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Dan Steinbock

Singapour – À Gaza et au-delà, les autorités et les forces de sécurité israéliennes ont délibérément pris pour cible des enfants palestiniens. Cela s’inscrit dans le cadre de la nouvelle « doctrine d’anéantissement » et fait l’objet d’un nouveau rapport de l’ONU.

Lorsque je travaillais sur *La chute d’Israël* (2024) et en particulier sur *La doctrine d’extermination* (2025), ce qui m’a le plus révolté, c’était le fait que des enfants de la bande de Gaza soient pris pour cibles.

Fin 2024, les témoignages de professionnels de santé présents sur place indiquaient que la mort de nombreux enfants à Gaza n’était pas seulement le résultat de dommages collatéraux, mais bien le résultat d’actions délibérées et ciblées.

Le témoignage du Dr Feroze Sidhwa, un jeune chirurgien américain spécialisé en traumatologie et en chirurgie générale qui s’était porté volontaire en Palestine, notamment à l’Hôpital européen de Khan Younis, était particulièrement saisissant.

« J’ai été témoin de violences et j’ai travaillé dans des zones de conflit », a déclaré Sidhwa. « Mais parmi les nombreuses choses qui m’ont marqué lors de mon travail dans un hôpital de Gaza, une m’a particulièrement bouleversé : presque chaque jour où j’étais là-bas, je voyais un nouveau jeune enfant qui avait reçu une balle dans la tête ou dans la poitrine, et pratiquement tous finissaient par mourir. »

Le témoignage du Dr Sidhwa, qui est par la suite devenu l’un des signataires de mon livre, *The Obliteration Doctrine*, a été corroboré par des dizaines d’autres bénévoles médicaux remarquables et courageux à Gaza. Et ces témoignages ont, à leur tour, été étayés par de nombreux rapports émanant de multiples ONG internationales et organisations multilatérales.

Le dernier rapport de la Commission internationale indépendante des Nations unies n’apporte donc rien de nouveau. Il figure néanmoins parmi les documents les plus marquants issus de la guerre de Gaza. Sa conclusion est sans appel : les autorités et les forces de sécurité israéliennes ont délibérément pris pour cible des enfants palestiniens, des actes qui, selon la Commission, constituent un génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre.

Les conclusions de la Commission

Le rapport de la Commission conclut que le fait de prendre délibérément pour cible des enfants palestiniens ne constitue pas un dommage collatéral accidentel, mais s’inscrit dans un schéma de comportement récurrent. Conformément à la Convention sur le génocide, elle fait valoir que de tels actes constituent un indicateur clé d’une intention génocidaire, car ils portent atteinte à l’existence future du peuple palestinien.

Selon l’enquête, plus de 20 000 enfants palestiniens ont été tués entre octobre 2023 et octobre 2025, ce qui représente environ 30 % du nombre total de victimes, tandis que plus de 44 000 ont été blessés. Même depuis le cessez-le-feu d’octobre 2025, au moins 265 enfants ont été tués par des tirs de l’armée israélienne, et 400 autres blessés, dont beaucoup ont subi des blessures « catastrophiques ».

La Commission cite des cas impliquant des tirs de tireurs d’élite, des drones quadricoptères, des munitions à guidage de précision et des bombes à haut rendement utilisées dans des zones civiles densément peuplées. Elle fait valoir que la nature de ces systèmes d’armes permettait souvent aux opérateurs d’identifier leurs cibles, y compris de déterminer s’il s’agissait d’enfants.

Israël a rejeté ces conclusions, les qualifiant de partiales et diffamatoires.

Au-delà des positions politiques, l’importance de ce rapport réside dans la compilation de preuves, d’analyses juridiques, de témoignages médico-légaux et de témoignages oculaires. Il constitue l’une des enquêtes internationales les plus exhaustives jamais menées sur l’impact de la guerre sur les enfants.

Il s’agit d’une condamnation qui jette une longue ombre sur l’ensemble du gouvernement de guerre israélien et ses collaborateurs internationaux, ses fournisseurs d’armes et ses bailleurs de fonds.

