attaque contre l’oléoduc saoudien, l’Iran a évité d’assumer une responsabilité directe et a échappé à des représailles. Les Saoudiens affirment qu’ils ne comptent même pas frapper la province de Maysan en Irak, d’où les missiles ont été lancés, préférant exercer des pressions sur Bagdad.

Trump semble peu disposé à s’impliquer.

Au XVIe siècle, l’Empire portugais concentrait ses efforts sur le détroit d’Ormuz, Goa sur la côte ouest de l’Inde, et le détroit de Malacca qui traverse ce qui est aujourd’hui l’Indonésie, la Malaisie et Singapour. Le Portugal, petit pays pauvre comptant un million de paysans, n’avait pas les ressources nécessaires pour maîtriser le vaste océan Indien. Mais il n’en avait pas besoin. En se concentrant sur quelques points stratégiques, il pouvait monopoliser le commerce du poivre noir provenant de la côte de Malabar (l’actuel Kerala). Il pouvait acheminer ce commerce de l’océan Indien via le cap de Bonne-Espérance, en contournant la côte ouest de l’Afrique, jusqu’au Portugal, d’où il était distribué en Europe. Tant que l’on n’a pas goûté à la bouillie européenne du début du XVIe siècle, on ne peut imaginer à quel point le poivre noir était une aubaine. Mais le monopole portugais sur le poivre fut brisé dès 1550, comme l’a fait valoir Fernand Braudel, car les Ottomans dominaient la mer Rouge et repoussèrent les tentatives portugaises de bloquer le détroit de Bab al-Mandeb à son embouchure, ouvrant ainsi la route de la mer Rouge aux marchands vénitiens. Le poivre asiatique pouvant atteindre Venise à moindre coût et plus rapidement par la mer Rouge que par l’Afrique de l’Ouest, le monopole portugais dut faire face à une concurrence acharnée.

Tout comme Venise et les Ottomans ont contourné le Portugal lors de la bataille du détroit au milieu du XVIe siècle, l’Iran et ses alliés au Yémen et en Irak contournent aujourd’hui les États-Unis et leurs alliés régionaux.

Les États-Unis étaient la seule superpuissance depuis 1991, date de la chute de l’Union soviétique. Les Français parlaient d’« hyperpuissance ». Ce n’était pas un compliment. Il me semble que les événements de ce week-end soulèvent la question de savoir si nous ne devrions pas désormais mettre un terme à cette parenthèse qu’est la désignation d’« hyperpuissance ». On n’est pas une hyperpuissance si l’on ne contrôle pas le détroit.

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