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Allemagne, Japon, multilatéralisme, retour de la puissance militaire
Par Ramesh Jaura

De la défaite à la dépendance.
Quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon – autrefois caractérisés par des limites constitutionnelles à la puissance militaire – reconstruisent leurs forces armées tandis que l’ordre international devient de plus en plus incertain. Cette transformation ravive d’anciens débats sur la guerre, la mémoire, les armes nucléaires et la fragilité.
Par un après-midi gris d’automne, devant le Reichstag, le parlement allemand, une foule restreinte mais déterminée s’était rassemblée sous un ciel couvert. Certains brandissaient des banderoles appelant à la négociation et à la diplomatie plutôt qu’à de nouvelles livraisons d’armes. D’autres arboraient des pancartes portant un slogan familier aux générations de militants pacifistes depuis la Guerre froide : « Frieden schaffen ohne Waffen » — construire la paix sans armes.
Nombre d’entre eux avaient déjà manifesté. Certains avaient protesté contre le déploiement de missiles de l’OTAN dans les années 1980. D’autres s’étaient mobilisés contre la guerre en Irak ou avaient milité pour le désarmement nucléaire. À présent, ils se tenaient aux côtés d’une jeune génération inquiète de voir les milliards d’euros alloués à la défense se faire au détriment du logement, de la santé, de l’éducation ou de la lutte contre le changement climatique.
Leurs motivations différaient, mais elles sous-tendaient une angoisse commune : la crainte que l’Allemagne ne s’oriente vers un avenir où la puissance militaire occuperait à nouveau une place centrale dans la vie nationale.
À près de 9 000 kilomètres de là, un malaise similaire se manifestait à Tokyo.
Devant la Diète nationale japonaise, des survivants âgés d’Hiroshima et de Nagasaki se sont tenus côte à côte avec des étudiants brandissant des pancartes défendant l’article 9 de la Constitution japonaise. Pendant des décennies, cette clause de non-violence a constitué le fondement moral du Japon d’après-guerre. Des militants syndicaux, des constitutionnalistes, des défenseurs de la paix et des organisations de la société civile se sont joints au rassemblement, adressant un message clair à un gouvernement qui augmente rapidement les dépenses de défense et développe les capacités militaires dans un contexte de tensions croissantes en Asie.
Les scènes qui se déroulent à Berlin et à Tokyo révèlent deux histoires parallèles qui convergent à un moment charnière de l’histoire.
L’une est l’histoire de gouvernements qui réagissent à un monde qui apparaît plus dangereux et imprévisible qu’à aucun autre moment de ces dernières décennies. L’autre est celle de citoyens qui craignent qu’en affrontant ces dangers, leurs pays ne démantèlent les freins mêmes qui ont contribué à les définir après la Seconde Guerre mondiale.
Cette tension est au cœur de l’une des transformations les plus importantes — et les moins bien comprises — de la politique internationale contemporaine.
Quatre-vingts ans après la défaite de l’Allemagne nazie et du Japon impérial, les deux nations devenues des symboles mondiaux de la retenue constitutionnelle se réarment à un rythme jamais vu depuis des générations.
En Allemagne, le gouvernement a créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr et s’est engagé à respecter l’objectif de l’OTAN de consacrer au moins 2 % du produit intérieur brut à la défense. Ce programme prévoit notamment l’acquisition d’avions de chasse F-35, la modernisation des chars et des systèmes de défense aérienne, ainsi qu’une participation accrue aux projets militaro-industriels européens.
Le Japon entreprend une transformation tout aussi radicale. Tokyo a lancé le plus important programme d’expansion de ses capacités de défense depuis 1945, augmentant ses dépenses militaires de plus de 20 % en cinq ans et acquérant, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, des capacités de frappe à longue portée. Le gouvernement a également conclu de nouveaux accords de sécurité avec ses partenaires, notamment les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, tout en renforçant les Forces d’autodéfense face à la montée en puissance militaire de la Chine, aux programmes balistiques de la Corée du Nord et à l’incertitude croissante quant au futur équilibre des pouvoirs dans la région indo-pacifique.
Mais cette histoire ne se résume pas aux budgets militaires, aux chars ou aux missiles.
C’est aussi une histoire de mémoire, d’identité et de pouvoir.
