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Une vidéo diffusée par la police montre le colon poursuivant la religieuse de 48 ans, la poussant violemment au sol et lui donnant des coups de pied. (Photo : capture d’écran)

Par Ramzy Baroud  

Les chrétiens palestiniens ont été soumis aux mêmes politiques de nettoyage ethnique, de racisme et d’occupation militaire que leurs frères et sœurs musulmans.

La vidéo est effroyable, même si ce genre d’horreur est désormais synonyme du comportement d’Israël, de son armée, de ses colons armés et d’une société conditionnée à considérer « l’autre » comme un sous-homme.

Pourtant, il ne s’agissait pas de la vidéo virale typique qui émerge presque quotidiennement de la Palestine occupée. La victime, cette fois-ci, n’était pas palestinienne. C’était une religieuse française âgée.

Le 1er mai, des images tournées à Jérusalem ont fait surface, montrant un Israélien de 36 ans courant derrière une religieuse française – chercheuse à l’École française de recherches bibliques et archéologiques – et la poussant violemment à terre.

Dans une démonstration effrayante de cruauté, l’agresseur ne s’est pas contenté de frapper et de s’enfuir. Il s’est éloigné de quelques pas, puis est revenu vers la femme à terre pour lui donner des coups de pied à plusieurs reprises et sans pitié alors qu’elle gisait, impuissante.

Le plus étonnant était le sentiment de normalité qui a suivi. L’agresseur est resté sur les lieux, discutant avec un autre homme qui semblait totalement imperturbable face à ce qui aurait dû être un événement bouleversant dans tout autre contexte.

La vidéo a brièvement fait son apparition dans les médias grand public, suscitant des condamnations de pure forme. Beaucoup ont expliqué cet événement comme s’inscrivant dans le contexte plus large de la violence israélienne, mettant en avant le génocide en cours à Gaza comme l’exemple le plus flagrant de cette agression effrénée.

Mais même le contexte de violence générale n’explique pas entièrement pourquoi une religieuse française a été prise pour cible. Elle n’a pas la peau foncée, elle est européenne, elle est chrétienne, et elle n’a aucune revendication historique ou territoriale susceptible de déclencher la paranoïa « sécuritaire » de l’État sioniste.

Pourtant, cet incident était tout sauf « isolé », malgré la précipitation des responsables israéliens à le qualifier d’exception « honteuse ». Au contraire, la religieuse a été attaquée précisément parce qu’elle est chrétienne.

Cela soulève la question suivante : pourquoi ?

Pour y répondre, il faut reconnaître à quel point les chrétiens palestiniens ont été systématiquement effacés de l’histoire de leur propre terre.

Les chrétiens palestiniens ne sont pas simplement présents sur le territoire ; ils comptent parmi les communautés les plus profondément enracinées en Palestine. Ils sont tout sauf des « étrangers » ou des « spectateurs » pris au piège d’un prétendu conflit religieux entre juifs et musulmans.

En réalité, la présence arabe chrétienne en Palestine précède de plusieurs siècles l’ère islamique. Ils sont les descendants de tribus historiques qui ont façonné l’identité de la région bien avant l’avènement des étiquettes politiques modernes.

La marginalisation des chrétiens palestiniens est un phénomène relativement récent, profondément lié au colonialisme occidental. Pendant des siècles, les puissances européennes ont utilisé le prétexte de « protéger » les communautés chrétiennes pour justifier leurs propres interventions impériales.

En conséquence, cela a présenté les chrétiens autochtones non pas comme des Arabes souverains dotés d’autonomie, mais comme des protégés de l’Occident — un récit qui les a effectivement privés de leur statut d’autochtones et les a aliénés de leur propre tissu national aux yeux du monde.

Le sionisme a ajouté une dimension mortelle à cette effacement. Il s’est souvent présenté comme un « protecteur » des chrétiens pour éviter de s’attirer les foudres de ses soutiens occidentaux.

