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Par Giuseppe Gagliano

Le rapport de Francesca Albanese décrit un système fondé sur l’élimination des témoins, le contrôle des communications, la propagande et une couverture médiatique sélective. Derrière cette guerre de l’information se cache une autre question décisive : qui sera tenu responsable des crimes commis, et quel ordre politique émergera des décombres ?

Le rapport présenté à l’Assemblée générale des Nations unies par Francesca Albanese introduit le terme de « médiacide » : il ne s’agit pas seulement de l’assassinat de journalistes, mais de la destruction de la fonction publique de l’information. Tuer ceux qui documentent les événements, démanteler les réseaux de communication, empêcher les journalistes étrangers d’entrer sur le territoire et imposer un récit dominant feraient, selon la Rapporteuse spéciale, partie d’un même système.

Ce document n’est pas un jugement. Il s’appuie sur des sources primaires et accessibles au public, des entretiens avec des survivants et des experts, ainsi que sur 89 contributions écrites, dont 62 portaient sur les systèmes médiatiques occidentaux. Mme Albanese reconnaît qu’elle n’a pas pu se rendre dans les territoires palestiniens occupés. Elle note également que seules trois des douze grandes organisations médiatiques contactées ont répondu. Il s’agit là de limites méthodologiques explicites qui doivent être prises en compte parallèlement à l’important corpus de preuves recueillies.

Les trois niveaux du « médiacide »

Le rapport identifie trois processus interdépendants : l’élimination des journalistes palestiniens et de leurs moyens de documentation ; le contrôle israélien par le biais de la censure, des restrictions d’accès, des fermetures de médias et de la discréditation des sources palestiniennes ; et la reproduction des récits israéliens par les organes de presse occidentaux et les plateformes numériques, souvent sans vérification suffisante ni contexte historique et juridique.

Albanese fait également état des menaces proférées par le Hamas à l’encontre des journalistes à Gaza, des restrictions imposées par l’Autorité palestinienne en Cisjordanie et du rôle essentiel joué par les publications israéliennes indépendantes. Les responsabilités décrites concernent donc des institutions, des organisations, des entreprises et des acteurs individuels, plutôt qu’un peuple tout entier.

Tuer un journaliste, c’est affaiblir les preuves

Selon les chiffres cités, les forces israéliennes ont tué près de 300 journalistes et en ont blessé plus de 400 depuis octobre 2023. Le rapport recense 240 incidents impliquant l’utilisation de balles réelles contre des équipes de presse, la destruction de plus de 150 logements de journalistes et 139 agressions commises par des colons à l’encontre de professionnels des médias en Cisjordanie. Environ 70 journalistes auraient été tués en représailles à leur travail.

Le rapport rappelle le cas de la photographe Fatma Hassouna, tuée aux côtés de cinq membres de sa famille un jour après l’annonce de la projection d’un documentaire sur sa vie au Festival de Cannes. Il examine également l’attaque de l’hôpital Nasser en août 2025 : une première frappe a tué un caméraman de Reuters, tandis qu’une seconde a touché des journalistes et des secouristes qui s’étaient précipités sur les lieux.

Israël a affirmé à plusieurs reprises que certains des journalistes tués étaient des membres du Hamas. Albanese rétorque que le droit international humanitaire protège les journalistes en tant que civils, à moins qu’il n’y ait des preuves qu’ils aient directement participé aux hostilités. Une affiliation présumée, un emploi ou des opinions politiques ne suffisent pas à lever cette protection.

D’un point de vue stratégique, priver le champ de bataille d’observateurs indépendants accroît la liberté d’action militaire. Il devient plus difficile de reconstituer les attaques, d’identifier les victimes, de déterminer quelles armes ont été utilisées et de contester les versions officielles. La supériorité de l’information ne se limite donc pas à la connaissance de l’ennemi : elle inclut également le pouvoir de déterminer ce que les alliés, l’opinion publique internationale et les tribunaux pourront apprendre au sujet de la guerre.

