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L’aide discrète de Moscou et de Pékin a contribué de manière significative à renforcer la riposte asymétrique de Téhéran, qui a mis en difficulté la machine de guerre américaine.

Roberto Iannuzzi

Le président chinois Xi Jinping aux côtés du défunt Guide suprême de l’Iran, Ali Khamenei (Crédit photo : Khamenei.ir/Wikipedia Commons)

Alors que l’agression militaire israélo-américaine contre l’Iran, qui a rapidement débouché sur une guerre régionale, laisse présager une crise énergétique plus grave que celle de 1973, de nombreux commentateurs ont spéculé sur la discrétion apparente de la Russie et de la Chine dans ce conflit.

Certains ont fait remarquer que, malgré les vives condamnations de l’attaque israélo-américaine et de l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, ni Moscou ni Pékin n’auraient intervenu militairement pour soutenir Téhéran.

Beaucoup ont soutenu que les deux pays tireraient profit d’un conflit qui verrait les États-Unis s’enliser une fois de plus au Moyen-Orient.

La réalité est plus complexe et nuancée. S’il est vrai que la Russie et la Chine tirent certains avantages à court terme de cette crise, elles courent toutes deux de graves risques à long terme en cas de défaite de l’Iran.

Et tant Moscou que Pékin ont pris certaines mesures pour soutenir Téhéran, tout en cherchant à éviter un affrontement direct avec Washington et à ne pas s’aliéner les monarchies arabes du Golfe qui subissent les représailles iraniennes.

La clairvoyance chinoise

Avant le déclenchement de la guerre, 20 millions de barils de pétrole par jour (un cinquième des besoins mondiaux) et plus d’un tiers des approvisionnements en gaz naturel liquéfié (GNL) transitaient par le détroit d’Ormuz.

84 % du pétrole brut et 83 % du GNL provenant du Golfe étaient destinés aux marchés asiatiques. Cependant, ce sont les alliés asiatiques de Washington (notamment le Japon et la Corée du Sud) qui subissent le plus les conséquences du blocage des approvisionnements, bien plus que la Chine.

Pékin a atteint en 2025 un taux d’autosuffisance énergétique de 84,4 %, reposant sur le duo unique du charbon et des énergies renouvelables.

Le pétrole et le gaz ne représentent respectivement que 18,2 % et 8,9 % de la consommation d’énergie primaire. Bien que plus de 70 % du pétrole et 40 % du gaz soient importés, la Chine a diversifié ses sources d’approvisionnement.

Pékin a en outre constitué des réserves stratégiques de plus de 1,2 milliard de barils, soit l’équivalent de 100 à 130 jours d’importations nettes, précisément en prévision d’un scénario tel que celui qui s’est récemment produit dans le Golfe.

De même, la Chine a réduit sa dépendance vis-à-vis des importations d’hélium (essentiel à la production de microprocesseurs), mises à mal par la guerre dans le Golfe.

Ce conflit est appelé à renforcer l’image de la Chine en tant que partenaire fiable par rapport aux États-Unis, tant dans le monde développé que dans les pays en développement. Pékin pourrait attirer des capitaux et ancrer des chaînes d’approvisionnement. Le pétrodollar pourrait s’affaiblir davantage au profit du renminbi, la monnaie chinoise.

Bien sûr, l’économie de Pékin est également appelée à subir les conséquences de la crise au Moyen-Orient, mais dans une moindre mesure que d’autres pays.

Les exportations clés de la Russie

La hausse des prix du pétrole a également profité à la Russie, qui pourrait tirer au moins 3,5 milliards de dollars de recettes supplémentaires par mois de ses exportations de pétrole brut. Ces dernières ont augmenté à la suite de la suspension des sanctions décrétée par les États-Unis pour tenter de contenir la crise énergétique résultant de la fermeture du détroit d’Ormuz.

La situation d’urgence provoquée par le blocage des exportations en provenance du Golfe rend le monde encore plus dépendant de Moscou pour la production d’engrais. La Russie fournit en effet environ 23 % des exportations mondiales d’ammoniac, 14 % de celles d’urée et, avec la Biélorussie, environ 40 % de celles de potasse, éléments essentiels à la production d’engrais.

La guerre des couloirs commerciaux

Les avantages pour la Russie et la Chine sont toutefois contrebalancés par les difficultés qui découleront de la crise économique mondiale provoquée par le conflit, mais aussi par des risques stratégiques d’une tout autre ampleur.

La compétition mondiale actuelle se joue sur les routes commerciales et les grands projets d’infrastructure et technologiques de la nouvelle connectivité mondiale, organisés le long de corridors souvent en concurrence les uns avec les autres.

L’Iran se trouve au carrefour de cette compétition. Le pays est un nœud terrestre et maritime clé de la Belt and Road Initiative (BRI), la « route de la soie » chinoise.

Il est également le pivot de l’International North-South Transport Corridor (INSTC), un axe logistique qui permet à Moscou d’exporter ses marchandises vers l’Inde via l’Iran, en contournant le canal de Suez.

