Claudia Aranda

Il y a des moments dans l’histoire où les faits sont si évidents que le problème n’est plus le manque d’informations, mais le manque de volonté. Gaza en est arrivée là. Nous ne sommes plus face à un scénario d’incertitude. Nous sommes confrontés à une accumulation impressionnante d’avertissements, de rapports, de témoignages d’images satellites, de résolutions, d’enquêtes et de déclarations internationales qui ont décrit une catastrophe humaine aux dimensions historiques. Et pourtant, une grande partie du monde a continué à agir comme si rien de tout cela ne l’obligeait à changer de comportement.
Une enquête d’Al Jazeera, fondée sur des registres douaniers israéliens, révèle qu’au moins 51 pays et territoires ont continué à envoyer du matériel militaire à Israël, alors que la destruction de Gaza se poursuivait. Certains de ces États publiaient parallèlement des déclarations exprimant leur inquiétude sur le plan humanitaire. D’autres réclamaient des trêves humanitaires. Certains allaient même jusqu’à adopter des résolutions internationales appelant au respect du droit international. Les paroles empruntaient une voie. Les armes, une autre.
La contradiction n’est pas des moindres. C’est le cœur du problème.
Le premier avertissement majeur Lest venu de la Cour internationale de Justice. En janvier 2024, la CIJ a conclu qu’il existait un risque plausible de génocide et a ordonné des mesures conservatoires. Cette résolution n’était ni une opinion d’activistes, ni un slogan politique, ni un manifeste idéologique. Il s’agissait d’une déclaration de la plus haute instance judiciaire des Nations Unies. Dès lors, aucun gouvernement ne pouvait plus prétendre l’ignorer.
Le deuxième avertissement est venu de la Cour pénale internationale. Les mandats d’arrêt délivrés contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant ont marqué un événement extraordinaire : les plus hauts dirigeants politiques et militaires israéliens se retrouvaient confrontés à des accusations liées à des crimes internationaux d’une extrême gravité. Une fois de plus, la communauté internationale affirmait qu’il ne s’agissait pas d’une controverse politique ordinaire.
Le troisième avertissement a peut-être été le plus accablant. Francesca Albanese rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, a présenté un rapport décrivant un schéma systématique de destruction, de déplacements, de famine, et de privation des conditions de vie élémentaires. Sa conclusion était sans équivoque. Elle n’a pas parlé d’excès. Elle n’a pas parlé de dommages collatéraux. Elle a parlé de génocide.
Chacun de ces signalements aurait dû, à lui seul, entraîner une réévaluation immédiate des relations militaires avec Israël. Les trois pris ensemble auraient dû rendre inévitable la suspension des transferts d’armes et de matériel de guerre jusqu’à ce que la situation soit clarifiée. Cela n’a pas été le cas.
Au contraire, d’après les registres examinés par Al Jazeera, le flux s’est poursuivi et a même augmenté.
Cette enquête permet en outre de chiffrer précisément ce que de nombreux gouvernements ont tenté de dissimuler pendant des mois derrière des déclarations soigneusement rédigées. Il ne s’agit pas ici de transactions marginales, ni d’erreurs administratives. Il s’agit de plus de 2 600 livraisons de matériel militaire d’une valeur supérieure à 3,2 milliards de shekels.
Nous parlons d’une chaîne d’approvisionnement mondiale qui a traversé l’Amérique du Nord, l’Europe, et l’Asie alors que Gaza était réduite en ruines. Selon l’enquête, 91 % de la valeur de ces livraisons est entrée en Israël après la résolution de la Cour Internationale de Justice de janvier 2024. Autrement dit : après l’avertissement. Après que le monde en ait eu connaissance. Après que l’ignorance ait cessé d’être une excuse.
Les chiffres sont encore plus éloquents lorsqu’on considère les principaux acteurs. Les États-Unis arrivent en tête du classement, avec plus de 42 % de la valeur totale recensée. L’Inde représente environ 26 %. Viennent ensuite la Roumanie, Taïwan et la République tchèque. À eux cinq, ils ont concentré la grande majorité des livraisons militaires recensées. Il ne s’agit pas de pays périphériques du système international. Il s’agit d’acteurs centraux de l’économie mondiale et de l’architecture politique contemporaine.
Et à leurs côtés figurent d’autres noms dont la présence s’avère particulièrement gênante. La Chine. La Turquie. La Suisse. Singapour. Le Brésil. L’Espagne. Le Canada. La France. L’Allemagne. L’Italie. Le Royaume-Uni. Des États qui, à différents moments, ont exprimé leur inquiétude face à la situation humanitaire ont appelé à un cessez-le-feu, ou ont fait part de leur inquiétude face aux souffrances de la population civile palestinienne. Cependant, les registres douaniers examinés par Al Jazeera indiquent que des marchandises classées par Israël comme matériel militaire, ont continué d’arriver en provenance de ces mêmes pays.