En réalité, les chrétiens palestiniens ont été soumis aux mêmes politiques de nettoyage ethnique, de racisme et d’occupation militaire que leurs frères et sœurs musulmans. Comment expliquer autrement le déclin catastrophique de la population chrétienne ?

Avant la Nakba de 1948, les chrétiens palestiniens représentaient environ 12 % de la population. Aujourd’hui, ce chiffre a chuté à seulement 1 %. Rien que pendant la Nakba, des dizaines de milliers d’entre eux ont été expulsés de leurs foyers à Jérusalem-Ouest, Haïfa et Jaffa, leurs biens ont été pillés et leurs communautés démantelées.

Un rapide coup d’œil à la carte de Jérusalem et de Bethléem aujourd’hui raconte l’histoire d’un effacement en cours. Jérusalem est systématiquement vidée de sa population autochtone, tant chrétienne que musulmane. Les biens et lieux de culte chrétiens sont soumis à des restrictions, et la « petite ville » de Bethléem a été engloutie par un anneau de colonies illégales et un mur d’apartheid de 8 mètres de haut qui a transformé le lieu de naissance du Christ en une prison à ciel ouvert.

Pourtant, malgré cela, on entend rarement parler de la lutte pour la survie des chrétiens palestiniens. Au lieu de cela, le monde aperçoit parfois des « incidents » — comme l’habitude courante des extrémistes juifs de cracher sur les pèlerins étrangers et le clergé à Jérusalem. Ce comportement est devenu si banalisé que des ministres israéliens, tels qu’Itamar Ben-Gvir, ont déjà défendu cet acte comme une « coutume ancestrale » qui ne devrait pas être criminalisée.

Si l’histoire des chrétiens palestiniens est rarement racontée, c’est parce qu’elle ne s’inscrit pas clairement dans les récits commodes utilisés par les gouvernements occidentaux. Ceux-ci tiennent à présenter le « conflit » comme un État juif luttant pour son identité contre une menace « islamique » monolithique. Israël s’investit fortement dans ce même trope du « choc des civilisations », se positionnant comme l’avant-garde de la « civilisation occidentale » contre l’extrémisme arabe.

Mais certains Palestiniens – musulmans comme chrétiens – sont, dans une moindre mesure, également coupables de tomber dans ce piège. Les premiers présentent souvent la résistance palestinienne comme une lutte exclusivement musulmane ; quant aux seconds, certains participent au discours même qui a conduit à leur marginalisation au départ.

Le génocide de Gaza a toutefois prouvé que cette logique était non seulement erronée, mais aussi intenable. Tout au long du massacre, Israël a détruit plus de 800 mosquées, mais n’a pas épargné les sanctuaires chrétiens.

Le 19 octobre 2023, une frappe aérienne israélienne a visé un bâtiment situé dans l’enceinte de l’église Saint-Porphyre, l’une des plus anciennes églises du monde.

Lors de ce massacre, 18 chrétiens palestiniens ont été tués, leur sang se mêlant à la poussière d’un sanctuaire vieux de 1 600 ans. Ce fut un rappel dévastateur que le missile israélien ne fait pas la distinction entre une mosquée et une église, ni entre le sang d’un musulman et celui d’un chrétien.

L’histoire de la religieuse française mérite toute l’attention qu’elle a reçue, tout comme le fait que des pèlerins aient été pris pour cible. Mais alors que les gros titres passent à autre chose, nous devons nous rappeler que les chrétiens palestiniens endurent une souffrance collective, profondément enracinée dans le sol même de la Palestine. Ils constituent désormais une communauté en danger, et Israël en est le responsable. Sans eux, la Palestine n’est plus la même.

La patrie palestinienne n’est pleinement unie que lorsqu’elle est le berceau de la coexistence religieuse, et les chrétiens palestiniens sont au cœur même de cette histoire, qui remonte à deux millénaires. Leur survie n’est pas une « question de minorité » : c’est la survie de la Palestine elle-même.

Palestine Chronicle