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Bien que Trump ne cesse d’affirmer que l’Iran commence à céder, Téhéran estime avoir les trois « M » de son côté : « les munitions, les marchés et les élections de mi-mandat ».

Par Jeremy Scahill

Le président russe Vladimir Poutine et le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi à la Bibliothèque présidentielle Boris Eltsine à Saint-Pétersbourg, le 27 avril 2026. Photo © Dmitry Lovetsky / Pool / AFP via Getty Images.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi effectue actuellement une tournée stratégique afin de se préparer aux deux scénarios potentiels et radicalement différents des jours à venir : un retour à la diplomatie ou une reprise de la guerre avec les États-Unis et Israël. Alors que le président Donald Trump a affirmé que le gouvernement iranien est en proie au chaos interne et que son administration attend une capitulation de l’Iran, un haut responsable iranien a déclaré à Drop Site que Téhéran est en train de mettre en place les conditions d’un nouveau cycle de pourparlers directs.

“Nous avançons actuellement selon notre propre plan, et estimons que la poursuite des négociations n’a pas de sens tant que le gouvernement américain n’aura pas levé le blocus maritime”, a déclaré ce responsable, au fait des délibérations diplomatiques internes en Iran. Il a demandé à rester anonyme car il n’est pas autorisé à discuter publiquement des négociations. “La portée du conflit s’est élargie, et naturellement, la question n’est plus purement nucléaire”.

Téhéran, a déclaré le responsable iranien, reste ferme sur sa requête de levée du blocus naval américain dans le détroit d’Ormuz comme condition pour aller de l’avant. Si cela se produit, un deuxième cycle officiel de pourparlers directs au plus haut niveau pourra avoir lieu.

“Araghchi est le plus haut diplomate iranien. Même s’il n’y avait qu’une chance sur cent de parvenir à une percée, il s’y engagerait”,a déclaré Hassan Ahmadian, éminent analyste iranien et professeur associé à l’université de Téhéran. Il a déclaré à Drop Site que l’Iran a élaboré un plan en plusieurs phases pour mettre fin à la guerre : un véritable cessez-le-feu doit être imposé à Israël dans la région, en particulier au Liban, et un accord doit être conclu dans le détroit d’Ormuz “sans nuire à la sécurité nationale de l’Iran ni à la sécurité régionale”. Une fois ces conditions remplies, des négociations globales sur le programme nucléaire iranien et un accord de non-agression à long terme pourront débuter.

“Les Iraniens affirment que le temps joue en leur faveur pour les trois M : les munitions, les marchés et les élections de mi-mandat. Ces trois M renforcent la position de l’Iran et affaiblissent celle des États-Unis”, a déclaré M. Ahmadian. “De toute évidence, aux États-Unis, ils veulent pouvoir dire : ‘Nous avons mis l’Iran sous pression et nous avons obtenu ceci’. Mon impression est que les Iraniens tiennent à priver les États-Unis, à Trump la victoire qu’il souhaite”.

Alors que des responsables de la Maison Blanche affirment que l’Iran a présenté aux États-Unis une “nouvelle” proposition au cours du week-end et ont relayé ce récit via leurs médias préférés, le responsable iranien a réfuté cette version des faits. Selon Trump, l’Iran autait assoupli sa position ce week-end, mais pas suffisamment pour parvenir à un accord. M. Ahmadian a déclaré qu’il y a en effet eu un récent revirement iranien, mais concernant un ensemble de conditions plus claires pour la reprise des négociations, et non d’une validation des exigences américaines concernant son programme nucléaire.

“Il y a des changements, d’après ce que j’ai compris”, a-t-il déclaré. “Le principal changement est que l’Iran insiste sur l’arrêt immédiat de la guerre dans la région. C’est un élément crucial pour que l’Iran accepte de discuter d’autres questions”.

Concrètement, Téhéran est confronté à un défi sans précédent dans ses relations avec Trump. À deux reprises en un an, Israël et les États-Unis ont bombardé l’Iran en pleines négociations. Trump est imprévisible et se contredit fréquemment — oscillant entre son optimisme quant à un accord et l’affirmation selon laquelle l’Iran aurait cédé aux exigences radicales des États-Unis, pour ensuite faire volte-face et menacer de détruire la civilisation iranienne et de bombarder sans discernement ses infrastructures civiles. L’Iran estime également que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu exerce une influence sans précédent sur les estimations des services de renseignement américains et la prise de décision à la Maison Blanche.