Les enfants et la logique du génocide

Dans *The Obliteration Doctrine*, j’ai montré que la guerre moderne à Gaza avait dépassé les objectifs militaires traditionnels pour s’orienter vers la destruction des fondements sociaux de l’existence palestinienne. Les conclusions de la Commission renforcent cette interprétation.

Historiquement, les spécialistes du génocide ont souligné que les attaques contre les enfants occupent une place particulière dans les campagnes génocidaires. La Convention de 1948 sur le génocide identifie non seulement les meurtres directs, mais aussi l’imposition de conditions destinées à détruire un groupe protégé. À Gaza, la famine a rempli la même fonction génocidaire que la privation de nourriture dans le ghetto de Varsovie.

Les enfants incarnent la continuité démographique, la reproduction culturelle et l’avenir collectif. Par conséquent, la violence systématique à l’encontre des enfants est apparue à maintes reprises dans des cas reconnus par la suite comme des génocides, du génocide arménien à celui du Rwanda.

La Commission affirme explicitement que le fait de prendre pour cible les enfants porte atteinte à « la capacité même du peuple palestinien d’exister et de déterminer son avenir ». Ses conclusions établissent un lien entre ces meurtres et des pratiques plus générales : la destruction d’écoles, d’hôpitaux, d’établissements pédiatriques, d’unités de soins néonatals, de systèmes alimentaires et d’infrastructures hydrauliques.

Tel est l’objectif ultime : le génocide et l’écocide de la Palestine, de sa culture et de ses enfants. La dévastation du Liban par Israël suit la même voie.

D’un point de vue empirique, l’effet cumulatif est mesurable. Les recherches en santé publique démontrent systématiquement que l’exposition des enfants à la violence de masse entraîne des séquelles à vie en matière de santé physique, de niveau d’éducation, de résilience psychologique et de productivité économique.

Ce n’est pas Israël qui a triomphé à Gaza. C’est les ténèbres morales.

Un coût humain qui dépasse les statistiques de mortalité

Les chiffres des morts à eux seuls minimisent l’ampleur de la catastrophe. La Commission fait état de plus de 44 000 enfants blessés.

Gaza compterait désormais l’une des plus fortes concentrations d’enfants amputés au monde. Des milliers d’entre eux sont confrontés à un handicap permanent dû à des brûlures, des blessures par explosion, des traumatismes médullaires, une perte de la vue et des lésions neurologiques. Pire encore, Israël a souvent refusé des soins à des milliers de Gazaouis ayant perdu des membres lors d’attaques israéliennes.

Des études menées sur les conflits en Syrie, en Irak, en Afghanistan et en Bosnie montrent que les enfants gravement blessés subissent souvent des séquelles pendant des décennies.

Les taux de syndrome de stress post-traumatique, de dépression, de troubles anxieux et de troubles du développement peuvent rester élevés tout au long de la vie adulte. Les interruptions de scolarité réduisent les revenus sur l’ensemble de la vie. Les structures familiales s’effondrent sous le poids des soins à prodiguer.

La Commission fait également état de famine, d’épidémies, de déplacements de population et de l’effondrement des services médicaux. De telles conditions affectent non seulement la survie actuelle, mais aussi la santé des générations futures en raison de la malnutrition, des troubles du développement fœtal et des crises de santé maternelle.

Il ne s’agit pas simplement d’une urgence humanitaire. C’est la destruction systématique du développement humain à l’échelle de la société.

Hind Rajab, la voix qui refuse de se taire

Cette tragédie est symbolisée par la courte vie et l’exécution injustifiée de Hind Rajab, âgée de six ans.

Piégée dans un véhicule avec des proches lors d’opérations militaires à Gaza, les appels téléphoniques désespérés d’Hind ont fait le tour du monde. Des enregistrements audio ont capturé la voix d’une enfant terrifiée, coincée dans une voiture à Gaza, implorant qu’on vienne à son secours alors qu’elle était entourée des corps de membres de sa famille.

