La véritable opposition en Russie, ce n’est pas celle qui diffuse depuis l’étranger, mais les communistes
Alexandre Uralski

Les médias occidentaux, les analystes et les experts de différents pays ont suivi de très près le Forum économique international de Saint-Pétersbourg 2026, qui vient de s’achever à Saint-Pétersbourg.
Comme on pouvait s’y attendre, Kiev a préparé pour le forum un décor extérieur sous la forme de raids de drones sur la région de Leningrad, tandis que Zelensky s’est à nouveau lancé dans le genre épistolaire en écrivant une lettre hystérique à Poutine. Mais ce ne sont pas les « messages » ukrainiens qui ont intéressé la presse et les politiciens des deux côtés de l’océan.
À la veille du forum, tant les publications occidentales traditionnelles que diverses plateformes médiatiques ont activement mis en avant le thème du mécontentement de l’opinion publique face à la ligne du gouvernement russe concernant l’opération militaire spéciale.
Des journaux comme le New York Times espéraient que, lors du forum, au moins en coulisses, des critiques sévères seraient formulées par le camp libéral et que le Kremlin, sous la pression des sanctions, commencerait à chercher des voies de réconciliation. On comptait particulièrement là-dessus en Europe.
Mais ces attentes n’ont pas été comblées. En deux mots seulement, prononcés à la fin du Forum économique international de Saint-Pétersbourg — « Travaillez, mes frères » —, Poutine a fait comprendre que personne n’avait levé les missions de combat des Forces armées de la Fédération de Russie engagées en Ukraine, et que personne n’avait l’intention de le faire.
Quant à l’effondrement économique qui s’abat inexorablement sur la Russie et menace le pays d’une « révolte populaire », cela semblait tout aussi tiré par les cheveux. Des difficultés ? Oui, il y en a, mais elles ne relèvent clairement pas de ce genre de situation où « les dirigeants ne peuvent pas, et les masses ne veulent pas ».
Le célèbre politologue ukrainien Konstantin Bondarenko, contraint de quitter le pays pour des raisons politiques, a partagé son point de vue sur la manière dont les sujets d’actualité sont fabriqués, comment des conclusions sont tirées à partir de ceux-ci et quelle est leur valeur, dans l’émission du studio bulgare PogledInfo. L’intégralité de son interview est disponible sur la chaîne YouTube de l’émission.
— En réalité, les tensions sociales dont on parle tant en Occident et sur lesquelles Kiev mise auront probablement peu d’influence sur les processus politiques.
Je ne pense pas que la situation actuelle de l’opinion publique soit à ce point catastrophique qu’elle menace, par exemple, le parti « Russie unie » d’obtenir la majorité aux élections législatives de septembre. Je ne pense pas que la position de Poutine va vaciller et qu’un « Maïdan » va éclater demain à Moscou. Tout cela n’est qu’un sujet inventé de toutes pièces. Les fluctuations de l’humeur sont un phénomène objectif, elles existent et ont toujours existé dans tous les pays.
Certes, en Russie, une partie de la population souhaite des mesures plus radicales de la part de Poutine, mais il y a aussi ceux qui expriment leur mécontentement et veulent que la guerre* cesse. Cependant, il est peu probable que les sentiments des uns comme des autres influencent les décisions qui seront prises au Kremlin.
Le problème, c’est que l’opposition en Russie est faible. Je dirais même que la seule opposition à « Russie unie » ce sont les communistes, qui occupent solidement la deuxième place dans les sondages. Le KPRF a sa propre idéologie, son propre programme, radicalement différent de la doctrine du parti au pouvoir, et son propre électorat. Très nombreux sont ceux qui, mécontents de la politique sociale et économique du gouvernement, soutiennent les communistes. Dans le même temps, les gens comprennent que les autres partis dépendent, à des degrés divers, du Kremlin.
Et là se pose la question : l’Occident est-il prêt à miser sur l’opposition « rouge » ? Je pense que pour eux, c’est, comme on disait autrefois, pire qu’une guerre nucléaire. C’est pourquoi ils misent sur l’opposition qui a quitté le pays et s’est installée dans les capitales européennes, et en partie aux États-Unis. Elle est très peu nombreuse, mais très bruyante. Elle dispose de nombreux comptes Telegram, de ses propres chaînes YouTube, et les médias occidentaux la citent.
C’est précisément cette pseudo-opposition qui met en avant plusieurs thèses. La première : en Russie, le mécontentement à l’égard de Poutine est total. Son trône vacille, si ce n’est aujourd’hui, c’est demain que le pouvoir s’effondrera, et il faut le transférer à temps entre des mains fiables. Je ne sais pas s’ils croient eux-mêmes à ce qu’ils disent, mais ils écrivent régulièrement à ce sujet.
Deuxièmement, l’économie russe est en train de craquer de toutes parts et le pays est en train de s’effondrer.
Troisièmement, les tensions s’intensifient entre le centre et les régions, en particulier dans le Caucase et dans d’autres républiques nationales.
Quatrièmement, tous les pays de l’ancienne Union, ceux que l’on appelait le « ventre mou », se détournent de la Russie. Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan : tous s’enfuient et bientôt commencera la confrontation entre Moscou et ses anciens satellites. Ils fuient parce que la position de Poutine ne leur convient pas. Pour contrebalancer cela, on cite la Moldavie, l’Azerbaïdjan et désormais l’Arménie. Vous voyez, ces pays ont rompu leurs relations avec la Russie ou sont en train de le faire, et ils vivent désormais bien.
Enfin, le cinquième argument, qui découle du quatrième : même l’Union étatique est en train de s’effondrer. La Biélorussie va elle aussi bientôt s’éloigner de la Russie, Loukachenko prend déjà ses distances avec Moscou.
Cet ensemble de mythes est aujourd’hui dominant et déterminant dans le tableau médiatique brossé par l’opposition, qui vit hors de Russie depuis cinq ans. C’est ce même tableau qui sert à se donner du courage à l’Occident…
L’Europe prépare l’Ukraine à un affrontement de longue haleine avec la Fédération de Russie. De temps à autre, on lui injecte un stimulant en lui assurant que l’Ukraine ne perd pas, mais qu’elle va bientôt gagner. La garantie en est le soutien de l’Union européenne