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Certains milieux populistes en Europe occidentale et même au Canada parlent de plus en plus d’une sorte de notion abstraite qu’ils nomment « Grand Remplacement ». Ce dernier est devenu un des mèmes les plus répandus sur le web depuis une quinzaine d’années.

Le mème du « Grand remplacement» ne concerne pas vraiment le Forum économique mondial ou WEF. Il porte sur l’immigration et sur le refus obstiné, relevant du déni du réel, de se pencher sur la complexité réelle des raisons qui poussent les populations à se déplacer.

Voici la vérité dérangeante que cet épiphénomène d’internet ne peut pas prendre en compte : l’immigration est le résultat d’un enchevêtrement de facteurs qu’aucune cabale, même si elle le voulait, ne pourrait orchestrer à elle seule.

L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) identifie cinq facteurs principaux au niveau macroéconomique : économiques, démographiques, sociaux, politiques et environnementaux.

Les disparités salariales poussent les gens à partir et à quitter leurs territoires d’origine.

Le chômage et l’instabilité économique poussent les gens à partir et à chercher un avenir ailleurs.

Les conflits, les persécutions et les violations des droits de l’homme poussent les gens à partir et se réfugier dans d’autres contrées.

La sécheresse, les inondations et la dégradation de l’environnement poussent les gens à partir.

Ce ne sont pas des politiques. Ce sont des réalités. Elles sont le fruit de plusieurs siècles d’histoire, bien antérieurs à la création du Forum économique mondial.

Pour les anciennes puissances coloniales — ces mêmes nations dont les responsables politiques dénoncent aujourd’hui avec virulence les politiques d’immigration qualifiées de « mondialistes » —, le lien est direct, accablant et sans appel. Les migrations du Sud vers le Nord « résultent de l’exploitation coloniale historique et des inégalités structurelles induites par cette exploitation». Les puissances coloniales ne se sont pas contentées d’extraire des ressources. Elles ont restructuré les économies, tracé des frontières, déplacé des populations et mis en place des systèmes de main-d’œuvre conçus pour servir la métropole. Lorsque ces empires se sont effondrés, les liens sont restés. La génération Windrush n’est pas arrivée en Grande-Bretagne à la suite d’un complot mondialiste. Elle est arrivée parce que ses membres étaient des sujets britanniques, parce que la Grande-Bretagne avait recruté de la main-d’œuvre dans les Caraïbes pour reconstruire le pays après la guerre, et parce que le même empire qui les avait revendiqués comme sujets trouvait désormais leur présence gênante.

Les relations entre la France et l’Algérie suivent le même schéma mais diffèrent sur la tentative saint-simonienne française d’éradiquer totalement les cultures et les identités des populations. L’État français a facilité l’émigration vers l’Algérie dans le cadre de sa stratégie de colonisation, a géré la migration de main-d’œuvre algérienne vers la France pendant la période coloniale, puis – après une guerre de décolonisation particulièrement brutale et inhumaine – s’est retrouvé face à une diaspora algérienne permanente qu’il avait, au sens propre du terme, créée lui-même. À titre d’exemple, en 1928, des Algériens arrêtés par la police à Paris posaient problème car leurs papiers portaient la mention « Français musulmans d’Algérie » mais n’étaient pas citoyens français. Se posait alors la question casuistique s’il fallait ou pas les expulser vers leur pays, alors partie intégrante de la France. Le racisme auquel les migrants algériens ont été confrontés en France n’était pas une réponse à un « programme mondialiste ». Il était profondément enraciné dans la relation coloniale elle-même.

C’est ce que le mème du « Grand Remplacement » occulte. Il remplace l’histoire par la théorie du complot. Il substitue la recherche de boucs émissaires à l’analyse structurelle. Il permet aux descendants de l’empire de prétendre que les conséquences de l’empire sont la faute de quelqu’un d’autre — un « mondialiste » obscur, quelque part, qui tire les ficelles et complote pour détruire les nations.

Le « Grand Remplacement » est un mème Internet. C’est une légende urbaine destinée à ceux qui se croient trop intelligents pour se laisser prendre à ce genre d’histoires. C’est un récit qui semble vrai parce qu’il est simple, parce qu’il met en scène des méchants et parce qu’il décharge celui qui y croit de toute responsabilité quant à la compréhension du monde tel qu’il est réellement.

Le monde n’est pas simple. L’immigration n’est pas un complot. Le très lourd héritage du colonialisme n’est pas une diversion par rapport à la réalité : c’est la réalité elle-même. Et plus tôt nous cesserons de prétendre qu’une ONG suisse tire les ficelles de l’histoire mondiale, plus tôt nous pourrons entamer une discussion sérieuse sur les problèmes qui existent réellement.

Mais cette conversation est difficile. Le mème, lui, est facile. Et c’est cela, bien plus que n’importe quelle théorie du complot sur Davos, qui constitue la véritable tragédie.

La principale incohérence de la théorie du « Grand Remplacement » réside dans le fait qu’elle présente un processus démographique chaotique, émergent et largement désorganisé comme s’il s’agissait d’un complot délibéré unique. Les taux de natalité baissent, les populations vieillissent, des pénuries de main-d’œuvre apparaissent, des familles se regroupent, des demandeurs d’asile fuient la guerre et l’effondrement climatique, et les anciennes puissances coloniales entretiennent des liens étroits avec les régions mêmes qu’elles ont autrefois exploitées. Rien de tout cela ne nécessite l’intervention d’une cabale secrète.

S’il existait un plan d’ensemble, ce serait le complot le plus incompétent de l’histoire : un complot qui engendre des crises du logement, une compression des salaires, des tensions culturelles et un retour de bâton populiste qui menacent directement les élites accusées de l’orchestrer. Cette théorie s’effondre également sous le poids de sa propre logique. Le terme « remplacement » implique une intention et un caractère définitif, mais les sociétés ne sont pas remplacées comme des pièces défectueuses ; elles changent, se mélangent, s’assimilent, résistent et se redéfinissent. Les populations blanches ne sont pas en train d’être exterminées dans le cadre d’un génocide coordonné : leur part dans certaines populations nationales diminue en raison de la fécondité, des migrations et du vieillissement, ce qui relève d’une tendance démographique et non d’une preuve irréfutable. Le paradoxe réside dans le fait que ce mème a besoin d’un méchant, alors que les données ne révèlent que l’histoire, l’économie et le chaos.

La plus grande incohérence réside dans le fait que le « Grand Remplacement » est lui-même un remplacement. Il remplace la politique de classe par la politique raciale, l’analyse matérielle par le mythe, et la responsabilité par le ressentiment. Le véritable « Grand Remplacement », c’est le remplacement d’un débat sérieux par un mème qui pousse les gens ordinaires à se battre entre eux, tandis que les véritables architectes des inégalités — les lobbies d’entreprise, les paradis fiscaux, les partisans de la déréglementation et les politiciens à leur service — poursuivent leurs agissements en toute impunité.

Il n’est pas nécessaire que cette théorie soit vraie. Il suffit qu’elle soit partagée. Et c’est là le stratagème le plus cynique qui soit : il convainc ceux que le système laisse sur le carreau que leur ennemi, c’est l’étranger qui vit à côté d’eux, et non ceux qui ont établi les règles et compliqué la vie de toutes les populations.

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