“Notre pays a mené des négociations avec les Américains à divers niveaux ces 30 dernières années — formelles et informelles, publiques et par des voies détournées”, a déclaré le haut responsable iranien, faisant référence aux précédentes négociations entre les États-Unis et l’Iran qui ont impliqué des mois — parfois des années — de diplomatie et de discussions techniques.“C’est comme s’ils se présentaient à un match de football avec les règles du rugby”.

L’Iran méprise totalement l’envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff, et le considère comme un individu ignorant tout des processus diplomatiques et des questions techniques. Kushner est perçu par l’Iran comme l’homme d’Israël à la table des négociations. L’Iran, a déclaré le haut responsable, ne voit aucune raison de traiter avec ces deux personnages sans la présence d’une personnalité telle que le vice-président JD Vance.

La semaine dernière, le gouvernement iranien a annoncé qu’Araghchi se rendrait à Islamabad pour des pourparlers bilatéraux avec les dirigeants pakistanais. S’est ensuivi une vague de spéculations médiatiques selon lesquelles un nouveau cycle de négociations allait bientôt avoir lieu. Trump a annoncé que Vance était en route pour Islamabad et a une nouvelle fois présenté l’Iran comme implorant de nouvelles négociations. Mais il s’est avéré que Vance n’était pas dans l’avion, et l’Iran a continué à nier toute intention de rencontrer des responsables américains au Pakistan.

Trump a alors déclaré envoyer Witkoff et Kushner, et les médias ont été inondés d’articles sur une rencontre avec l’Iran. Certains médias, citant des sources de la Maison Blanche, ont affirmé que des avions étaient en route pour ces rencontres, et la Maison Blanche a laissé entendre que l’Iran ment au sujet des pourparlers à venir.“Les Iraniens veulent discuter, ils veulent discuter en personne”, a déclaré vendredi la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt. “Steve et Jared se rendront au Pakistan demain pour écouter les Iraniens”.

L’Iran a continué de rejeter toute suggestion selon laquelle des pourparlers auraient lieu. “Aucune rencontre n’est prévue entre l’Iran et les États-Unis”, a déclaré le porte-parole du ministre iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baghaei, peu après l’arrivée d’Araghchi au Pakistan. L’Iran, a-t-il ajouté, a abordé toute une série de questions, notamment le commerce. Dimanche, Islamabad a annoncé étendre le transit par le Pakistan des marchandises de pays tiers à destination de l’Iran. Alors que les itinéraires de transit font l’objet de discussions depuis 2008, le timing — alors que Trump affirmait que son blocus naval “asphyxie” l’Iran — était impossible à ignorer.

Après le départ d’Araghchi d’Islamabad samedi et son envol pour Oman, Trump s’est empressé de réécrire le récit et de limiter les dégâts, affirmant qu’il avait en réalité annulé les négociations prévues.“Trop de temps perdu en déplacements, trop de travail !”, a écrit Trump sur Truth Social. “De plus, il y a d’énormes luttes intestines et une grande confusion au sein de leur ‘direction’. Personne ne sait qui est aux commandes, y compris eux-mêmes. De plus, nous avons toutes les cartes en main, eux n’en ont aucune ! S’ils veulent discuter, il leur suffit d’appeler !!!”

Trump a ensuite affirmé qu’à la suite de son refus d’envoyer ses émissaires, l’Iran aurait assoupli sa position, soumettant une nouvelle proposition aux États-Unis.“Ils nous ont remis un document qui aurait pu être meilleur. Et, fait intéressant, immédiatement après mon annulation, en moins de 10 minutes, nous avons reçu un nouveau document bien meilleur”, a déclaré Trump.

Trump continue d’affirmer qu’il a prolongé le cessez-le-feu initial de deux semaines convenu le 7 avril parce que les dirigeants iraniens seraient en proie au désarroi et à des luttes intestines. Ce récit a été largement repris par les médias occidentaux.“Cela fait partie de la guerre cognitive menée contre l’Iran”, a déclaré Ahmadian. “Elle vise la société, les élites et la position du Guide suprême. Ce ne sont pas des informations, ce ne sont pas des renseignements dont ils parlent. Il s’agit essentiellement de division. Et l’objectif principal en Iran est d’accroître la méfiance et de réduire la confiance parmi les élites, ce dont les Iraniens sont, je pense, désormais très bien conscients”.