Les États-Unis ont mis en place des corridors en concurrence directe avec ces deux projets.

L’India-Middle East-Europe Economic Corridor (IMEC), qui devrait favoriser la connectivité et l’intégration économique entre le sous-continent indien, la péninsule arabique et l’Europe, en passant par Israël, se présente comme une alternative à la BRI.

La « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP), qui vise à relier la Turquie à l’Asie centrale via l’enclave azérie du Nakhitchevan, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, entend quant à elle s’insérer le long de la frontière sud de la Russie, coupant ainsi la continuité de l’INSTC.

Comme l’a candidement admis Boaz Golany, professeur au Technion, l’Institut israélien de technologie, l’attaque israélo-américaine contre l’Iran vise à affaiblir la BRI, mettant également en péril les investissements chinois dans le Golfe.

Cette attaque vise en outre à empêcher Moscou d’accéder au Golfe et à l’océan Indien.

Israël lance un défi à Pékin et à Moscou

Dans les jours qui ont précédé le cessez-le-feu du 7 avril, Israël a bombardé de nombreux tronçons du corridor ferroviaire stratégique Xi’an-Téhéran, inauguré en juin 2025, qui relie la Chine à l’Iran dans le cadre de la BRI.

Cette importante ligne ferroviaire avait été conçue pour transporter du pétrole et des marchandises entre les deux pays beaucoup plus rapidement que par voie maritime, réduisant ainsi les délais d’expédition d’environ 20 jours et contournant des points critiques tels que le détroit d’Ormuz et le détroit de Malacca.

Le 18 mars, des avions israéliens avaient bombardé Bandar Anzali, le principal port iranien sur la mer Caspienne, quartier général de la flotte iranienne du Nord, mettant en péril la route maritime stratégique de l’INSTC.

Une capitulation de l’Iran bloquerait la projection continentale de la Chine vers l’ouest et ferait peser une nouvelle menace sur la frontière sud de la Russie.

Pékin et Moscou ont tous deux signé des accords de partenariat stratégique avec l’Iran, respectivement en 2021 et en 2025.

Renforcer la riposte asymétrique de Téhéran

La Chine n’a aucun intérêt à faciliter un affrontement direct avec Washington. La Russie souhaite éviter une rupture définitive avec l’administration Trump (avec laquelle certains hauts responsables russes estiment qu’il est encore possible de trouver un terrain d’entente) et empêcher que le conflit ukrainien ne se confonde avec celui du Moyen-Orient.

Mais derrière cette modération diplomatique se cache une réponse plus nuancée : un soutien à l’Iran calibré pour renforcer les défenses et les capacités industrielles et technologiques du pays sans franchir le seuil d’une implication directe dans le conflit.

Certains composants chinois sont à la base de la production iranienne de missiles et de drones. Des transferts de technologie pour la production de microprocesseurs ont également été signalés.

Concrètement, la Chine fournit des composants et des intrants industriels qui permettent à l’Iran de produire ses propres systèmes d’armes, tout en conservant une « déniabilité plausible » et en générant dans le même temps un effet stratégique décisif.

À la veille du conflit, la société chinoise de satellites MizarVision a systématiquement publié des images haute résolution des systèmes d’armes américains déployés dans la région.

Selon le Financial Times, l’Iran aurait même acheté un satellite espion chinois pour surveiller les bases américaines dans le Golfe.

L’utilisation du système de navigation chinois BeiDou pour guider des missiles et d’autres systèmes d’armes a offert à Téhéran une alternative au GPS contrôlé par les États-Unis, qui peuvent détériorer ou bloquer le signal lors d’un conflit armé.

Selon Defence Security Asia, l’Iran a officiellement effectué la transition du GPS vers le système chinois BeiDou au milieu de l’année 2025, après la « guerre des douze jours ».

En fournissant un soutien en matière de radar, de renseignement et de guerre électronique, la Chine peut tester l’efficacité de sa technologie contre des plateformes occidentales de pointe telles que le F-35 sans implication militaire directe.

Pékin semble également avoir fourni à l’Iran de grandes quantités de perchlorate de sodium, un composant essentiel à la fabrication de propergol solide pour les missiles, garantissant notamment le réarmement de Téhéran après la guerre des douze jours.

De son côté, la Russie semble avoir fourni à Téhéran des images satellites, un soutien pour perfectionner ses drones sur la base de l’expérience acquise en Ukraine, des renseignements (y compris la définition des cibles) et des technologies de guerre électronique.

La contribution russe est, à certains égards, complémentaire de celle de la Chine. L’aide conjointe de Moscou et de Pékin a contribué de manière significative à renforcer la riposte asymétrique de Téhéran, qui a mis en difficulté la machine de guerre américaine.

Le jeu qui se joue en Iran a des implications militaires, stratégiques et économiques qui dépassent largement le cadre régional.

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