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Approche systémique, Etats-Unis, Géopolitique, Géostratégie, Israël, Logistique militaire, Stratégie

Si une quelconque civilisation extraterrestre avait observé la logistique militaire de la Terre depuis l’orbite au cours des trois dernières années (trois sols ou rotations de la Terre autour du Soleil), elle aurait probablement rédigé un rapport concluant que l’armée israélienne constitue une branche expéditionnaire hautement spécialisée et déployée en première ligne du Département américain de la Guerre ou le Pentagone.
Depuis les attaques du 7 octobre 2023 et les guerres (mais sont-elles réellement des guerres?) sur plusieurs fronts qui ont suivi, les preuves visuelles, techniques et matérielles d’une fusion totale entre les forces armées des États-Unis d’Amérique et l’armée d’Israël sont indéniables.
L’US Air Force achemine par avion des dizaines de milliers de tonnes de munitions. Des groupes aéronavals de l’US Navy sont stationnés au large des côtes de trois mers, interceptant drones et missiles pour défendre l’espace aérien israélien, tandis que le CentCom coordonne les flux de renseignements en temps réel. L’US Space Force est devenue une force dédiée uniquement à la défense d’Israël. Le Congrès américain approuve des enveloppes de financement supplémentaires qui éclipsent les budgets de défense de la plupart des pays de l’OTAN, et le Pentagone puise dans ses propres stocks prépositionnés, faisant ainsi du garde-manger de l’armée américaine celui de l’armée israélienne.
Cette dépendance n’est pas seulement très forte ; elle est structurelle et existentielle. Les intercepteurs Tamir du Dôme de fer dépendent totalement de chaînes de coproduction financées par les États-Unis. Les bombes anti-bunkers qui redessinent la géographie souterraine de la bande de Gaza, du Sud-Liban, de la Dahia de Beyrouth et de certains sites iraniens proviennent d’usines américaines. La logique implacable de la chaîne d’approvisionnement suggère une subordination totale.
Dans le modèle traditionnel vassal-suzerzain, ce niveau de dépendance exige généralement un abandon de l’autonomie stratégique. Le suzerain prend les décisions. Le vassal obéit. Mais ce n’est pas exactement le cas concernant le cas très spécial d’Israël.
Et pourtant, nous voici en plein milieu de l’année 2026, et non seulement les forces israéliennes ne sont pas officiellement intégrées à la chaîne de commandement américaine, mais elles ont régulièrement, haut et fort, et parfois avec mépris, rejeté les orientations opérationnelles de la Maison Blanche et du Pentagone. C’est un paradoxe si flagrant qu’il remet en cause les théories habituelles des relations internationales.
Comment se fait-il que la queue n’ait pas réussi à faire bouger le chien ?
La réponse ne réside pas dans la logistique militaire, visible depuis l’espace en ce qui concerne le binôme États-Unis/Israël mais dans un cadre psychologique et stratégique propre à la relation entre les États-Unis et Israël : le renversement de la dynamique de relation suzerain-vassal.
On a généralement tendance à penser qu’une forte dépendance est synonyme de faiblesse. Mais Israël a su transformer sa vulnérabilité en atout (la discussion des causes de cette transformation est rarement débattue puisque contrée par des arguments idéologiques hissés au rang de valeurs morales ex-nihilo).
Les États-Unis ne réapprovisionnent pas Israël par simple altruisme ou sous la pression exclusive d’un lobby national en dépit de l’existence de l’AIPAC ; ils le font parce que les responsables de la sécurité nationale américaine considèrent qu’un effondrement de l’armée israélienne entraînerait une perte catastrophique et inconcevable de la capacité des États-Unis à projeter leur puissance au Moyen-Orient.
Israël fait office de porte-avions insubmersible des États-Unis, le fantôme doté de l’arme nucléaire, de l’arme biologique et de l’arme chimique qui hantent les rouages de la région. Si l’armée israélienne venait à manquer d’intercepteurs demain, l’US Navy devrait abattre elle-même les missiles et les drones adverses pour empêcher une implosion régionale — ce qu’elle a déjà fait et fait depuis des mois. Israël le sait. Cela crée un aléa moral aux proportions épiques. Parce que les États-Unis ont jugé Israël « trop important pour échouer », Israël peut accepter les éléments de dépendance lourde tout en rejetant les contraintes politiques qui y sont généralement associées. La chaîne d’approvisionnement fonctionne non pas parce qu’Israël obéit, mais parce que les États-Unis craignent davantage le vide créé par une défaite israélienne que l’insubordination intrinsèque d’Israël.
