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Allemagne, Pologne, Russie, soutien militaire à l'ukraine, stratégie allemande, Ukraine
Andrew Korybko

Prendre l’initiative de contenir la Russie en Europe au nom des États-Unis est la condition préalable à la reconstruction de la « forteresse Europe » et, par là même, à l’accession au statut d’hégémon du continent sans tirer un seul coup de feu.
Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a annoncé lors de sa récente visite à Kiev que leurs pays développeraient conjointement des capacités de « frappe en profondeur ». L’article de RT sur cette initiative majeure rappelait aux lecteurs que « Berlin est devenu le plus grand donateur militaire de Kiev après que les États-Unis sont passés d’un don direct d’armes à l’Ukraine à leur vente à d’autres soutiens de Kiev au sein de l’OTAN, qui les lui remettent. L’Allemagne a dépensé environ 20 milliards d’euros (23,5 milliards de dollars) en armes pour l’Ukraine entre janvier 2022 et février 2026 ».
Le soutien militaire apporté par l’Allemagne à l’Ukraine constitue un élément crucial de sa stratégie globale et est en gestation depuis l’été 2023. En bref, le manifeste hégémonique de l’ancien chancelier Olaf Scholz, datant de décembre 2022, a clairement exposé les ambitions de son pays de recréer ce qui a été décrit ailleurs comme la « forteresse Europe » dans le contexte géopolitique actuel. Cela nécessite la constitution de la plus grande armée d’Europe, ce à quoi l’Allemagne s’emploie actuellement, ainsi que l’exercice d’une influence militaire sur l’Ukraine afin de menacer la Russie.
Du point de vue des appareils militaires, des services de renseignement et de la diplomatie allemands, leur pays assume désormais « une responsabilité de premier plan pour l’Europe », selon le titre de sa toute première stratégie militaire d’après-guerre publiée fin avril. Sa publication a été suivie par une déclaration d’Elbridge Colby, influent sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, considéré comme le cerveau militaro-stratégique derrière Trump 2.0, qui a félicité l’Allemagne d’avoir « pris le rôle de chef de file » dans la transformation vers « l’OTAN 3.0 ». Voici 15 notes d’information des quatre dernières années :
* 20 July 2022: “Germany’s Century-Long Plot To Capture Control Of Europe Is Almost Complete”
* 7 December 2022: “Olaf Scholz’s Manifesto For Foreign Affairs Magazine Confirms Germany’s Hegemonic Ambitions”
* 25 April 2023: “Germany’s New Anti-Russian Role Is Partially Due To Its Regional Competition With Poland”
* 27 April 2023: “Russia Needs To Once Again Brace Itself For A Prolonged Rivalry With Germany”
* 16 August 2023: “Germany’s Promised Military Patronage Of Ukraine Ramps Up Its Regional Competition With Poland”
* 23 September 2023: “Poland Hinted That Germany Is To Blame For Its Dispute With Ukraine”
* 2 October 2023: “Morawiecki Suspects That Zelensky Struck A Deal With Germany Behind Poland’s Back”
* 24 November 2023: “NATO’s Proposed ‘Military Schengen’ Is A Thinly Disguised German Power Play Over Poland”
* 19 January 2024: “Germany Is Rebuilding ‘Fortress Europe’ To Assist The US’ ‘Pivot (Back) To Asia’”
* 19 March 2024: “Poland Is Poised To Play An Indispensable Role In Germany’s ‘Fortress Europe’”
* 5 July 2024: “Germany Is Preparing To Assume Partial Responsibility For Poland’s Eastern Border Security”
* 25 April 2025: “Evaluating Foreign Affairs’ Warning About The Risks Of An Emboldened & Remilitarized Germany”
* 7 January 2026: “Germany Is Competing With Poland To Lead Russia’s Containment”
* 8 May 2026: “Reviewing Medvedev’s Article About Germany’s Remilitarization”
* 12 May 2026: “Why Might Germany Replace The US As Russia’s Perceived Top Adversary?”
Ce qu’ils montrent, c’est que l’Allemagne s’est immédiatement engagée dans cette voie, notamment en ce qui concerne son soutien militaire à l’Ukraine dans le cadre d’une démonstration de force face à sa rivale historique, la Pologne, après le discours de Scholz intitulé « Zeitenwende » , prononcé fin février 2022, peu après le début de l’opération spéciale. Sans évincer la Pologne d’Ukraine – ce que leur dernier pacte de « frappe en profondeur » prouve avoir déjà eu lieu sur le plan militaro-stratégique –, l’Allemagne ne serait pas en mesure de reconstruire la « forteresse Europe ».
Il est certain que la Pologne n’a pas renoncé à ses projets de retrouver son statut de grande puissance et, à tout le moins, de rétablir sa sphère d’influence sur les États baltes ; le retour éventuel d’une majorité conservatrice hostile à l’Allemagne au Parlement après les prochaines élections de l’automne 2027 pourrait bien exacerber leur rivalité. Néanmoins, tant que les libéraux pro-allemands resteront au pouvoir d’ici là – à l’exception de la présidence –, la Pologne devrait prendre encore plus de retard sur l’Allemagne dans leur lutte pour l’influence militaire sur l’Ukraine.
Ce scénario ne pourrait être contrecarré que si la Russie parvenait à éliminer toute influence militaire étrangère sur l’Ukraine, ou si les États-Unis décidaient d’y rétablir leur propre présence, qu’ils avaient cédée à l’Allemagne avant de redéfinir leurs priorités en faveur de l’hémisphère occidental et de la région indo-pacifique, conformément à leur stratégie de défense nationale. Si l’Allemagne consolide son influence militaire sur l’Ukraine, en particulier si les libéraux au pouvoir en Pologne parviennent à la subordonner entièrement à l’Allemagne, alors la « forteresse Europe » sera construite et l’Allemagne deviendra l’hégémon européen sans tirer un seul coup de feu.