Ahmadian déclare que d’après l’Iran, ce sont les dirigeants américains qui sont en plein désarroi, comme en témoignent les revirements de Trump, ses menaces non concrétisées et le chaos récent concernant le choix des responsables à Islamabad pour négocier avec l’Iran. Lors du premier cycle de pourparlers directs à Islamabad le 11 avril, la délégation iranienne est arrivée avec “un message clair de Téhéran, avec une équipe représentant l’ensemble du système, et elle est venue avec des arguments très solides pour démontrer l’unité du pays”, a déclaré Ahmadian. Il a ajouté que la partie iranienne a quitté les pourparlers avec l’impression qu’il existe des divergences marquées entre Vance d’une part, et Witkoff et Kushner d’autre part.“Les Iraniens considèrent Witkoff et Kushner comme des représentants des intérêts israéliens, et non de ceux des États-Unis, contrairement à M. Vance, qui représente les intérêts américains dans ces pourparlers”, a-t-il déclaré. “Ils étaient divisés dans leur manière d’aborder les Iraniens”.

Le vice-président américain JD Vance, l’envoyé spécial Steve Witkoff et Jared Kushner arrivent pour des entretiens avec des responsables iraniens le 11 avril 2026 à Islamabad, au Pakistan. Photo de Jacquelyn Martin – Pool/Getty Images.

“Pour moi, ce n’est pas du bluff”

La tournée dans trois pays d’Abbas Araghchi, a déclaré le haut responsable iranien à Drop Site, est destinée à exposer clairement la position de Téhéran aux médiateurs et aux principaux acteurs stratégiques susceptibles de jouer un rôle dans tout accord futur. Oman possède des décennies d’expérience en tant que médiateur sur les questions nucléaires entre les États-Unis et l’Iran, mais Mascate a été prise au dépourvu par l’attaque surprise contre l’Iran, survenue un jour après la visite de son ministre des Affaires étrangères à Washington, alors qu’on lui avait laissé entendre qu’un accord était à portée de main. Compte tenu de la grande expérience et des connaissances techniques d’Oman, l’Iran se réjouit de voir Mascate réintégrer le processus diplomatique. M. Araghchi a également abordé la situation du détroit d’Ormuz, Oman et l’Iran étant les deux seuls États riverains de cette voie navigable stratégique.“Nous nous sommes notamment penchés sur les moyens d’assurer un transit sûr, dans l’intérêt des voisins amis, et du monde entier”, a écrit M. Araghchi sur X.

Au cours de ses entretiens avec les responsables pakistanais, M. Araghchi a présenté un aperçu complet de la position de l’Iran sur toute une série de questions, notamment l’enrichissement nucléaire et l’impasse dans le détroit d’Ormuz. Le haut responsable iranien a précisé qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle proposition, mais plutôt d’une réitération et d’une extrapolation des conditions énoncées par l’Iran depuis février.“Nous avons expliqué nos positions techniques à la partie pakistanaise. Concernant la question nucléaire, les solutions précédemment proposées ont été réexposées pour une meilleure compréhension commune”, a déclaré le responsable. “Nos remarques ne s’adressaient pas aux Américains, il s’agit de discussions bilatérales. Nous estimons que les intermédiaires eux-mêmes doivent également être informés techniquement des propositions”.

Alors que certains responsables iraniens ont exprimé leur frustration face au rôle du Pakistan et ont estimé que ce dernier s’est montré incapable de gérer Trump, M. Ahmadian a déclaré que Téhéran ne critiquera pas publiquement Islamabad.“Ils ne veulent pas que ces pourparlers pèsent sur leurs relations avec le Pakistan en entraînant des conséquences négatives”, a-t-il déclaré.

Avant sa rencontre avec le président russe Vladimir Poutine lundi, M. Araghchi a tenu les États-Unis pour responsables de l’enlisement des négociations.“L’approche des Américains a empêché le cycle de pourparlers précédent d’atteindre son objectif, malgré les progrès réalisés”, a-t-il déclaré, dénonçant “leurs exigences excessives et leurs approches inappropriées”.

Les rencontres de M. Araghchi en Russie – un allié stratégique et militaire clé – ont également un double objectif. Si la guerre reprend ou si elle s’enlise dans une impasse prolongée sans accord global, l’Iran devra tracer une voie alternative pour reconstruire le pays, stabiliser son économie et se préparer à de futures attaques militaires américano-israéliennes. Le soutien de Moscou sera crucial pour tous ces efforts, en particulier la coopération militaire et en matière de renseignement.

Lors de sa rencontre avec M. Araghchi lundi, le président russe Vladimir Poutine a salué “le courage et l’héroïsme avec lesquels le peuple iranien se bat pour son indépendance et sa souveraineté”, et s’est engagé à ce que Moscou offre son aide à l’Iran dans ses efforts pour mettre fin à la guerre. “La Russie, tout comme l’Iran, a l’intention de poursuivre notre relation stratégique”.

