Étiquettes

, , , ,

Entretien avec le professeur Sergueï Karaganov

Ian Proud

En face à face, Sergueï Karaganov est un homme chaleureux, à la voix posée, que je qualifierais d’anglophile. Et pourtant, il estime que la Russie devrait être prête à détruire l’Allemagne à l’aide d’armes nucléaires si l’Europe venait à pousser l’escalade militaire à un point tel que le territoire russe se retrouve menacé. Tous ceux qui n’ont cessé de battre le tambour en faveur d’une attaque contre Kaliningrad devraient tendre l’oreille.

Au cours de notre conversation – filmée à Valdai –, Karaganov affirme, d’un ton presque laconique, que la Russie pourrait facilement remporter une guerre nucléaire en Europe, et que le principal obstacle est d’ordre moral plutôt que militaire. Quelques dizaines de frappes, dit-il, tueraient des centaines de milliers d’enfants. Ce qui, selon ses propres termes, serait un péché.

Néanmoins, selon lui, c’est aussi quelque chose que la Russie pourrait faire en toute impunité relative. N’y aurait-il pas forcément une riposte nucléaire dévastatrice de la part de l’Occident ?

Karaganov estime que non. Après avoir passé des décennies à étudier la stratégie nucléaire américaine, il en conclut que Washington ne répondrait pas aux frappes nucléaires russes sur le territoire européen par des frappes sur la Russie. Les États-Unis, affirme-t-il, n’ont jamais été disposés à sacrifier leurs propres villes au profit de celles de l’Europe.

Pendant la Guerre froide, si les forces russes avaient envahi Anvers ou Copenhague dans le cadre d’une guerre conventionnelle, un recours américain à l’arme nucléaire sur le théâtre des opérations européen aurait pu être envisageable. Aujourd’hui, une riposte américaine contre le territoire russe en représailles à des frappes infligées à l’Europe est, selon lui, hors de question.

La Grande-Bretagne et la France se retrouveraient alors seules face au choix suivant : s’engager dans une escalade menant à leur propre extinction ou faire une pause. La France ferait presque certainement marche arrière, laissant la Grande-Bretagne seule et isolée. Tel est son raisonnement.

Il voit le danger à court terme non pas dans une attaque soudaine de la Russie, mais dans le refus de l’Europe de renoncer à sa ligne de conduite actuelle et d’opter pour une escalade progressive du conflit en Ukraine. Selon lui, les relations se détériorent depuis le milieu des années 2000.

Il avait plaidé il y a des années en faveur d’un ultimatum exigeant que l’OTAN mette fin à son avancée vers l’Ukraine, et estime que Moscou a attendu trop longtemps. Une fois la guerre déclenchée, il s’est dit, selon ses propres termes, soulagé que la Russie n’ait pas ouvert les hostilités en déployant toute la gamme de ses moyens militaires, et il n’a cessé depuis de plaider en faveur d’un seuil nucléaire plus bas, précisément pour éviter d’avoir à recourir à l’ensemble de ces moyens.

Il espère toujours que l’effondrement de l’Ukraine suffira : que l’Europe prendra conscience du coût d’une poursuite du conflit et se retirera. Si ce n’est pas le cas, et si des troupes européennes entrent en Ukraine, il considère qu’une guerre courte et dévastatrice constituera la suite logique des événements.

Poutine, dit-il, a déjà fait sienne l’essence même de cette logique, en avertissant qu’une guerre directe avec l’Europe prendrait fin en quelques jours.

Ce qui fait de cet argument plus qu’une simple fanfaronnade, c’est l’affirmation qui l’accompagne concernant l’Europe elle-même. Soixante-dix ans de paix, garantis par la protection américaine et par la dissuasion nucléaire mutuelle, ont produit, selon Karaganov, une classe politique qui ne se souvient plus de ce que les Européens se sont autrefois infligé les uns aux autres.

L’éducation s’est appauvrie, les systèmes démocratiques récompensent le court-termisme et les besoins des citoyens sont mis de côté au profit d’aventures géopolitiques vouées à l’échec. L’Union européenne a perdu sa raison d’être économique initiale et s’est tournée vers un objectif militaire pour masquer cet échec.

La dissuasion, conclut-il, doit être ressentie « au plus profond de leur âme » si les Européens persistent dans leur voie actuelle.

Avant de me rendre à Valdai, je pensais que Karaganov était un partisan de la ligne dure systémique dont le rôle était de semer la panique en Occident. En le rencontrant et en discutant avec d’autres, il m’est apparu clairement qu’il croit sincèrement en ces idées et ce, depuis de nombreuses années.

Soyons clairs : les opinions de Karaganov ne sont pas considérées comme dominantes en Russie. Il représente les 25 % d’intransigeants qui appellent Poutine à faire preuve de moins de retenue. Le risque est, bien sûr, que plus la guerre se prolonge, plus ces voix se feront entendre. Et cela devrait nous inquiéter tous.

Vous pouvez visionner la vidéo ici :