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Droits humains, Europe, Juifs, mensonge, Migrants, nazi, Seconde Guerre Mondiale
Peter Noordendorp

Comment le récit élaboré après la Seconde Guerre mondiale visait uniquement à occulter la vérité, et quel est son lien avec le traitement actuel des réfugiés.
L’idée, répandue après la Seconde Guerre mondiale, selon laquelle l’ensemble du monde occidental ignorait les agissements de l’Allemagne nazie à l’encontre des Juifs, constitue l’un des mensonges les plus flagrants et les plus éhontés jamais inventés par l’Occident.
Entre 1933 — année où Hitler et le parti nazi remportèrent les élections en Allemagne — et 1940, tous les gouvernements européens ainsi que celui des États-Unis ont parfaitement vu comment les Juifs allemands furent d’abord privés de leurs droits civiques, puis ouvertement agressés, maltraités et même assassinés. À cette époque, des journalistes venus de toute l’Europe étaient présents à Berlin et informaient assurément leurs journaux respectifs de la situation. Le gouvernement néerlandais qualifia alors Hitler de « chef d’État ami » et interdit une émission de radio des « Libres-Penseurs » qui mettaient en garde la population contre le régime nazi d’Hitler ; ces derniers furent accusés de diffamation à l’encontre d’un chef d’État ami. De nombreux Juifs souhaitaient quitter l’Allemagne ; beaucoup cherchaient, par exemple, à franchir la frontière néerlandaise. Le gouvernement ordonna de laisser passer les Juifs qui apportaient une fortune avec eux, tout en renvoyant en Allemagne ceux qui n’arrivaient qu’avec une valise et sans argent. Les riches pouvaient passer, tandis que les pauvres étaient renvoyés dans les griffes des nazis. Il va sans dire que ceux qui parvenaient à passer — après avoir dû abandonner leurs usines et autres entreprises — rapportaient des récits sur le sort réservé aux Juifs en Allemagne. Beaucoup voulaient également se rendre en Grande-Bretagne, mais le gouvernement britannique n’acceptait que les enfants, et non leurs parents, qui étaient contraints de rester en Allemagne. Des situations similaires se sont sans doute produites en France et en Belgique.
Le simple fait que les Juifs ayant la possibilité de le faire aient fui l’Allemagne aurait dû suffire à alerter l’Occident tout entier sur la tournure dramatique que prenaient les événements. Puis survint la Nuit de Cristal : dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, des foules nazies s’en prirent aux magasins et aux synagogues juifs dans les villes allemandes, les saccageant et les détruisant (les pogroms). Les pays européens ainsi que les États-Unis étaient au courant de la situation, mais n’intervinrent pas. Il convient également de noter que les Juifs vivant aux Pays-Bas et dans les autres pays européens étaient tolérés, sans pour autant jouir d’une opinion publique favorable. Cette situation facilita grandement la tâche des nazis et de leurs collaborateurs lorsque l’Allemagne eut conquis la France, la Belgique et les Pays-Bas : ils purent procéder à la déportation des Juifs en s’appuyant sur les réseaux de transports publics, notamment les tramways et les chemins de fer. Tout le monde fut témoin de la manière dont la population juive fut rassemblée lors de rafles et déportée — d’abord vers des camps situés dans ces mêmes pays, puis vers les camps de concentration en Allemagne et en Pologne; le tout par voie ferroviaire.
En fait, cela a démontré que non seulement en Allemagne, mais aussi dans les autres pays européens, tout le monde a détourné le regard. L’idée était qu’il valait mieux se débarrasser des Juifs, et surtout s’emparer de leurs maisons et de leurs biens.
Même après la guerre, alors que seuls 10 % des déportés revinrent, ils trouvèrent leurs logements occupés par d’autres personnes ; quant aux banques, elles refusaient de leur donner accès à leurs économies, faute de passeport ou d’autres documents — des pièces qui avaient été confisquées et détruites par les nazis. Ce fut un accueil glacial et empreint d’indifférence — qui ne méritait pas le nom d’accueil — après toutes les atrocités qu’ils avaient subies.
Dans les années 1930, les gouvernements et les responsables politiques européens savaient ce que l’Allemagne nazie préparait, mais ils ont choisi de ne rien faire. Cela a fait d’eux des complices de la Shoah. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés occidentaux — le Royaume-Uni et les États-Unis — n’ont jamais bombardé les voies ferrées allemandes pour entraver le transport massif de Juifs dans des wagons à bestiaux, alors même qu’ils savaient, ou pouvaient aisément imaginer, ce que cela signifiait. Hitler n’a jamais caché le sort qu’il avait réservé aux Juifs. Il l’a déclaré clairement dans ses discours radiodiffusés : « Die Juden müssen ausgerottet werden » — les Juifs doivent être exterminés.