La Russie a joué un rôle clé dans l’accord nucléaire de 2015 et pourrait s’imposer comme un garant important des intérêts de Téhéran dans tout accord conclu avec les États-Unis. À la suite de l’accord de 2015, l’Iran a expédié plus de 14 500 kg — soit environ 98 % de son uranium enrichi — vers la Russie. À l’époque, on estimait que l’Iran ne possédait qu’une petite quantité d’uranium hautement enrichi, et la quasi-totalité de ce stock a été transférée à Moscou avec le matériel moins enrichi. Après que Trump a unilatéralement annulé cet accord historique, l’Iran a intensifié ses activités d’enrichissement et disposerait actuellement d’environ 500 kg d’uranium hautement enrichi. Trump a récemment affirmé à tort que l’Iran aurait accepté de laisser les États-Unis envoyer des troupes en Iran pour mettre l’uranium sous séquestre, ce que Trump qualifie de “poussière nucléaire”.

L’Iran a déclaré qu’il ne transférera pas son uranium enrichi hors du pays. Il a plutôt indiqué accepter de le diluer sous supervision internationale. On ne sait pas si cette position changera si la Russie est associée au processus.

“La Russie, et d’après ce que je comprends, la Chine, sont les principaux interlocuteurs auxquels les Iraniens pourraient penser”, a déclaré M. Ahmadian. “Un partenaire qui inspire davantage confiance que les États-Unis, capable de jouer un rôle de médiateur et la destination potentielle si un accord est trouvé concernant l’uranium hautement enrichi. Ce sont là des éléments qui, selon moi, font partie de toute négociation avec la Chine et la Russie”.

L’Iran n’a donné aucune indication publique quant à un potentiel transfert de son uranium enrichi, mais a également affirmé être disposé à résoudre la question dans le cadre d’un accord global avec les États-Unis.“Ces questions, sur le terrain, ont des solutions claires et pratiques, et nous les avons toujours examinées lors de négociations constructives”, a déclaré le responsable iranien. “Toute négociation sérieuse côté américain doit impliquer une équipe importante, comprenant des experts et plusieurs départements gouvernementaux, afin de pouvoir correctement comprendre et traiter un accord significatif couvrant les diverses dimensions intersectorielles de leur côté”.

À l’heure actuelle, l’Iran estime toujours probable une reprise de la guerre par les États-Unis et Israël.“D’après nous, [Trump] n’est pas à même de traiter l’accord”, a déclaré le responsable iranien. “Ils ont fondamentalement décidé de poursuivre la guerre jusqu’à un changement de régime”, ce qui, selon le responsable, continuera d’échouer.

Téhéran a indiqué avoir préparé de nouvelles formes de frappes de représailles et autres actions, notamment dans le détroit d’Ormuz. Le 22 avril, l’agence de presse iranienne Tasnim, affiliée au Corps des gardiens de la révolution islamique, a publié des cartes de l’infrastructure des câbles sous-marins dans le golfe Persique, suscitant des inquiétudes quant à la possibilité que l’Iran coupe ces câbles, provoquant des coupures généralisées d’internet et perturbant le commerce. Les commandants militaires iraniens ont déclaré que, alors que les États-Unis ont déployé des moyens militaires supplémentaires dans la région pendant le cessez-le-feu, Téhéran a également mis cette période à profit pour préparer ses propres systèmes d’armes en vue de nouveaux combats. L’Iran n’a pas caché son intention de cibler les moyens militaires américains, ainsi que les infrastructures de tout État du Golfe soutenant de quelque manière que ce soit les attaques américaines.

Tout ceci se déroule dans un contexte de confrontation de plus en plus tendue dans le détroit d’Ormuz, marqué par des incidents quasi quotidiens, notamment la saisie, l’interception et le détournement forcé de navires.“Je pense que les Iraniens ne resteront pas les bras croisés à regarder les États-Unis harceler et saisir leurs navires. Ils préféreront reprendre la guerre”, a déclaré M. Ahmadian. “S’il n’y a pas d’avancées diplomatiques dans la semaine à venir, je pense qu’une escalade aura lieu. Je m’attends à ce que les États-Unis intensifient la pression militaire sur l’Iran. Mais les Iraniens riposteront plus durement cette fois-ci”, a-t-il ajouté. “L’Iran affirme que si ses infrastructures sont prises pour cible, il ripostera quatre fois plus fort. Ce n’est pas du bluff. Ils le feront, car plus les destructions seront grandes côté américano-israélien, moins les attaques contre les infrastructures iraniennes se poursuivent”.

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