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Ibrahim Al-Amine

Le problème de nombreux Libanais réside dans le fait qu’ils réduisent la notion d’intervention syrienne à une présence militaire directe. Le paradoxe est que la majorité des forces qui saluent aujourd’hui tout rôle syrien sont précisément celles qui sont impliquées dans le projet américano-saoudien-israélien hostile à la résistance. Mais elles évitent d’afficher ouvertement ce qu’elles souhaitent réellement, car cela les mettrait dans une position délicate face à l’opinion publique. Ces forces, du président de la République Joseph Aoun et de son conseiller gouvernemental Nawaf Salam, en passant par les « Forces libanaises » et le parti des Phalanges, jusqu’à ce qui reste des forces du 14 mars et des « Révolutionnaires de Tishreen », veulent qu’Ahmed al-Shara’ envoie ses forces au Liban pour mener à bien la mission qu’Israël n’a pas réussi à accomplir, à condition qu’il s’en aille ensuite, remercié !

Les partisans de la partition ou de la fédéralisation du Liban estiment que toute intervention syrienne constitue un élément favorable à la réalisation de leur projet. Ils imaginent que les Syriens prendront le contrôle du Bekaa, du Nord et du sud de Beyrouth, tandis qu’Israël se chargera du Sud et de l’ouest du Bekaa, et qu’on leur laissera le contrôle du Mont-Liban du Nord ainsi que d’autres districts chrétiens, en vue de les transformer en « Monaco de l’Orient » sous l’égide d’une protection américaine directe. Certains vont même jusqu’à promouvoir l’idée d’un déploiement de forces militaires américaines dans cette région, s’étendant de la « côte chrétienne » au nord jusqu’au port de Beyrouth au sud, en passant par les environs de l’ambassade américaine à Awkar.

Scénarios d’intervention militaire

Dans les discussions hypothétiques qui ont lieu, Damas ne prendrait une telle mesure qu’à la demande officielle du gouvernement libanais et en coordination totale avec l’armée libanaise, qui serait censée mettre ses quartiers généraux et ses casernes militaires et de sécurité à la disposition des forces syriennes dans leur confrontation avec le Hezbollah. Ce scénario suppose également que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis financent la campagne, tandis que les États-Unis assureraient le soutien logistique nécessaire, notamment un système de défense aérienne sophistiqué en prévision de toute riposte iranienne visant Damas, ainsi que la fourniture d’armes modernes aux forces syriennes, en particulier des drones et des munitions de type missile. Par-dessus tout, les partisans de cette proposition prévoient la mise en place d’une couverture aérienne efficace pour les forces terrestres.

Ce scénario peut sembler relever de la fiction, mais le simple fait d’y réfléchir soulève une série de questions fondamentales :

  • Premièrement : Ahmed al-Shara souhaite-t-il devenir un partenaire d’Israël dans sa guerre contre le Hezbollah ?
  • Deuxièmement : Damas paiera-t-il le prix de cette guerre par l’installation d’un million et demi de Syriens au Liban ?
  • Troisièmement : Washington est-il prêt à offrir une contrepartie complète à Al-Sharaa, en l’aidant à mener à bien son projet d’unification de la Syrie sous son autorité, ce qui inclut de faire pression pour un retrait israélien du sud de la Syrie et de le soutenir pour mettre fin à la rébellion en cours à Soudaya ?
  • Quatrièmement : comment l’Occident traitera-t-il les forces islamistes qui constitueront un élément essentiel de toute campagne militaire syrienne, qu’il s’agisse de celles intégrées dans les formations de Damas ou des groupes qui pourraient se former à partir de Libanais ou de réfugiés syriens résidant au Liban ?

L’intervention en cours… à distance

Dans chacune de ses interventions, Al-Sharaa tient à nier l’existence d’un projet d’intervention militaire syrienne au Liban, mais, en revanche, il a commencé à évoquer progressivement le rôle que son gouvernement pourrait jouer dans le dossier libanais. Les premiers indices sont apparus lors de son entretien avec la chaîne émiratie « Al-Mashhad », lorsqu’il a expliqué la position du président américain Donald Trump, qui demande à la Syrie d’intervenir face au Hezbollah. Ce jour-là, Al-Sharaa a ouvert la voie à un débat sur une autre forme de rôle syrien, loin de toute intervention militaire directe. Lors de son entretien avec la chaîne « Al-Jazeera » hier, il est allé plus loin en déclarant que la Syrie « examine avec le gouvernement libanais les moyens d’aider à surmonter la crise », soulignant que la résolution « ne se limite pas à une approche sécuritaire, mais nécessite une solution globale qui tienne compte des différentes dimensions de la crise », et en soulignant que « toute situation de chaos au Liban se répercutera directement sur la Syrie ».