Les pays qui se définissaient autrefois par leur rejet du militarisme sont aujourd’hui confrontés à un monde où la force militaire est redevenue un enjeu central de la politique internationale.
Le chancelier allemand Friedrich Merz, né en 1955, et le Premier ministre japonais Shigeru Ishiba, né en 1957, appartiennent à la première génération de dirigeants à gouverner leur pays sans aucun souvenir personnel de la guerre, de l’occupation ou de la reconstruction d’après-guerre. Ils ont hérité des leçons de la Seconde Guerre mondiale plutôt que de les avoir vécues directement.
Cette distinction pourrait avoir des conséquences plus importantes qu’il n’y paraît au premier abord.
Durant une grande partie de l’après-guerre, l’Allemagne et le Japon ont représenté des expériences politiques remarquables. Tous deux ont atteint la prospérité sans militarisme, l’influence sans grande puissance militaire et la sécurité grâce aux alliances, à la diplomatie et à l’intégration économique. Leur succès fut si éclatant que beaucoup pensaient que ce modèle perdurerait indéfiniment.
Aujourd’hui, cette hypothèse est soumise à une pression sans précédent.
Constitutions nées de la défaite
L’Allemagne et le Japon sont sortis des ravages de la Seconde Guerre mondiale avec des fardeaux historiques similaires, mais ils ont adopté des cadres constitutionnels qui reflétaient des interprétations différentes de ce qui avait mal tourné.
La Loi fondamentale allemande, promulguée en 1949, fut rédigée dans un contexte de désolation, au sein d’une nation qui avait plongé l’Europe et le pays dans le chaos. Ses auteurs étaient déterminés à garantir l’avènement définitif de la dictature, du militarisme et de la guerre d’agression. Les garanties démocratiques furent profondément ancrées dans le système politique. La Constitution interdisait toute préparation à une guerre d’agression et accordait une importance exceptionnelle aux droits de l’homme, à la responsabilité parlementaire et à l’État de droit.
Parallèlement, la loi fondamentale allemande n’interdisait pas les forces armées.
Ses auteurs concluaient que les institutions militaires n’étaient pas intrinsèquement dangereuses. Le véritable danger, selon eux, surgissait lorsque le pouvoir militaire échappait au contrôle démocratique et civil.
La constitution japonaise reflétait une conclusion plus radicale.
L’article 9, resté célèbre, renonce à la guerre comme droit souverain et déclare que « les forces terrestres, maritimes et aériennes, ainsi que tout autre potentiel de guerre, ne seront jamais maintenues ». Rares sont les dispositions constitutionnelles, dans le monde entier, à avoir acquis une telle portée symbolique.
Pour de nombreux citoyens japonais, l’article 9 est devenu bien plus qu’une simple clause juridique. Il s’est mué en un engagement national à ne jamais reproduire les horreurs d’Hiroshima, de Nagasaki et du militarisme en temps de guerre.
Cependant, des réalités stratégiques ont finalement contraint les deux pays à s’adapter.
L’Allemagne de l’Ouest a créé la Bundeswehr en 1955 après son adhésion à l’OTAN. Le Japon avait créé les Forces d’autodéfense un an plus tôt, arguant que l’autodéfense demeurait un droit inhérent à tout État souverain.
Même alors, une distinction importante subsistait.
La constitution allemande était fondamentalement anti-agression.
La constitution japonaise était fondamentalement pacifiste.
Cette différence continue de façonner les débats politiques actuels.
Lorsque les dirigeants allemands préconisent un renforcement des forces armées, ils agissent dans un cadre constitutionnel qui reconnaît déjà la légitimité du pouvoir militaire sous contrôle démocratique. Les dirigeants japonais, en revanche, doivent constamment expliquer comment l’expansion des capacités militaires peut rester conforme à la lettre et à l’esprit de l’article 9.
La question n’a jamais complètement disparu. Elle est simplement devenue plus urgente.
Adenauer et la question que personne ne voulait poser
L’histoire de l’Allemagne d’après-guerre est souvent présentée comme un récit de réconciliation, de redressement économique et de modération démocratique. On évoque moins souvent à quel point certains des pères fondateurs de l’Allemagne s’inquiétaient des risques liés à la dépendance stratégique.
Aucune figure n’a incarné ce dilemme plus clairement que Konrad Adenauer.
