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Laurence Geai /MYOP pour « Le Monde »

Par Luc Bronner

A l’approche des élections législatives israéliennes du 27 octobre, plusieurs ONG décrivent les méthodes pour chasser les Palestiniens de leurs terres et les entraves à la cueillette des olives par les colons.

Au-delà des violences, c’est une opération de nettoyage ethnique à grande échelle qui se déroule en Cisjordanie occupée depuis le début de la récolte des olives, fin septembre, un moment crucial dans la vie économique et sociale palestinienne. Plusieurs centaines d’attaques de colons israéliens ont été recensées en quelques jours par des sources locales et des organisations non gouvernementales (ONG) dans une grande partie des zones rurales. Des dizaines de blessés ont été signalés par des sources locales, dont plusieurs gravement touchés. L’objectif des colons est assumé, exprimé depuis longtemps : terrifier les Palestiniens afin de les faire fuir de leurs terres et d’y installer de nouvelles colonies.

Le recensement exhaustif des attaques est devenu impossible tant celles-ci sont nombreuses. Cagoulés, armés de bâtons et de pierres, souvent aussi de fusils, des centaines de colons harcèlent, quotidiennement, des villageois palestiniens. Depuis la semaine du 5 octobre, plusieurs véhicules ont été incendiés, une mosquée et des bâtiments dégradés, tandis que le bétail a été empoisonné, volé ou égorgé, comme à Kafr Malik, samedi, selon les constatations de la photographe du Monde.

Des journalistes ont aussi été attaqués, dont l’américaine Heidi Levine, blessée vendredi 16 octobre. Le lendemain, une délégation de diplomates belges, polonais et français, qui venait participer à la récolte, à Taybeh, un village chrétien, a été prise à partie par des colons. Contre toute évidence, le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a émis des doutes sur la gravité des faits et laissé entendre que le récit des derniers incidents relèverait d’« une campagne coordonnée visant à diffamer Israël ».

Les diplomaties belge et polonaise ont déploré l’attaque, samedi, en fin de journée. De son côté, le ministère des affaires étrangères français a, lui, condamné, dimanche, l’agression « gravissime », par des colons, du maire d’Aulnoye-Aymeries (Nord), qui se trouvait ​la veille dans ‌le village de Taybeh et a exprimé « son soutien et sa solidarité » ⁠aux représentants des missions diplomatiques présents, dont le consul général de France à Jérusalem.

La récolte des olives, en 2025, avait déjà été marquée par de très nombreuses attaques. Celle de 2026, qui a commencé près d’un mois avant les élections législatives israéliennes, prévues le 27 octobre, apparaît encore plus violente. Avant même son démarrage officiel, l’ONG Yesh Din avait comptabilisé plus d’une centaine d’incidents dans 75 villages. « Près de 200 attaques de colons liées à la récolte des olives ont fait des victimes ou des dégâts matériels. C’est plus que les 185 incidents enregistrés sur l’ensemble de la saison 2025 », a signalé le bureau des affaires humanitaires de l’ONU, jeudi 15 octobre. « Un tsunami quotidien de terrorisme juif », a écrit, samedi soir, le mouvement Commandants pour la sécurité d’Israël, une organisation reconnue qui rassemble plusieurs centaines d’officiers supérieurs retraités. « Du terrorisme juif sous les auspices du gouvernement », a critiqué le principal leader de l’opposition, Gadi Eisenkot.

L’armée israélienne interrompt la récolte des olives, alors que des colons israéliens approchent, à Khirbet Abou Falah, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026.
L’armée israélienne interrompt la récolte des olives, alors que des colons israéliens approchent, à Khirbet Abou Falah, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026. LAURENCE GEAI /MYOP POUR « LE MONDE »
Des Palestiniens fuient une oliveraie, alors que l’armée israélienne interrompt la récolte en lançant des grenades assourdissantes, à Khirbet Abou Falah, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026.
Des Palestiniens fuient une oliveraie, alors que l’armée israélienne interrompt la récolte en lançant des grenades assourdissantes, à Khirbet Abou Falah, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026. LAURENCE GEAI /MYOP POUR « LE MONDE »

Les colons cherchent à instaurer un climat de terreur en Cisjordanie occupée, qu’ils appellent « Judée-Samarie », en référence aux dénominations utilisées dans la Bible. « Les Palestiniens sont terrifiés à l’idée de sortir de chez eux », témoigne Amit Orfali, un jeune activiste israélien de l’ONG Torat Tzedek, rencontré alors qu’il accompagnait dans leurs champs, pour les protéger, des habitants du village de Douma. Les terres plus éloignées, elles, ont été abandonnées depuis longtemps.

« Les colons viennent de plus en plus nombreux, volent les olives, attaquent les agriculteurs et les menacent avec des armes », complète une source municipale à Douma. « L’armée protège les colons. Et lorsqu’elle voit les villages tenter de se défendre, elle commence à tirer pour les en empêcher », ajoute-t-elle. Dans ce village, la police et des jeunes colons armés avaient empêché Le Monde d’accéder au site pendant plusieurs heures, lundi 12 octobre.

Les ONG décrivent des méthodes organisées. « Les colons attaquent, donc des familles vont perdre l’accès à leurs fermes, à leurs champs et leurs réserves d’eau, les routes vont fermer, et leurs maisons risqueront ensuite la démolition », explique Bushra Khalidi, chargée de l’action humanitaire pour l’ONG Oxfam. « L’explication selon laquelle il s’agirait de quelques colons terroristes criminels isolés, échappant au contrôle, ne tient pas alors qu’il s’agit d’un système dans lequel l’expansion des colonies, la protection militaire, les démolitions et les restrictions de mouvement se renforcent mutuellement », poursuit la responsable, installée à Ramallah.