Contrôler les communications

La destruction des locaux des médias, des émetteurs, des câbles et des réseaux téléphoniques a des conséquences qui vont bien au-delà du fait de réduire les journalistes au silence. Les coupures de communication entravent les services d’ambulance, l’aide humanitaire, la recherche des personnes disparues, les transferts financiers et les alertes en cas de danger imminent.

Le rapport rappelle que Gaza a été maintenue pendant des années sur un réseau mobile obsolète. Le 10 juin 2025, le dernier câble en état de marche desservant le centre et le sud de la bande de Gaza aurait été touché.

La dimension militaire se recoupe ici avec la dimension économique. Sans communications, les hôpitaux, les entreprises, les services publics et l’aide humanitaire ne peuvent pas fonctionner. Toute reconstruction future resterait dépendante de celui qui contrôle les fréquences, les connexions réseau, les équipements et les autorisations. La souveraineté technologique devient donc une composante essentielle de la souveraineté politique palestinienne.

Propagande, publicité et médias occidentaux

Albanese décrit un système d’information soutenu par des ressources financières considérables. En 2025, Israël aurait signé des contrats publicitaires d’une valeur d’environ 50 millions de dollars, notamment avec Google et X, afin d’atteindre les publics occidentaux et de nier l’existence d’une famine à Gaza.

Selon le rapport, ces plateformes ont simultanément restreint les contenus palestiniens tout en tolérant les discours de haine, les propos déshumanisants et les images dégradantes publiées par des soldats israéliens. La question ne se limite donc pas à la censure. Elle concerne également la diffusion commerciale des discours officiels par l’intermédiaire d’entreprises dont les systèmes déterminent quelles informations deviennent visibles et lesquelles disparaissent.

Les critiques adressées aux grands médias occidentaux portent sur un processus plus subtil : la dépendance vis-à-vis des sources israéliennes, l’omission de l’occupation et du blocus de Gaza, la répétition d’allégations non vérifiées et le fait que les rectifications reçoivent bien moins d’attention que les affirmations initiales.

Le rapport examine également les titres impersonnels dans lesquels les Palestiniens sont simplement décrits comme ayant « péri », sans identifier qui les a tués. Il ne s’agit pas seulement d’une question linguistique. Le choix des mots répartit la responsabilité, la crédibilité et l’empathie. Il peut transformer une action militaire en un événement apparemment naturel et faire disparaître l’acteur du récit de l’action.

Le clivage géopolitique

Pour Israël, le contrôle du discours procure un avantage stratégique immédiat. Il réduit la pression sur les gouvernements alliés et contribue à préserver les livraisons d’armes, la coopération industrielle et le soutien diplomatique.

À moyen terme, cependant, l’écart croissant entre les récits officiels et les preuves disponibles risque d’éroder la crédibilité d’Israël, d’intensifier les protestations et d’aggraver son isolement dans l’ensemble du Sud global. Gaza accélère donc la crise de l’ordre international dirigé par l’Occident, dont les gouvernements sont accusés d’appliquer le droit international en fonction de l’identité de l’allié concerné.

Pour l’Europe, y compris l’Italie, cette question touche directement à la qualité de la prise de décision publique. Les autorisations d’exportation d’armes, les accords industriels, les relations commerciales et le soutien diplomatique nécessitent tous des informations fiables et vérifiées de manière indépendante. Si la source principale reste l’une des parties au conflit, les risques politiques et juridiques s’étendent également aux gouvernements qui continuent à fournir une aide militaire ou matérielle.

La recommandation centrale d’Albanese porte donc sur la préservation des preuves. Vidéos, photographies, archives, enregistrements et témoignages doivent être protégés et mis à la disposition des autorités judiciaires.

Le « mediacide » vise à faire disparaître à la fois le témoin et la possibilité d’un jugement. Lorsque la destruction du présent s’accompagne également de l’effacement de ses traces, l’impunité n’est plus seulement une conséquence de la guerre. Elle devient l’un de ses objectifs.

Intelligence Geopolitica