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détroit d'Ormuz, enterrer le mythe de l’endiguement, Etatts-Unis, Iran, la sécurité du Golfe, Penser un système plus juste
Badr Al-Boussaïdi, ministre des affaires étrangères d’Oman
L es peuples du sultanat d’Oman et de ses voisins du Golfe vivent aujourd’hui avec les conséquences d’une guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Leur souhait le plus ardent est que nous assistions véritablement à la fin de ce conflit [opposant les Etats-Unis et Israël à l’Iran], et non à une simple suspension des combats.
Même si la guerre n’est pas terminée et que l’un des acteurs commet la folie et l’imprudence de la raviver, nous devons tenter d’en tirer les leçons. Plutôt que de nous attarder sur le passé récent, sur les erreurs et sur les fautes d’appréciation qui ont conduit à cette crise, nous devons désormais porter notre regard vers l’avenir.
Une priorité s’impose. Des discussions complexes ont été engagées afin de définir un cadre pérenne garantissant la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Oman, étant l’un des deux Etats dont les eaux territoriales bordent ce passage stratégique, porte une responsabilité particulière. Il lui appartient de travailler avec l’Iran – l’autre Etat riverain du détroit – ainsi qu’avec l’ensemble de la communauté internationale, qui dépend de cette voie maritime, afin d’élaborer un dispositif à la fois réaliste, durable et conforme au droit international qui puisse sanctuariser la libre circulation.
Le succès de ces consultations représente un impératif pour l’économie mondiale. En effet, la libre circulation dans le détroit d’Ormuz est l’un des piliers du commerce international. Je tiens, à cet égard, à saluer le rôle particulièrement constructif qu’a joué la France dans ces discussions. Cependant, l’urgence de ce dossier ne doit pas nous empêcher de voir plus loin. Le détroit d’Ormuz n’est qu’un élément d’un ensemble stratégique beaucoup plus vaste, qui appelle, lui aussi, une réflexion approfondie.
Intérêts vitaux à défendre
Depuis 1979, la sécurité du Golfe s’est organisée autour de ce que l’on appelait le « containment » (l’« endiguement »). Cette doctrine, principalement fondée sur l’exclusion, considérait que l’objectif premier de l’architecture sécuritaire régionale était de protéger le Golfe arabe – ainsi que les intérêts occidentaux qui s’y rattachent – contre la menace existentielle incarnée par l’Iran. Or, cette prémisse était profondément erronée. Téhéran ne constituait pas une menace existentielle. L’accumulation de dépenses militaires considérables dans la région, l’expansion des bases américaines dans le Golfe et le maintien d’une présence militaire de protection à distance ont été développés et entretenus au prix d’efforts colossaux, mais sans avoir de véritable utilité.
La guerre a révélé à quel point la politique d’endiguement était un mythe, un fait désormais reconnu même par ceux qui considéraient, il y a peu encore, que plus de quarante-cinq ans d’un coûteux containment constituaient un mal nécessaire.
Les menaces les plus sérieuses qui pèsent sur la sécurité du Golfe ne proviennent pas de la région elle-même, mais de décisions prises en dehors de celle-ci, avant tout à Tel-Aviv. Ce constat ne fait désormais plus guère de doute. Il reste alors une question essentielle : quelles conséquences tirer de cette nouvelle lecture de la réalité ? Comment repenser dans son ensemble l’architecture de sécurité du Golfe ?
Le littoral du Golfe rassemble huit Etats. Outre Oman et ses cinq partenaires du Conseil de coopération du Golfe [l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït et le Qatar], figurent également l’Iran et l’Irak, deux pays qui ont, à différentes époques, fait l’objet de politiques d’endiguement et d’interventions militaires. Au passage, je relève que la France a eu la sagesse de ne pas s’associer à l’intervention en Irak, en 2003.
Ces huit Etats ont tous des intérêts vitaux à défendre et assument, chacun selon ses moyens et ses priorités, une part de responsabilité de cet espace stratégique commun. C’est pourquoi aucun ne saurait être tenu à l’écart d’une future architecture régionale de sécurité. Tous doivent être associés à son élaboration, participer à sa mise en œuvre et partager les responsabilités qu’elle implique.
Une telle évolution exigera des discussions sérieuses, parfois difficiles. Des questions délicates devront être posées ; des choix pragmatiques devront être assumés. Il faudra notamment remettre en cause certains postulats hérités du passé afin d’identifier les partenariats susceptibles de renforcer réellement la sécurité des Etats du Golfe – et, par ricochet, celle de la communauté internationale – tout en distinguant ceux qui créent, au contraire, des vulnérabilités supplémentaires.
Réalités stratégiques et logistiques
Cela suppose, au minimum, un examen lucide des relations entretenues avec de grands partenaires tels que les Etats-Unis. Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause des alliances solidement ancrées dans l’histoire et porteuses d’importantes perspectives de coopération. Il s’agit plutôt de les rééquilibrer afin qu’elles reflètent davantage les réalités stratégiques que la guerre récente a révélées. Si l’inclusion devait désormais remplacer l’endiguement comme principe fondateur de la coopération régionale en matière de sécurité, quel rôle les pays amis tels que les Etats-Unis seraient-ils appelés à jouer pour contribuer de manière réellement constructive à cet objectif ?
Naturellement, ces débats concernent, au premier chef, les Etats du Golfe eux-mêmes. Toutefois, le Golfe ne peut être dissocié de son environnement géographique immédiat. D’autres réalités stratégiques et logistiques doivent également être prises en compte.
Il suffit de considérer le nord-ouest de l’océan Indien, dont l’importance stratégique demeure sous-estimée. Cette vaste zone concentre de nombreux ports et voies maritimes essentiels, étroitement interconnectés avec les infrastructures du Golfe. Le détroit de Bab Al-Mandab, l’accès à la mer Rouge et l’ensemble de ses façades maritimes constituent autant d’éléments que la récente crise autour du détroit d’Ormuz a remis au premier plan. L’ensemble des populations de cette vaste région bénéficieraient d’un cadre juridique et opérationnel efficace, capable de garantir la sécurité des échanges et de favoriser une prospérité durable.
Cette guerre est une catastrophe. Dépourvue de mandat des Nations unies, elle n’a atteint aucun des objectifs qui lui étaient officiellement assignés. Néanmoins, si elle permet enfin d’enterrer le mythe de l’endiguement dans le Golfe, alors il existe une raison d’espérer : celle de voir émerger un système plus juste, plus réaliste et plus efficace, corrigeant ainsi près d’un demi-siècle d’erreurs stratégiques.