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Guy Mettan
Pendant des décennies, Genève s’est flattée d’être la capitale mondiale des droits de l’homme, de la santé, du travail, du désarmement, de la paix, du commerce, du multilatéralisme, etc. Mais ce n’est plus tout à fait vrai. Le désengagement imposé par l’administration Trump en 2025 a révélé une crise systémique profonde. Dans un monde privé de sa puissance tutélaire américaine et de plus en plus polycentrique et multipolaire, Genève est en train de perdre sa centralité. Mieux vaut s’y préparer.
Vue par des observateurs extra-européens, la Genève internationale paraît en effet en état de déclin relatif indéniable. Début mai, l’agence indienne DD News publiait ainsi une dépêche titrée «Jadis ville de la Paix, Genève voit la présence de l’ONU dépérir». Inspirée d’une enquête de Reuters, elle montrait la perte d’emplois et craignait même pour l’avenir du Palais des Nations, menacé par les baisses drastiques du budget de l’ONU qui doivent être décidées cet été (non-paiement des 2, voire 4, milliards de dollars d’arriérés dus par les Etats-Unis selon le Wall Street Journal du 29 mai).
Les 269 millions votés par Berne et les 50 millions consentis par le canton n’y changeront pas grand-chose, dans la mesure où beaucoup voient «ce serrage de ceinture comme une correction bienvenue à une bureaucratie boursouflée dont les titulaires bénéficient d’un complément de salaire de 89,4% pour vie chère». En conclusion, l’article fait allusion à des documents internes de l’ONU qui prévoiraient un modèle moins coûteux et décentré sur le Kazakhstan, le Qatar et le Rwanda.
De son côté, le professeur américain d’origine coréenne JB Bae a publié mi-mai sur le site Brave New Europe une analyse très documentée qui tape là où ça fait mal: «Les coupes budgétaires de Trump poussent l’ONU à quitter Genève. Cela pourrait être une victoire car les déficits pourraient contraindre l’organisation à se rapprocher des communautés qu’elle est censée servir.» Et de déplorer que les contribuables américains aient «subventionné une bureaucratie hostile à leurs intérêts» alors que «les frais annuels de scolarité d’un seul enfant de fonctionnaire international pourraient faire vivre des douzaines de réfugiés pendant toute l’année». La critique n’est pas nouvelle, mais elle frappe juste.
Jusqu’ici, les Occidentaux, et notamment les Européens, voyaient la Genève internationale d’un bon œil car ils la considéraient comme un levier d’influence systémique et un multiplicateur de puissance qui leur offrait de nombreux bénéfices en matière de propriété intellectuelle, de libre-échange, de standards techniques, de droits de l’homme et de promotions de «valeurs» qu’ils avaient su instrumentaliser à leur profit. La Genève internationale était devenue leur laboratoire normatif, leur salle de contrôle humanitaire et leur vitrine diplomatique. Mais ça ne l’est plus, comme l’atteste le retrait américain.
Aux yeux des chercheurs extra-européens, la Genève internationale souffre en effet de son image de centre d’une gouvernance mondiale dont le dense réseau d’OI, d’ONG et de diplomates profite d’abord aux Etats occidentaux.
Les Chinois apprécient Genève parce que la Chine y a fait ses premières armes en 1954. Pékin a créé tout récemment un «Groupe d’amis de la gouvernance mondiale» pour promouvoir un système plus juste et équitable. Ils la voient donc comme un contrepoids possible aux modèles occidentaux et un lieu d’opportunités stratégiques pour peser sur le cœur technique et normatif de l’ONU, à condition de combler leur sous-représentation institutionnelle.
L’Inde est sur la même longueur d’onde. Genève lui sert de tribune pour la défense des intérêts du Sud global. Le plus grand contributeur des forces de maintien de la paix tient à exercer son influence et défend farouchement la souveraineté des Etats. L’Inde plaide aussi pour une réforme radicale du système onusien, jugé profondément injuste. En septembre 2025, elle a d’ailleurs sèchement remis à l’ordre la Suisse, qui avait prétendu lui donner des leçons à propos du sort réservé à ses minorités.
Quant à la position de la Russie, elle est connue depuis qu’elle a jugé que la Suisse avait abandonné sa neutralité en 2022.
L’attitude de la France pendant le G7 et la décision de signer l’accord sur l’Iran dans la propriété qatarie du Bürgenstock plutôt qu’à Genève confirment cette relative relégation. L’avenir de la place genevoise dépendra de sa capacité à s’adapter à ce monde plus éclaté et face à des concurrents plus flexibles et moins chers.