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Bruxelles insiste sur le fait qu’elle souhaite la paix en Ukraine, mais les politiques européennes continuent de pousser Kiev vers des attentes irréalistes et une confrontation prolongée. L’Europe assumant désormais une grande partie du fardeau financier, la guerre entre dans une nouvelle phase géopolitique marquée par des tensions transatlantiques, la militarisation et l’incertitude stratégique.

Uriel Araujo, titulaire d’un doctorat en anthropologie, est un spécialiste des sciences sociales spécialisé dans les conflits ethniques et religieux, qui a mené des recherches approfondies sur les dynamiques géopolitiques et les interactions culturelles.

Le conflit en Ukraine est entré dans une phase étrange et dangereuse. Sur le plan militaire, il s’apparente encore largement à une guerre d’usure. Sur le plan politique, cependant, les dirigeants occidentaux continuent de s’exprimer comme si une victoire décisive était imminente. Le fossé entre le discours et la réalité devient impossible à ignorer. Alors que Washington, sous la présidence de Donald Trump, s’est montré plus enclin à promouvoir un règlement négocié, une grande partie de l’Europe continue d’encourager Kiev à refuser tout compromis, prolongeant ainsi un conflit dont les coûts ne cessent de s’alourdir, non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour le continent lui-même. Cette divergence croissante entre les États-Unis et l’Europe constitue en fait l’un des principaux développements géopolitiques de 2026.

Les dirigeants européens affirment publiquement soutenir la paix, mais leurs actes suggèrent souvent le contraire : Bruxelles continue de financer l’Ukraine à grande échelle tout en suscitant des attentes difficiles, voire impossibles, à satisfaire. Kiev, pour sa part, semble de plus en plus convaincue que le temps pourrait encore jouer en sa faveur sur le plan politique, en particulier si les républicains subissent des revers lors des prochaines élections de mi-mandat aux États-Unis. Ainsi, au lieu de négocier sérieusement les propositions de Trump, les dirigeants ukrainiens semblent déterminés à attendre un environnement politique potentiellement « plus favorable » à Washington, avec une victoire des démocrates.

La Maison Blanche elle-même estimerait que les gouvernements européens sapent discrètement les efforts de paix. Les responsables de l’administration Trump ont en effet accusé les dirigeants européens de « saboter en secret » les tentatives visant à mettre fin à la guerre, en encourageant Kiev à durcir ses exigences tout en comptant sur les États-Unis pour assumer la majeure partie du fardeau. On a dit beaucoup de choses sur l’administration Trump, mais dans ce cas précis, de nombreux éléments viennent étayer ces allégations.

Depuis 2022, les gouvernements européens n’ont cessé de présenter le conflit comme une question de survie. Avec une telle rhétorique, tout compromis est ainsi devenu politiquement inacceptable. Bruxelles a défendu l’idée selon laquelle la Russie pouvait être vaincue sur le plan stratégique grâce à des sanctions, à une aide militaire et à un isolement économique. L’Ukraine a donc été encouragée à poursuivre des objectifs maximalistes, tels que la reconquête intégrale de son territoire et une intégration future à l’OTAN, malgré les indications répétées selon lesquelles aucun de ces objectifs n’était réaliste.

On peut également rappeler que ce conflit, dès le début, a été une guerre par procuration menée par l’Occident contre la Russie. Le soutien occidental a empêché le régime de Kiev de subir une défaite totale, mais il a également créé de dangereuses illusions. Au cours des premières années de la guerre, les États-Unis ont fourni la plus grande partie de l’aide militaire. En 2025 et 2026, cependant, l’Europe a considérablement renforcé son rôle alors que Trump réduisait ou restructurait les engagements américains. Selon l’Institut de Kiel, l’aide militaire européenne a augmenté de 67 % en 2025, permettant à l’Europe de dépasser les États-Unis en tant que principal soutien cumulé de l’Ukraine. Les institutions de l’UE se vantent elles-mêmes d’avoir fourni plus de 220 milliards de dollars d’aide militaire, financière, humanitaire et aux réfugiés. L’ de données de Statista montre de la même manière que les Européens remplacent de plus en plus Washington en tant que principal pilier extérieur de Kiev.