C’est là que le débat cesse d’être technique pour devenir politique. Car les munitions ne circulent pas dans le cadre de discours diplomatiques. Les projectiles n’arrivent pas par le biais de résolutions. Les pièces pour blindés ne sont pas transportées par des communiqués de presse.
Tandis que, sur les tribunes des Nations unies, on prononçait des mots tels que « préoccupation », « proportionnalité », « protection des civils » ou même « génocide », dans les ports, les aéroports et les filières logistiques du commerce international, des composants destinés à soutenir l’effort de guerre israélien continuaient de circuler.
Là est le véritable scandale de cette histoire. Ce n’est pas l’existence de divergences diplomatiques. Ce ne sont pas les querelles idéologiques. Ce ne sont pas les alignements géopolitiques.
Ce qui est vraiment scandaleux, c’est la coexistence simultanée de deux discours contradictoires : le discours moral destiné à l’opinion publique, et le discours commercial destiné aux marchés stratégiques.
Le jour, on prononçait des discours sur les droits humains. La nuit, on délivrait des licences d’exportation. Le jour, on exprimait son horreur face aux images de Gaza. La nuit, les chaînes de production restaient intactes. Le jour, on invoquait le droit international. La nuit, on continuait à faire des affaires grâce à la guerre. C’est pourquoi cette enquête ne se contente pas de révéler qui a vendu des armes. Elle met en lumière quelque chose de bien plus profond. Elle révèle l’existence d’un système international capable à la fois de condamner une tragédie et d’en tirer profit. Cela montre que, pour trop de gouvernements, les principes ne semblent s’appliquer que dans la mesure où ils n’entrent pas en conflit avec des intérêts stratégiques, industriels, ou commerciaux. Cela montre que le discours sur les droits humains risque de devenir un simple élément décoratif de la diplomatie, lorsque ceux qui le prononcent ne sont pas prêts à assumer les conséquences économiques qu’implique sa défense.
La question ne concerne plus uniquement Israël. Il s’agit d’une question internationale.
Pendant des décennies, les démocraties occidentales et une grande partie de la communauté internationale ont proclamé qu’après l’Holocauste, l’humanité avait tiré une leçon irréversible : plus jamais ça. Cependant, lorsque le moment est venu de transformer ce principe en décisions concrètes, trop de gouvernements ont invoqué des exceptions, des nuances, des intérêts stratégiques et des considérations commerciales. Il en résulte une profonde fracture morale.
Car l’histoire ne juge pas seulement ceux qui appuient sur la gâchette. Elle juge aussi ceux qui continuent à fournir les armes après avoir été informés de ce qui se passe.
Peut-être que dans quelques années, les tribunaux établiront les responsabilités individuelles. Peut-être que des condamnations seront prononcées. Peut-être que de nouvelles preuves apparaîtront. Peut-être que des milliers de documents juridiques seront rédigés pour tenter de déterminer exactement qui savait quoi et à quel moment.
Mais il y a une question bien plus simple qui se pose déjà. Qu’est-ce que les gouvernements ont fait lorsqu’ils ont été prévenus ? La réponse commence à émerger des registres douaniers. Beaucoup ont continué à commercer. Beaucoup ont continué à exporter. Beaucoup ont continué à regarder ailleurs. Et cette décision, au-delà des futurs verdicts judiciaires, fait déjà partie de l’histoire.
Car la question fondamentale n’est pas de savoir ce que les générations futures sauront à propos de Gaza. Elles sauront tout. Elles verront les images. Elles liront les rapports. Elles étudieront les témoignages. Elles consulteront les archives des Nations Unies, les décisions de justice, les investigations journalistiques et les bilans des fabricants d’armes.
La véritable question sera tout autre. Lorsque les signaux d’alarme ont retenti simultanément à la Cour internationale de justice, à la Cour pénale internationale et au sein des mécanismes des Nations unies chargés des droits humains, qu’a fait le monde ?
La réponse, de plus en plus difficile à dissimuler, est qu’une partie importante de ce monde a continué à faire des affaires. Et peu de formes de cynisme sont plus dangereuses que celle qui consiste à transformer la tragédie humaine en opportunité commerciale, tout en proclamant devant les caméras, son attachement à la dignité humaine.
Claudia Aranda,Journaliste chilienne, spécialisée en sémiologie et en analyse politique. Analyste internationale spécialisée dans l’analyse prospective des processus sociaux. Résidant à Montréal, au Québec, elle couvre pour Pressenza les actualités de l’agence et les thèmes de discussion philosophique contemporaine dans le cadre d’analyses de faits d’actualité variés, en mettant l’accent sur les droits de l’homme, la géopolitique, les conflits armés, l’environnement et le développement technologique. Humaniste et militante pour des causes justes.