Puis vint la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il fallait condamner les Allemands dans leur ensemble afin de blanchir le reste de la population européenne et ses dirigeants politiques. Seule une poignée de citoyens — principalement des communistes et des chrétiens pratiquants — sont entrés en résistance contre les nazis et se sont organisés pour cacher autant de Juifs que possible dans toutes sortes d’endroits. À l’inverse, d’autres sont allés voir les nazis pour leur indiquer où trouver ces Juifs cachés.
Il a également existé, en Allemagne, une résistance et des Allemands qui ont aidé à cacher des Juifs ou à les faire passer en Suisse. Mais cela devait rester caché, car cela ne servait pas la thèse de la punition collective de la population allemande ni celle du blanchiment des « bonnes » populations du reste de l’Europe après la guerre.
Dans les situations les plus critiques, il se trouve toujours des personnes pour agir selon la morale, au péril de leur propre vie. On en trouve dans tous les pays, y compris en Allemagne à cette époque. Il n’y a jamais eu de politiciens parmi elles.
Les Juifs n’étaient appréciés nulle part en Europe et ils en ont payé le prix. Le seul pays européen à avoir sauvé ses Juifs fut le Danemark. Lorsque les nazis ont envahi le pays, les Danois ont fait traverser la mer à leurs Juifs vivant à Copenhague pour les emmener en Suède par bateau, en une seule nuit.
Ce qui se passe actuellement — et depuis le début de ce nouveau siècle, avec toutes les guerres déclenchées par les États-Unis (au nom de la lutte contre le terrorisme) — est au fond identique à ce qui s’est produit dans les années 1930 et 1940. La différence est qu’aujourd’hui, l’Occident attise des conflits au Moyen-Orient et en Afrique, poussant des millions de personnes à fuir leur pays en quête d’une vie meilleure dans l’UE et au Royaume-Uni. Les Européens ne les apprécient pas ; ils estiment que ces gens devraient rester dans leurs pays dévastés. Ces réfugiés sont désespérés, au point de risquer leur vie — et beaucoup meurent, chaque jour, aux frontières ou en mer. Lorsqu’ils parviennent à entrer dans l’UE, ils ne sont ni bien traités ni accueillis à bras ouverts. Les procédures de demande d’asile se durcissent sans cesse, et une part croissante de la population manifeste de l’hostilité envers les personnes immigrés.
Mais même dans cette situation, il y a des gens — une petite partie de la population — capables d’empathie, désireux d’aider et de sauver ces personnes d’une tombe au fond des mers.
C’est la même mentalité que dans les années 1930 et 1940 : une multitude qui détourne le regard face à quelques-uns qui veulent venir en aide aux plus démunis. Et l’on retrouve cette même situation de gouvernements dépourvus de cœur, décidant qui peut entrer et qui ne le peut pas.
Rien n’a changé ; seules les personnes en situation de détresse extrême ont changé. Le traitement qui leur est réservé reste le même. Les Juifs avaient été totalement livrés à leur sort, à l’exception de ceux que quelques personnes avaient aidés à s’enfuir. Aujourd’hui, des millions d’autres personnes sont à nouveau livrées à leur sort, victimes de ces mêmes pays européens et des guerres qu’ils ont menées au nom de l’OTAN et de la diffusion d’une soi-disant démocratie. Elles ne sont pas les bienvenues dans la « forteresse Europe » — cette même forteresse Europe qui a brisé leurs vies.
Lorsque nous occultons la vérité sur ce qui s’est réellement passé et sur les responsables de ces événements, nous vivons dans un mensonge qui nous empêche d’intégrer le passé et de le transformer en quelque chose de meilleur pour l’avenir. Nous vivons dans le mensonge depuis la Seconde Guerre mondiale, peut-être même depuis la Première. Et ce mensonge se répète aujourd’hui sous une forme toujours plus ignoble. Le fascisme est de retour, comme s’il n’avait jamais disparu. C’est ce qui arrive lorsque la laideur d’un passé pas si lointain n’est ni collectivement intégrée ni surmontée par une réconciliation. La honte n’a jamais été affrontée ; la complicité et la duplicité des responsables politiques, des banques et des transports publics, ainsi que l’indifférence générale face aux souffrances des Juifs, ont été dissimulées, chacun cherchant à se dédouaner de toute faute.
Mais lorsque les politiciens européens se trouvent un nouveau bouc émissaire — les immigrés —, ils veillent, à coups de mensonges, à ce que les populations leur emboîtent le pas ; le monstre qui sommeillait sort alors de sa torpeur. Cette fois, il ne s’en prend pas aux Juifs, mais aux Syriens, aux Libyens, aux Irakiens, aux Afghans, aux Africains, etc. — des personnes qui, pour la plupart, fuient des guerres menées par l’OTAN ou la misère engendrée par les pratiques néocoloniales de l’UE.
Nous revivons un passé non résolu à travers la répétition d’un mensonge. Seuls les personnages et les victimes ont changé.
Peter Noordendorp, auteur et chercheur, humaniste de l’Humanisme Universaliste, vit à Amsterdam, Pays-Bas.