L’intégration nécessite une harmonisation doctrinale. On ne peut pas fusionner des armées de niveaux totalement différents (l’armée US est la maison mère et l’armée israélienne une simple filiale régionale) qui mènent des guerres fondamentalement différentes. Après son retrait désastreux d’Afghanistan, l’armée américaine est désormais orientée vers une rivalité avec la Chine, considérée comme un adversaire de même envergure. Elle mise sur des frappes à longue portée, des armes à distance et une cyberguerre aseptisée dans le Pacifique.
En revanche, l’armée israélienne mène une guerre sanglante, sale- puisque visant en priorité les populations civiles- rapprochée et territoriale, qu’elle considère comme une nécessité existentielle, à ses frontières provisoires et flottantes immédiates. La doctrine de l’armée israélienne — ancrée dans le traumatisme de 2023 — exige une liberté tactique, l’affranchissement de toutes les lois de guerre et éthiques, une approche offensive inspirée de la doctrine Dahia, qui va toujours à l’encontre des principes du droit de la guerre et des objectifs régionaux de désescalade.
Tenter de fusionner ces forces reviendrait à greffer un scalpel chirurgical sur une masse. Le Pentagone ne souhaite pas assumer la responsabilité du commandement des opérations de l’armée israélienne dans les zones urbaines densément peuplées, car les retombées juridiques et éthiques se répercuteraient directement sur le Commandement central américain. On n’a jamais vu depuis la terrible guerre de Trente ans une armée pilonner à l’artillerie lourde des zones urbaines densément peuplées de civils. Il est plus sûr pour Washington de fournir l’arme, le renseignement, les éléments de guerre électronique et de prétendre : « Nous avions déconseillé de frapper cette cible ».
En outre, une véritable intégration — c’est-à-dire confier à des généraux américains le commandement opérationnel de l’armée israélienne — comporte un paradoxe de nature cruciale.
Israël dispose d’un arsenal nucléaire à croissance rapide non déclaré. Dans une structure de commandement entièrement fusionnée, un officier supérieur américain pourrait théoriquement être en mesure d’ordonner, ou d’interdire, l’utilisation d’un vecteur israélien à capacité nucléaire. Cela soulève des problèmes juridiques et doctrinaux catastrophiques au regard du droit américain, de la chaîne de commandement, du Droit international et de la véritable mascarade que constitue le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). En réalité, l’objectif de l’ambiguïté nucléaire d’Israël est de garantir que la décision finale concernant le « bouton rouge » reste purement et irrévocablement israélienne.
Dans le scénario le plus sombre — l’option Samson — où la survie de l’État est en jeu, Israël est conçu pour agir en totale autonomie, sans avoir besoin de l’autorisation d’un président américain qui pourrait hésiter à balancer des ogives nucléaires sur Londres, Paris, Berlin, Madrid, Rome, Vienne, Budapest, Varsovie et Moscou (ces capitales ne sont nullement citées ici au hasard et le hasard a très peu de place dans le plan initial et modifié de cette option). L’intégration de l’armée israélienne priverait Israël de sa dernière garantie de survie. Aucun gouvernement israélien, pas même celui qui dépendrait entièrement des obus américains pour ses obusiers de 155 mm, ne céderait jamais cette souveraineté apocalyptique.
La situation depuis 2023 confirme que nous vivons dans un cadre parasitique unique : un État client suffisamment puissant pour entraîner sa superpuissance protectrice dans une guerre régionale, mais trop indispensable pour que celle-ci puisse s’en débarrasser. L’armée israélienne n’est pas une marionnette ; c’est un petit jumeau symbiotique de l’armée américaine.
L’Amérique fournit le corps (le métal, les explosifs, les experts, le carburant, les « volontaires »). Israël fournit le cerveau et la volonté de l’utiliser d’une manière que le corps politique refuse souvent de reconnaître. Ils ne sont pas fusionnés ; ils sont soudés l’un à l’autre tout en regardant dans des directions différentes. Et cette fusion, aussi insoutenable qu’elle puisse paraître sur le papier, tiendra tant que la perception stratégique d’ »Israël comme une nécessité américaine » l’emportera sur la frustration d’ »Israël comme un fardeau américain ».
Une attaque contre Israël est donc automatiquement une attaque contre les États-Unis. C’est ce que le mouvement palestinien Hamas n’avait pas compris avant le 07 octobre 2023 et que le Hezbollah libanais savait fort bien mais s’était retrouvé piégé et entraîné malgré lui par un engrenage complexe.
Ceci dit, hormis la décision nucléaire, une fusion totale de type organique entre les armées des États-Unis et l’armée d’Israël n’a jamais paru aussi plausible qu’aujourd’hui. Mais tout cela nous amène à une autre question plus pertinente et bien plus présente : pourquoi l’État d’Israël n’est pas encore le 51e État américain alors qu’il devrait l’être si l’on se réfère à une logique purement militaire, financière et logistique?