Cette histoire est racontée dans un docudrame de Kaouther Ben Hania, primé à Venise en 2025, consacré à cette jeune fille dont les appels désespérés à l’aide adressés au Croissant-Rouge ont été enregistrés et sont devenus viraux.

Les opérations de sauvetage auraient échoué, et Hind a été retrouvée morte par la suite. La Commission cite spécifiquement ce cas comme emblématique des tendances plus générales faisant l’objet de l’enquête.

Historiquement, certaines victimes deviennent des symboles moraux car elles incarnent une réalité plus vaste. Pendant la guerre du Vietnam, la photographie de Kim Phúc est devenue un tel symbole.

Hind Rajab est devenue l’une des voix emblématiques de Gaza, car son cas transforme l’abstraction en réalité humaine.

Il devient impossible de dissocier les discussions statistiques sur des milliers de morts de l’image d’une enfant effrayée attendant une aide qui n’est jamais arrivée.

Haute technologie et décadence morale

L’un des aspects les plus troublants du rapport de la Commission est le lien entre la sophistication technologique et l’effondrement éthique.

Israël dispose de certaines des technologies militaires les plus avancées au monde, notamment des systèmes de ciblage assistés par l’IA, des drones, des plateformes de surveillance, des munitions à guidage de précision, la surveillance biométrique et des systèmes intégrés de renseignement sur le champ de bataille.

En théorie, de telles capacités devraient réduire le nombre de victimes civiles en améliorant la distinction entre combattants et non-combattants.

Déjà dans *The Fall of Israel*, il y a deux longues années, j’avais montré que c’est précisément le contraire qui s’était produit. Malgré toute la rhétorique officielle sur le « ciblage », les Palestiniens de Gaza ont été pilonnés pendant des mois par des bombardements aveugles, comme l’avait déjà reconnu la communauté du renseignement américaine dès la fin de l’année 2023.

Conformément à la « doctrine d’oblitération », la technologie moderne – les bombardements amplifiés par l’IA, ou « alcocide » – n’a pas été déployée pour optimiser la précision des frappes. Elle a plutôt été utilisée pour maximiser le nombre de morts. L’exécution de civils innocents, en particulier d’enfants, n’était plus seulement un dommage collatéral, mais l’objectif tacite.

Même lorsque ces réalités ont été révélées, cela n’a pas mis fin aux bombardements, qui se sont poursuivis pendant des mois malgré l’indignation officielle. Ces atrocités de masse à grande échelle n’ont ralenti que lorsque les chaînes d’approvisionnement en armes n’ont plus été en mesure de satisfaire la demande.

La Commission partage cet avis. Elle met en avant des incidents au cours desquels des systèmes avancés auraient permis des frappes plus précises plutôt qu’une meilleure protection. La technologie de précision ne produit pas en soi des résultats éthiques ; elle amplifie les intentions qui guident son utilisation.

Dans *The Fall of Israel*, c’était l’un des thèmes centraux. La supériorité technologique ne peut compenser la dégradation morale. Les États peuvent atteindre une efficacité opérationnelle sans précédent tout en érodant simultanément les contraintes éthiques nécessaires à une conduite militaire légitime.

C’est dans ce marécage moral putride que se trouve aujourd’hui la communauté internationale.

Le coût pour la société et les soldats israéliens

Les conséquences ne s’arrêtent pas aux victimes palestiniennes. Une fois qu’ils en ont fini avec leurs victimes, les auteurs de ces actes reportent leur ambivalence morale sur eux-mêmes et leurs proches, d’une manière ou d’une autre.

Un nombre croissant de données cliniques issues de la psychologie militaire démontre que le fait de participer à des actes de violence contre des civils, d’en être témoin ou d’y être exposé, en particulier lorsqu’il s’agit d’enfants, peut causer de profonds traumatismes psychologiques chez les soldats eux-mêmes.

