Étiquettes

, ,

Le problème ne date pas de Trump, mais le moment est plus propice que jamais pour opérer un véritable partage des charges pour l’avenir de la sécurité européenne

Mark Episkopos

L’ambiance à la veille du 34e sommet de l’OTAN, qui s’ouvre mardi à Ankara, est loin d’être à la fête, et pour cause : l’Alliance et les relations transatlantiques qui la sous-tendent sont confrontées à une crise d’identité sans précédent dans leur histoire.

Contrairement à ce qu’affirment les atlantistes européens et américains, les problèmes de l’OTAN n’ont pas commencé avec l’ascension politique du président Donald Trump en 2016. Le défi est d’ordre structurel : en effet, les intérêts et les priorités des États-Unis et de l’Europe ont de plus en plus divergé depuis la fin de la Guerre froide.

L’OTAN a été conçue dans le seul but de dissuader un puissant rival soviétique de s’en prendre à l’Europe occidentale. Elle n’a pas été conçue pour un monde post-1991 dans lequel l’Europe est tout à fait capable de gérer ses relations avec la Russie grâce à un dosage prudent de dissuasion et d’engagement. Il n’y a plus aucune raison impérieuse pour que les États-Unis continuent à jouer le rôle de principal garant de la sécurité de la région, surtout à un moment où les priorités américaines se tournent vers l’Indo-Pacifique, l’hémisphère occidental et la relance économique nationale.

Les tentatives des présidents précédents pour rééquilibrer la relation transatlantique ont échoué car elles ne cernaient pas pleinement le problème. Le cœur du sujet n’est pas que les États européens doivent dépenser davantage pour la défense, mais qu’ils doivent prendre en charge des fonctions et des capacités spécifiques, indispensables à la sécurité européenne.

L’initiative « OTAN 3.0 » de l’administration, menée par le sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, Elbridge Colby, constitue la première véritable tentative américaine d’institutionnaliser un cadre visant non seulement à partager la charge, mais aussi à la transférer. Comme je l’explique dans ma nouvelle note de synthèse pour le Quincy Institute, les réductions en cours des effectifs du Pentagone constituent une étape importante vers l’européanisation de la défense européenne et devraient être suivies de coupes plus drastiques au cours des prochaines années, dans le but de ramener la présence militaire américaine à environ 20 000 soldats, principalement chargés de la logistique, de la maintenance et d’autres rôles de soutien.

L’administration comprend que ce repli doit être présenté à nos partenaires européens comme un fait accompli pour pouvoir aboutir, car toute tentative visant à dégager un consensus sur le dispositif militaire au sein de l’OTAN se heurtera à une obstruction bureaucratique et politique implacable de la part des dirigeants européens, dont l’objectif est de maintenir les États-Unis en tant que garant de la sécurité de la région.

Ce retrait doit s’accompagner d’une stricte répartition des tâches au sein de l’alliance. L’OTAN est l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, et non du Pacifique Nord. Toute tentative visant à définir une position commune de l’OTAN vis-à-vis de la Chine est vouée à l’échec dès le départ, étant donné que les États-Unis et l’Europe sont animés par des intérêts totalement différents à l’égard de Pékin, et détournerait l’attention de la branche européenne de l’OTAN de ce qui devrait être sa priorité absolue : assumer la responsabilité principale de sa propre défense.

Pourtant, le rééquilibrage des engagements américains, bien que vital et attendu depuis longtemps, n’est qu’un élément parmi d’autres de ce qu’il faut pour redynamiser la relation transatlantique. L’expérience de la guerre en Ukraine a démontré que les États-Unis ne peuvent pas se désengager durablement de l’Europe tant que leurs partenaires de l’OTAN restent pris dans une spirale d’escalade avec la Russie. Les États-Unis ne seront jamais à l’abri d’être à nouveau entraînés dans les questions de sécurité européenne dès qu’un conflit régional éclatera, à moins qu’ils ne jettent les bases d’une stabilité à long terme entre l’Est et l’Ouest.

Conformément à la vision de l’OTAN 3.0, les États-Unis devraient prendre des mesures pour réengager l’alliance dans son mandat initial de défense territoriale à l’intérieur de frontières définitivement tracées. Il faudrait que se reflète dans les effectifs de l’alliance, sa communication publique, sa production intellectuelle et son éthique organisationnelle globale le fait que l’OTAN existe pour répondre aux exigences strictes de ses membres en matière de sécurité, et non pour servir de vecteur à la promotion de la démocratie.

Il est dans l’intérêt des États-Unis de souligner que, pour être efficace, la dissuasion européenne doit être contrebalancée par des mécanismes d’engagement pragmatique entre l’Est et l’Ouest. Si la Maison Blanche a l’intention, comme elle devrait l’avoir, de redimensionner la présence militaire américaine en Europe, ce serait une occasion manquée de ne pas lier les réductions en cours à un dialogue plus large sur la sécurité avec Moscou visant à obtenir des concessions de la part de la Russie, qui pourraient inclure des limitations aux déploiements de forces sur le flanc oriental de l’OTAN, un engagement juridiquement contraignant de la Russie à ne pas se livrer à des actes d’agression contre les pays de l’OTAN, et un dialogue sur le contrôle des armements.

Il s’agit à la fois d’une stratégie politique intelligente et d’une politique judicieuse. Il est tout à fait dans l’intérêt de l’Europe de soutenir des garde-fous diplomatiques et de déconfliction qui réduiraient la charge globale de dissuasion pesant sur l’Europe. De même, il serait plus facile de faire accepter le repli aux sceptiques du Capitole et de l’institutionnaliser comme un pilier de la politique américaine pour les années à venir s’il s’inscrit dans un ensemble de mesures visant un ordre européen plus stable, impliquant des compromis concrets de la part de la Russie.

Les alliances sont toujours un moyen d’atteindre une fin, jamais une fin en soi. Si les États-Unis tirent certains avantages géostratégiques de l’OTAN, l’organisation s’est éloignée de sa mission première d’une manière qui va de plus en plus à l’encontre des intérêts fondamentaux américains. Pour la première fois depuis 1991, une opportunité s’offre de procéder à un rééquilibrage maîtrisé de l’OTAN qui permettrait non seulement d’instaurer une relation transatlantique plus équilibrée, mais aussi de créer les conditions propices à la paix et à la stabilité sur le flanc oriental de l’OTAN.

La revitalisation de l’alliance exigera une vision stratégique claire et une volonté politique sans faille. En faisant le premier pas, la Maison Blanche a posé les bases qui devraient être réaffirmées sans ambiguïté lors du sommet d’Ankara de la semaine prochaine et consolidées au cours des années à venir.

Mark Episkopos est chercheur spécialisé dans l’Eurasie au Quincy Institute for Responsible Statecraft. Il est également professeur adjoint d’histoire à l’université Marymount. M. Episkopos est titulaire d’un doctorat en histoire de l’American University et d’un master en affaires internationales de l’université de Boston.

Responsible Statecraft