Concrètement, Al-Sharaa a réaffirmé le principe de l’intervention syrienne dans le dossier libanais, mais l’a replacé dans un cadre plus facilement acceptable sur les plans politique et médiatique, fondé sur la « coordination » avec le gouvernement libanais, tout en lui retirant son caractère exclusivement sécuritaire. En d’autres termes, il a voulu dire que Damas, qui a reçu des demandes américaines et saoudiennes d’intervenir face au Hezbollah, ne se considère pas tenue de jouer ce rôle selon les modalités souhaitées par Washington et Riyad.

Alors que beaucoup s’attardent sur les difficultés auxquelles Al-Shara’ est confronté en Syrie, qui pourraient limiter sa capacité à mener une confrontation avec le Hezbollah au Liban, ce que les Libanais oublient, c’est qu’aucun président syrien, qu’il soit baasiste, islamiste ou sans affiliation idéologique, ne peut laisser la Syrie en marge de la scène libanaise, qu’elle soit sécuritaire, politique, économique ou sociale. Al-Sharaa lui-même a fait allusion à cela lorsqu’il a indiqué, dans l’une de ses interviews, que l’accord de Taëf comportait une référence à la « spécificité de la relation » qui lie le Liban à la Syrie.

Un responsable syrien a accompagné Al-Chaybani et est resté sur place pour nouer des contacts avec des personnalités sunnites de tout le Liban, insister sur le respect de la demande de l’Arabie saoudite de boycotter Hariri, et mettre en place un programme de gestion des dirigeants locaux et des religieux

En toute simplicité, l’ingérence syrienne au Liban est permanente, et tout Libanais qui croit que la Syrie laissera le Liban tranquille est naïf. Plus important encore, les Libanais ont déjà fait l’expérience de l’influence des nouvelles autorités syriennes dans plusieurs dossiers, notamment celui des prisonniers que les autorités libanaises ont été contraintes, à la demande de la tutelle américaine et de l’Arabie saoudite, à les libérer, bien que certains d’entre eux aient fait l’objet de condamnations judiciaires pour leur participation à des combats contre l’armée libanaise ou pour leur implication dans des attentats terroristes qui ont coûté la vie à des dizaines de civils libanais.

L’ingérence syrienne ne s’est pas limitée à ce dossier. Damas demande aujourd’hui (et obtient ce qu’elle veut) des renseignements sécuritaires sur les adversaires du nouveau régime résidant au Liban, qu’il s’agisse de responsables ou d’officiers ayant servi dans les institutions de l’ancienne État syrien, et exige également que les opposants politiques et les journalistes soient suivis et surveillés. De même, elle s’est efforcée d’obtenir des informations concernant certains hommes d’affaires syriens dont elle estime que la fortune a été constituée grâce à leurs liens avec les piliers de l’ancien régime.

De plus, Damas a officiellement fait savoir à Beyrouth qu’elle refusait la formation d’une commission mixte chargée de la délimitation des frontières terrestres et maritimes, et a également refusé d’entamer toute discussion visant à régler la question de la souveraineté sur les fermes de Chebaa occupées. Lorsque le Liban a sollicité la coopération de la Syrie pour le rapatriement des réfugiés syriens, la réponse syrienne a été cinglante : le Liban devait d’abord restituer les dépôts des Syriens perdus dans les banques libanaises. Par ailleurs, Damas a demandé à Nawaf Salam de trouver un mécanisme permettant d’ouvrir la voie à une coopération directe avec la direction du port de Tripoli, ainsi qu’avec l’aéroport de Qleiat, tandis que la coordination concernant les postes-frontières se poursuit selon les conditions qu’elle fixe. Quant au dossier de la contrebande transfrontalière, soulevé à maintes reprises par la partie libanaise, la réponse syrienne a toujours été que les autorités syriennes n’étaient pas encore prêtes à garantir l’arrêt complet des opérations de contrebande.

Après la visite de Al-Chibani ?

Après la récente visite du ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad Al-Chibani, à Beyrouth, aucune analyse n’a cherché à en cerner les véritables objectifs. Cet homme incarne les orientations de la nouvelle autorité syrienne, et le programme de la visite ainsi que la nature des rencontres qu’il a tenues ont révélé une partie des équilibres qui régissent la position de Al-Shara’ face à la situation au Liban. Le facteur saoudien est clairement apparu, sachant que Damas ne s’est pas soumise à l’Arabie saoudite comme beaucoup le pensent, mais qu’elle ne souhaite pas de conflit avec Riyad et espère obtenir de sa part un soutien financier substantiel, ce qui n’a pas encore été le cas.