C’est ce que les centres de prise en charge des traumatismes en Israël ne le savent que trop bien (et ce que le gouvernement s’efforce de dissimuler aux médias). Les hommes qui reviennent des champs de bataille où l’on tue sans discernement à Gaza – et de plus en plus au Liban – ne sont plus des hommes. Ce sont des bombes à retardement ambulantes.

Lorsqu’on attend de vous que vous tuiez sans aucune considération morale, vous continuez à tuer : si ce n’est pas les autres, alors vous-même. Des recherches menées auprès d’anciens combattants américains d’Irak et d’Afghanistan ont mis en évidence des taux élevés de syndrome de stress post-traumatique (SSPT), de dépression, de toxicomanie, de risque de suicide et de ce que les cliniciens appellent de plus en plus souvent le « préjudice moral » — un préjudice psychologique résultant de la participation à des actes qui violent des convictions morales profondément ancrées, de l’incapacité à les empêcher ou du fait d’en avoir été témoin.

Les études montrent systématiquement que le préjudice moral peut être plus tenace qu’un traumatisme lié à la peur, car il s’attaque à l’identité personnelle et à la conception éthique de soi.

L’occupation prolongée et les campagnes répétées de punition collective ont contribué à un processus de brutalisation sociale extraordinaire au sein de la société israélienne. Le problème ne réside pas seulement dans une polarisati e, mais dans la normalisation de la violence. Lorsque la souffrance des civils devient courante, les seuils moraux se décalent.

L’histoire offre des parallèles qui donnent à réfléchir. Les guerres coloniales en Algérie, en Indochine et ailleurs ont souvent laissé des séquelles psychologiques durables, non seulement chez les colonisés, mais aussi au sein des sociétés qui menaient ces campagnes.

C’est ce qui se passe lorsque les morts-vivants rentrent chez eux.

Si Gaza devient la nouvelle norme

Les implications internationales plus larges pourraient être encore plus alarmantes. Si le fait de prendre délibérément pour cible des enfants devient la norme, les conséquences s’étendront bien au-delà du Moyen-Orient.

Le droit international humanitaire repose fondamentalement sur la protection des civils, en particulier des enfants. Si des États puissants peuvent ouvertement faire fi de ces normes sans avoir à rendre de comptes de manière significative, l’effet dissuasif du droit international s’affaiblit partout.

Les données empiriques suggèrent que l’impunité encourage la répétition des faits. L’incapacité à prévenir les atrocités au Rwanda, en Bosnie et au Darfour a contribué à de futures violations en signalant la faiblesse de l’application de la loi. À l’inverse, les mécanismes de responsabilisation efficaces ont historiquement réduit la récurrence de ces événements.

Les risques comprennent une radicalisation régionale accrue, le terrorisme transnational, les flux de réfugiés, l’intensification de la rivalité entre grandes puissances, l’érosion des institutions internationales et la propagation d’une guerre de plus en plus sans limites.

Dans *The Obliteration Doctrine*, j’ai averti à plusieurs reprises que ce qui s’est passé à Gaza ne resterait pas confiné à Gaza. La bande de Gaza est devenue un laboratoire pour de nouvelles formes de guerre qui ont ensuite été exportées ailleurs.

Les conclusions de la Commission soulèvent précisément cette préoccupation. Si la destruction systématique d’enfants, d’écoles, d’hôpitaux et d’infrastructures civiles venait à être acceptée dans un conflit, les futurs belligérants pourraient invoquer ce précédent.

La question fondamentale soulevée par le rapport ne porte donc pas uniquement sur ce qui est arrivé aux enfants de Gaza. Il s’agit de savoir si la communauté internationale est disposée à préserver le principe selon lequel les enfants doivent rester à l’abri de la guerre elle-même.

Car si ce principe échoue à Gaza, il ne survivra nulle part ailleurs.

Dan Steinbock est l’auteur de *The Obliteration Doctrine* et de *The Fall of Israel*. Il est le fondateur de Difference Group et a travaillé à l’India, China and America Institute (États-Unis), à l’Institut d’études internationales de Shanghai (Chine) et à l’EU Center (Singapour).

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