Aujourd’hui, on se souvient d’Adenauer comme de l’homme d’État qui a solidement ancré l’Allemagne de l’Ouest au sein de l’alliance occidentale, défendu l’intégration européenne et contribué à transformer une nation vaincue en une démocratie respectée. Mais c’était aussi un réaliste pragmatique qui comprenait que la Guerre froide n’était pas qu’une simple confrontation idéologique entre capitalisme et communisme. C’était une lutte façonnée par le pouvoir, les alliances et, de plus en plus, par les armes nucléaires.
Au milieu des années 1950, l’ère nucléaire redessinait rapidement le paysage politique international. Les États-Unis et l’Union soviétique possédaient des arsenaux atomiques en constante expansion. La Grande-Bretagne avait rejoint le club nucléaire, tandis que la France progressait inexorablement dans la même direction.
L’Allemagne de l’Ouest, située sur la ligne de fracture entre l’Est et l’Ouest, était confrontée à une réalité troublante : si un conflit majeur éclatait, le territoire allemand deviendrait vraisemblablement le principal champ de bataille, même si les décisions relatives à la guerre et à la paix seraient prises ailleurs.
Adenauer trouvait cette perspective profondément troublante.
Lors de ses entretiens avec le président Dwight Eisenhower et de hauts responsables américains à Washington, il a exploré à plusieurs reprises les moyens pour l’Allemagne de l’Ouest de participer plus directement à la planification nucléaire et aux décisions stratégiques de l’OTAN. Il a soutenu les propositions d’accords nucléaires multinationaux au sein de l’Alliance et encouragé les discussions sur des cadres européens susceptibles de préserver une future option nucléaire.
Ses opinions alarmaient souvent ses contemporains.
Quand Adenauer a décrit les armes nucléaires tactiques comme « un perfectionnement de l’artillerie », ses détracteurs l’ont accusé de banaliser la puissance destructrice sans précédent de la guerre atomique. Pourtant, cette remarque reflétait une réalité plus complexe qu’une simple acceptation passive des armes nucléaires.
Au fond, Adenauer s’attaquait à une question qui reste d’actualité aujourd’hui :
Quelle est la véritable souveraineté d’une nation lorsque sa sécurité ultime dépend entièrement des décisions prises par d’autres ?
L’Union soviétique considérait ces discussions avec une profonde méfiance. Pour Moscou, tout rôle potentiel de l’Allemagne dans la stratégie nucléaire était profondément inquiétant. Le souvenir de l’invasion nazie restait vivace au sein de la direction soviétique, et la perspective d’une Allemagne technologiquement avancée acquérant une influence sur les armes nucléaires faisait craindre que l’histoire ne se répète un jour sous une nouvelle forme.
Les historiens continuent de débattre de la signification précise de ces préoccupations. Néanmoins, nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que ce que l’on a appelé la « question nucléaire allemande » a contribué à la dynamique diplomatique qui a finalement abouti au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1968.
Ce traité est né de multiples inquiétudes. Les décideurs politiques craignaient une prolifération nucléaire en cascade à l’échelle mondiale. L’émergence de la Chine comme puissance nucléaire a accentué ces craintes. Washington et Moscou cherchaient également des moyens de stabiliser une course aux armements de plus en plus dangereuse.
Pourtant, l’Allemagne n’a jamais été loin des calculs de ces deux superpuissances.
Les États-Unis et l’Union soviétique souhaitaient tous deux obtenir des garanties que les armes nucléaires ne se répandraient pas vers des États technologiquement avancés, capables de les développer relativement rapidement.
En ce sens, les ambitions d’Adenauer ont mis en lumière l’un des dilemmes centraux que le TNP visait à résoudre.
Le problème qu’il avait identifié n’a jamais complètement disparu.
Elle a tout simplement évolué.
Aujourd’hui, l’Allemagne reste fermement attachée au Traité de non-prolifération et s’appuie sur les accords de partage nucléaire de l’OTAN plutôt que de développer une capacité nucléaire indépendante. Pourtant, la question fondamentale soulevée par Adenauer continue de trouver un écho chaque fois que les Européens débattent de l’autonomie stratégique, de la dissuasion nucléaire ou de la fiabilité à long terme des garanties de sécurité américaines.