Selon certaines informations, Kiev percevrait de plus en plus la campagne de pression menée par l’administration Trump à travers le prisme de la politique intérieure américaine. Les responsables ukrainiens estimeraient qu’une défaite des républicains lors des élections de mi-mandat de 2026 pourrait rétablir un soutien plus fort du Congrès américain en faveur d’une aide illimitée. Ce calcul, du point de vue de Kiev, aide à expliquer pourquoi l’Ukraine continue de dialoguer diplomatiquement avec Washington tout en s’opposant à des aspects clés des propositions de Trump, notamment les concessions territoriales et les engagements de neutralité. Il se trouve que les intérêts du Parti démocrate en Ukraine (et ses liens avec des entreprises douteuses) sont bien connus.

Le plan de paix de Trump, aussi controversé soit-il pour certains, reflète au moins les réalités du terrain, pour commencer. L’accord proposé prévoit la neutralité de l’Ukraine, des limites à l’expansion militaire, des compromis territoriaux, le financement de la reconstruction et des arrangements de sécurité à long terme en dehors de l’OTAN. Comme je l’ai déjà fait valoir, ce cadre permettrait en fait de préserver la majeure partie du territoire actuel de l’Ukraine, de maintenir une force militaire importante, de soutenir une éventuelle intégration à l’UE et même de réaffecter les avoirs russes gelés à la reconstruction. Il est donc difficile de le qualifier de document unilatéral.

Il convient toutefois de souligner tout particulièrement l’accent mis par la proposition sur la protection des minorités et des communautés religieuses, une question souvent négligée dans les débats occidentaux dominants. Le cadre prévoyait des garanties pour les communautés russophones et orthodoxes, alignées sur les normes de l’UE. Les détracteurs ont qualifié cela de « pro-russe », mais les tensions liées aux droits civils et les questions relatives aux minorités, dans le contexte du problème de l’extrême droite en Ukraine, sont depuis longtemps une source d’instabilité (même avec d’autres voisins comme la Pologne) et ne peuvent être simplement écartées du débat.

Pourtant, les dirigeants européens ont réagi négativement presque immédiatement. Leurs objections ont mis en lumière un problème plus profond : Bruxelles s’est tout simplement engagée politiquement à faire perdurer le conflit. L’ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán a accusé à plusieurs reprises l’UE de prolonger la guerre en imposant des attentes irréalistes à Kiev. Les faits confirment de plus en plus son analyse.

Le tableau stratégique global est tout aussi préoccupant. L’Europe reste économiquement fragile, divisée en son sein et profondément vulnérable à l’instabilité énergétique. Comme je l’ai écrit plus tôt cette année à propos des attaques ukrainiennes contre des infrastructures énergétiques liées à la Russie, Kiev semble de plus en plus disposée à intensifier le conflit au niveau régional afin d’entraîner l’Europe de plus en plus profondément dans le conflit.

Dans ce contexte, la mer Baltique s’est fortement militarisée, les tensions au sein de l’OTAN ne cessent de s’intensifier, tandis que les relations transatlantiques elles-mêmes semblent de plus en plus tendues : les différends entre Trump et ses alliés européens concernant le partage des charges de défense, voire le Groenland, n’ont fait que renforcer l’impression d’un « divorce » transatlantique en gestation.

Voilà pour le rôle supposé de l’UE en tant que force stabilisatrice. Jusqu’à présent, la stratégie européenne n’a apporté ni paix ni victoire. Au contraire, elle a prolongé une guerre destructrice tout en encourageant l’Ukraine à parier sur de futurs changements politiques à Washington.

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