Des agneaux tués par des colons israéliens lors d’une attaque visant une bergerie appartenant à des Palestiniens, à Kfar Malik, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026.
Des agneaux tués par des colons israéliens lors d’une attaque visant une bergerie appartenant à des Palestiniens, à Kfar Malik, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026. LAURENCE GEAI /MYOP POUR « LE MONDE »

Les colons veulent rendre la vie impossible aux Palestiniens. « Détruire ou déraciner des oliviers qui sont là depuis plus de cent ans, c’est comme détruire le patrimoine, la culture, la vie, l’existence et l’identité des Palestiniens », insiste Abbas Melhem, directeur exécutif du syndicat des agriculteurs, lui-même empêché, depuis 2023, de récolter ses 700 oliviers près de Jénine. Au moins 140 000 personnes vivent directement de la culture des olives dans le territoire occupé. L’impact économique de récoltes rendues impossibles est majeur pour ces familles et les villages concernés. Ces pertes financières vont s’ajouter à une situation économique catastrophique.

Des champs entiers rasés

La stratégie des colons s’appuie sur le développement accéléré, depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuelle coalition gouvernementale fin 2022, d’« avant-postes » pour renforcer les colonies déjà installées. Un nombre record de 130 fermes ont ainsi été créées depuis quatre ans avec le soutien de ministres d’extrême droite israéliens. Rien qu’en 2025, quelque 30 000 hectares ont ainsi été accaparés, colline par colline, soit pratiquement l’équivalent de la superficie de la bande de Gaza, selon le recensement établi par les ONG Peace Now et Kerem Navot.

Les colons et l’armée procèdent aussi, de façon méthodique, presque quotidiennement, à l’arrachage d’oliviers, dont certains plus que centenaires. Selon des sources agricoles, plus de 30 000 oliviers ont été arrachés ou détruits depuis trois ans. Comme dans la bande de Gaza ou dans le sud du Liban, où l’Etat hébreu a détruit un nombre considérable d’immeubles et de maisons, des bulldozers viennent régulièrement raser des champs entiers.

« Si des Palestiniens attaquaient des colonies israéliennes trois fois par jour, dix fois par jour, cinquante fois par jour, nous pouvons imaginer ce que feraient les services de sécurité israéliens pour y mettre fin. Ce ne sont pas seulement quelques éléments incontrôlables, c’est tout un système qui permet cela », insiste Allegra Pacheco, au nom du Consortium de protection de la Cisjordanie, un réseau d’ONG internationales qui tente d’éviter le transfert forcé de communautés isolées.

Des enfants regardent les traces de sang dans la voiture d’un Palestinien ayant été blessé et pris en chasse par des colons israéliens, à Aqraba, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026.
Des enfants regardent les traces de sang dans la voiture d’un Palestinien ayant été blessé et pris en chasse par des colons israéliens, à Aqraba, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026. LAURENCE GEAI /MYOP POUR « LE MONDE »
Dans le véhicule d’un Palestinien ayant été pris en chasse et blessé par des colons israéliens, à Aqraba, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026.
Dans le véhicule d’un Palestinien ayant été pris en chasse et blessé par des colons israéliens, à Aqraba, en Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2026. LAURENCE GEAI /MYOP POUR « LE MONDE »

Avant le début des récoltes, l’armée a dicté un nombre considérable d’ordres militaires interdisant l’accès à des zones entières de la Cisjordanie occupée, illustrant son double discours sur la lutte contre les colons violents et l’aide apportée en réalité au processus d’annexion. L’ONG israélienne Peace Now a relevé que près de 90 000 dunams (9 000 hectares) ont été classés zones militaires en amont du début des récoltes, donc interdits d’accès, soit une augmentation de 30 % en comparaison avec 2025.

« Les ordres militaires racontent l’histoire de la politique criminelle du gouvernement : les colons s’emparent illégalement de toujours plus de collines avec l’encouragement et le soutien du gouvernement, tandis que l’armée, de son côté, ferme de vastes zones aux Palestiniens sous prétexte de défendre ces avant-postes illégaux », dénonce Peace Now, spécialisée depuis des décennies dans le suivi de la colonisation. « Dans de nombreux cas, au lieu de protéger les agriculteurs palestiniens, les soldats les expulsent de leurs terres, protègent les assaillants ou participent activement aux attaques », constate encore l’ONG B’Tselem.

Des sources militaires ont exprimé la crainte, ces dernières semaines, que les violences des colons provoquent une révolte en réaction. A défaut de procéder à des arrestations significatives parmi les colons, l’armée a renforcé son dispositif dans les territoires qu’elle occupe depuis cinquante-neuf ans. D’autres sources ont agité l’hypothèse – pourtant jugée peu crédible – que les forces de sécurité palestiniennes finissent par retourner leurs armes contre les Israéliens. Un moyen pour la coalition au pouvoir de menacer la Cisjordanie occupée d’une guerre totale. Allegra Pacheco s’alarme : « Les Palestiniens ne bénéficient d’aucune protection en Cisjordanie. L’armée israélienne, en tant que puissance occupante, est censée les protéger et ne le fait pas. L’Autorité palestinienne ne peut pas assurer cette protection. Et la communauté internationale n’est pas présente pour l’assurer non plus. »

le Monde