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érosion des droits, état d’urgence moral, exclusion, Sécurité
Réflexions et observations sur la logique commune qui relie les pouvoirs d’urgence, les services de renseignement, l’armée et l’exclusion politique.
Par Eric Jochem.
Quel est le point commun entre les tribunaux israéliens qui autorisent la détention administrative, la torture (et les punitions collectives) et le démantèlement des droits fondamentaux pendant la pandémie de coronavirus ?
Dans les deux cas, l’enjeu est la menace réelle, perçue ou mise en scène qui pèse sur l’État et la communauté politique (comparez les titres du décret de Hindenburg sur l’incendie du Reichstag et de la loi d’ des pouvoirs d’Hitler), qui sert à justifier la suspension des droits civils en tant que mesure d’urgence s’appliquant soit à tous, soit de manière sélective à l’ennemi.
Dans chaque cas, c’est l’état d’urgence moral — la lutte entre le bien et le mal — qui justifie la division de la société et l’exclusion de ses ennemis, en tant qu’acte constitutif définissant par négation le groupe de ceux qui ne sont pas des ennemis de la société — les « bons ».
L’état d’urgence morale le plus extrême que l’on puisse imaginer est la menace que font peser sur l’État des ennemis internes ou externes.
1. Les services de renseignement et l’état d’exception permanent
La face cachée des sociétés « libérales » modernes réside dans leurs services de renseignement qui, dans la pratique, simulent en permanence un état d’urgence moral et ont ainsi tendance à opérer en dehors du droit civil ordinaire — c’est-à-dire selon les règles d’un droit de la guerre interne.
Les services de renseignement ont pour mission paradoxale de défendre l’ordre libéral et pacifique de l’État contre d’éventuels auteurs de violences, en recourant à des formes de violence légalement autorisées qui seraient normalement interdites par la loi.
L’ordre étatique pacifique exerce donc lui-même la violence par l’intermédiaire des services de renseignement — ce qui contredit manifestement son caractère pacifique, mais s’avère fondamentalement inévitable si l’on ne souhaite pas laisser cet ordre pacifique à la merci d’acteurs violents.
Malgré le caractère indispensable des services de renseignement, il existe nécessairement une tension entre l’ordre étatique pacifique et leurs activités, qui ne sont pas si pacifiques que cela, car les activités des services de renseignement ont des répercussions sur le caractère pacifique et libéral de l’État. Les moyens coercitifs employés par les services de renseignement sont également ceux de l’État.
Ce que l’État et ses représentants entendent par « ordre étatique » à protéger et ce que les services de renseignement entendent par là ne sont pas nécessairement identiques. Les priorités des services de renseignement peuvent s’écarter de celles d’une société pacifique et libérale ou de celles du gouvernement en place, voire présenter un programme tout à fait différent.
Il en va de même pour l’évaluation des menaces pesant sur l’ordre public. L’existence de telles menaces relève avant tout de l’appréciation (et de la manipulation) des services de renseignement, qui constituent ainsi dans leur ensemble une sorte d’État dans l’État : en tant qu’organisations secrètes, ils échappent nécessairement à tout contrôle total de la part de l’État.
2. L’armée et le renversement de la primauté civile
En ce qui concerne l’autre source des pouvoirs d’urgence de l’État, à savoir l’armée, les démocraties libérales et pacifiques fonctionnent également, en principe, sous la primauté de la politique — tout comme elles le font vis-à-vis des services de renseignement.
Cette hiérarchie, et avec elle le caractère pacifique et libéral de l’ordre étatique lui-même, est renversée dès l’instant où l’État et ses représentants, en raison d’une urgence de défense nationale réelle, perçue ou mise en scène, se subordonnent à la primauté de l’armée.
Il en résulte alors une société soumise à la loi martiale, ou à ses formes préliminaires qui se développent progressivement. Par le fait même d’être défendue en tant que telle, cette société perd son caractère de société pacifique et libérale.
Les moyens coercitifs des services de renseignement et de l’armée, auxquels l’État se subordonne dans un contexte d’urgence, se répercutent sur le caractère libéral et pacifique de la société, qui se perd ainsi.
L’état d’urgence, et les moyens coercitifs employés en réponse à celui-ci, dévorent leurs propres enfants (l’« État-bunker », selon Nel Bonilla).
3. Le sacrifice, l’ennemi et l’anthropologie de l’exclusion
L’état d’urgence et d’exception, ainsi que la violence qui y est associée, renvoient au problème ancestral de la violence au sein des sociétés humaines et entre elles, en tant que trait distinctif de l’humanité parmi toutes les espèces — du moins en termes d’ampleur.
Dans les sociétés archaïques, cette violence s’exprimait par le sacrifice humain, puis par le sacrifice animal. Par le sacrifice, le danger d’une violence contagieuse au sein de la communauté était reporté sur un membre exclu de celle-ci en vue d’un meurtre collectif — un mécanisme qui semble avoir été « découvert » spontanément dans toutes les sociétés humaines primitives et qui a ensuite été préservé par le rituel (René Girard).
Ce mécanisme d’exclusion — la constitution d’un « dehors » meurtrier et, par conséquent, d’un « dedans » pacifié — est l’origine anthropologique de toute la rhétorique politico-morale contemporaine de l’état d’urgence et de la violence collective.
Le schéma est toujours le même : en constituant l’« ennemi », celui-ci est moralement exclu, condition préalable à sa privation de droits, tandis que, dans le même temps, les « non-ennemis » sont rapprochés les uns des autres.
Cela inclut la politique relative au coronavirus dirigée contre le « virus ennemi » personnifié et ses collaborateurs au sein de la société (au départ l’ensemble de la population), puis contre les non-vaccinés, tout comme cela inclut une politique étrangère agressive pouvant aller jusqu’au conflit armé, en tant qu’élément unificateur dans des sociétés enclines à la division interne.
Jacques Baud est la victime exclue et privée de ses droits d’une Union européenne qui surcompense son propre manque de souveraineté.
4. L’exclusion politique en tant que rituel moral laïc
La rhétorique politique de l’exclusion revêt un caractère religieux et moral ; dans la modernité, la politique est l’héritière de la religion (Marcel Gauchet).
Les hommes politiques occidentaux agissent comme des prêtres modernes de la moralité. Ils donnent le signal pour désigner qui sera le prochain à être massacré — au sens figuré comme au sens propre.