De même, Damas manifeste un intérêt pour ses relations avec les Émirats arabes unis, qui se sont engagés à mettre en œuvre un vaste programme d’investissement et de tourisme dans les environs de la capitale syrienne et le long du littoral, dont la valeur est estimée à environ vingt milliards de dollars, tandis que le soutien qatari se limite, pour l’instant, à une contribution au financement des salaires.

Ces considérations se sont traduites par l’abandon de l’idée d’une rencontre entre Al-Sharaa et le président Saad Hariri, et la réunion prévue entre Al-Chibani et l’ancienne députée Bahia Hariri a également été annulée. En revanche, le ministre syrien s’est senti tenu de rendre visite aux alliés chrétiens du royaume, les partis des Phalanges et des « Forces libanaises », tout en s’abstenant d’organiser la moindre rencontre, voire d’établir le moindre contact, avec le Courant national libre.

Quant au message adressé à la communauté sunnite, il s’est concrétisé par une visite à Tripoli, où Al-Chibani a rencontré des personnalités locales dont l’influence politique et populaire est limitée, certaines d’entre elles étant liées à des groupes ayant joué un rôle dans les guerres de quartiers que la ville a connues par le passé.

Parallèlement, Al-Sharaa a accédé à la demande saoudienne de faire en sorte que Al-Shibani rencontre le président de l’Assemblée nationale, Nabih Berri, en sa qualité de représentant des chiites au Liban. Au cours de cette rencontre, Berri a tenu à exposer sa position sur la crise syrienne, soulignant qu’elle ne correspondait pas à celle du Hezbollah et qu’il était en désaccord avec l’ancien président syrien Bachar al-Assad. Le président de la Chambre semblait vouloir, par cette prise de position, rouvrir les portes fermées entre les chiites du Liban et le pouvoir de Damas.

Après le départ de Al-Chibani de Beyrouth, un responsable syrien très proche de Al-Sharaa, détenant une nationalité étrangère en plus de sa nationalité syrienne, y est resté. Ce responsable a concentré son action sur la scène sunnite, rencontrant plusieurs personnalités avec lesquelles Al-Chibani s’était entretenu, ainsi que d’autres personnalités.

Lors des réunions qu’il a tenues avec des personnalités sunnites de différentes régions du Liban, il a affirmé que Damas « n’envisageait pas d’intervention militaire au Liban à ce stade et n’en avait pas les moyens », mais s’est abstenu dans le même temps de nier qu’une telle option puisse figurer à l’ordre du jour à l’avenir. Il a tenu à établir une distinction entre les rôles respectifs de l’Arabie saoudite et de la Turquie en Syrie, cherchant à laisser entendre que Damas aspire, à terme, à devenir la référence principale dans la gestion du dossier libanais, mais qu’elle ne souhaite pas endosser ce rôle tant qu’elle est en désaccord avec des puissances régionales influentes, telles que l’Arabie saoudite et la Turquie. Dans ce contexte, il n’a pas caché qu’Ankara avait mis en garde les dirigeants syriens contre les risques liés à toute aventure militaire contre le Hezbollah au Liban.

Après la visite de Al-Chibani, des députés et des personnalités qui n’avaient pas pu rencontrer Al-Shara’e se sont concertés sur la marche à suivre, et certains d’entre eux ont décidé de se rendre à Damas pour s’entretenir avec des responsables syriens. Parallèlement, des religieux proches du courant salafiste ont commencé à ouvrir des canaux de communication avec les « salafistes » de « Hay’at Tahrir al-Sham », tandis que la coopération entre les services de sécurité syriens et leurs homologues libanais connaîtrait une expansion progressive, sous l’égide directe des services de renseignement saoudiens.

Alors que les visiteurs de la capitale syrienne ont évoqué une nouvelle phase de pressions liées au dossier libanais, l’impression dominante à Damas reste que l’avenir de ce dossier ne se dessinera pas en dehors de la vision turque, qui ne considère pas le Liban comme un espace indépendant, mais comme faisant partie d’un cadre régional unique englobant la Syrie, le Liban et l’Irak. C’est là l’axe principal du projet sur lequel travaille l’émissaire américain Tom Barrack !

Al Akhbar