La question n’est plus de savoir si l’Allemagne doit posséder l’arme nucléaire.
La question est de savoir si une nation peut jamais se sentir pleinement en sécurité lorsque les instruments ultimes de sa défense restent sous le contrôle d’un autre.
Vivre sous le parapluie américain
Durant la majeure partie de l’après-guerre, l’Allemagne et le Japon ont évité d’affronter nombre des dilemmes stratégiques qui avaient préoccupé des dirigeants comme Adenauer.
La raison était simple : tous deux vivaient sous la protection des États-Unis.
Les troupes américaines restèrent stationnées sur leur territoire. Le parapluie nucléaire américain constituait la garantie ultime de sécurité. En Europe, l’OTAN assurait la défense collective de l’Allemagne de l’Ouest. En Asie, l’alliance nippo-américaine remplissait un rôle similaire.
Cet accord a permis aux deux nations de consacrer une énergie et des ressources extraordinaires à la croissance économique plutôt qu’à la compétition militaire.
Les résultats ont été remarquables.
L’Allemagne s’est imposée comme la puissance économique de l’Europe. Le Japon est devenu l’un des géants industriels et technologiques mondiaux. Usines, universités et industries d’exportation ont prospéré tandis que les dépenses de défense sont restées relativement modérées. Les générations d’après-guerre, ayant grandi dans les deux pays, ont fini par considérer un conflit militaire entre démocraties industrielles avancées comme de plus en plus improbable, voire impensable.
La fin de la Guerre froide semblait confirmer cette hypothèse.
Lorsque le mur de Berlin est tombé en novembre 1989 et que l’Union soviétique s’est effondrée deux ans plus tard, beaucoup ont cru assister non seulement à la fin d’une confrontation géopolitique, mais aussi au début d’une ère entièrement nouvelle.
Le monde semblait évoluer dans une seule direction.
La démocratie se développait. Le commerce mondial s’accélérait. Les institutions internationales gagnaient en influence. L’interdépendance économique semblait remplacer les rapports de force traditionnels.
Pour l’Allemagne, ce moment a eu des allures de transformation.
La réunification a rétabli l’unité nationale. L’Union européenne a approfondi l’intégration sur le continent. Les divisions héritées de la Guerre froide se sont peu à peu estompées. Nombre de responsables politiques en sont venus à penser que l’avenir de l’Europe serait moins déterminé par la puissance militaire que par la coopération économique et la prospérité partagée.
Le commerce est devenu plus qu’un simple instrument économique.
C’est devenu une philosophie stratégique.
Les gouvernements allemands successifs ont cultivé des liens commerciaux étroits avec la Russie, convaincus que l’intégration économique encouragerait la modération, renforcerait les intérêts mutuels et réduirait la probabilité de futurs conflits.
Le Japon a appliqué une logique comparable en Asie.
Malgré des différends territoriaux non résolus et des tensions régionales, Tokyo s’est de plus en plus appuyée sur le commerce, l’investissement et la diplomatie économique comme piliers de sa stratégie de sécurité. La prospérité et l’interdépendance étaient censées créer des incitations à la stabilité que la compétition militaire ne pouvait garantir.
Pendant un temps, cette approche a semblé porter ses fruits.
La mondialisation économique s’est développée à un rythme sans précédent. Les chaînes d’approvisionnement se sont étendues à travers les continents. Les marchés sont devenus profondément interconnectés. De nombreux décideurs politiques ont conclu qu’un conflit entre grandes puissances était devenu trop coûteux, trop irrationnel et trop perturbateur pour se produire.
Pendant des décennies, l’Allemagne et le Japon ont cru avoir trouvé la recette de la prospérité sans militarisme et de la sécurité sans rivalité entre grandes puissances. La fin de la Guerre froide semblait confirmer cette conviction. Pourtant, l’histoire n’était pas terminée. Elle attendait simplement son retour.
Ramesh Jaura est membre de l’ACUNS (Conseil académique des Nations Unies) et un journaliste chevronné qui compte soixante ans d’expérience professionnelle en tant que pigiste, directeur de l’Inter Press Service et fondateur-rédacteur en chef d’IDN-InDepthNews. Son expertise repose sur de nombreux reportages sur le terrain et une couverture exhaustive des conférences et événements internationaux.