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Le général Charles de Gaulle n’aurait jamais reporté la réinhumation de Marc Bloch, héros de la Résistance française, pour accommoder le président américain

Natacha Polony

Le mois dernier, alors que les dirigeants mondiaux s’apprêtaient à se réunir en France pour le sommet du G7, les responsables français avaient Donald Trump en tête.

Usant de ses privilèges d’hôte, Paris s’est employé avec diligence à éviter tout contretemps susceptible de contrarier le président américain. Tout d’abord, il a reporté la réunion du 14 au 16 juin, s’assurant ainsi qu’elle n’interfère pas avec la célébration du 80e anniversaire de Trump, ni avec le combat en cage organisé sur la pelouse de la Maison Blanche pour marquer l’événement. Ensuite, le président français Emmanuel Macron s’est « donné beaucoup de mal » pour élaborer un programme « répondant aux attentes de Trump », comme l’a déclaré un analyste à Reuters.

Enfin, et c’est peut-être le plus étrange, les autorités françaises ont reporté la cérémonie de transfert de la dépouille de Marc Bloch, héros de la Résistance française, qui devait être réinhumé au célèbre Panthéon, au cœur de Paris, le 16 juin. Cette décision a eu des conséquences importantes : au lieu d’organiser la cérémonie à la date anniversaire de l’assassinat de Bloch par la Gestapo en 1944, les autorités ont dû lui rendre hommage une semaine plus tard, reportant ainsi un hommage national d’une importance historique exceptionnelle rendu à l’un des plus grands historiens et patriotes français.

Au final, la France a renoncé à honorer Marc Bloch le jour même de son martyre afin d’adapter son calendrier aux souhaits impératifs de la Maison Blanche et, en fin de compte, d’accueillir le président américain à Versailles, tout près de là, dans le but de s’attirer ses faveurs.

Ces décisions reflètent un état d’esprit déplorable. Même lorsqu’il s’agit de notre propre histoire nationale, la France s’est habituée à considérer les contraintes émanant de Washington comme des priorités absolues. Or, rien n’exigeait que la cérémonie soit reportée ou que l’ordre du jour soit remanié.

La relation qui devrait lier deux grandes républiques alliées ressemble trop souvent à une relation de dépendance politique, dans laquelle Paris se soucie moins de défendre ses propres intérêts et valeurs que d’anticiper avec déférence les souhaits de Washington.

Cette situation ne sert ni la France ni les États-Unis.

Une idée fausse courante consiste à croire que les intérêts américains sont mieux servis par des alliés dociles qui mettent en œuvre sans broncher les décisions prises à Washington. C’est là la logique d’un empire, et non celle de nations souveraines unies dans un partenariat. Les États-Unis ont bien davantage besoin d’alliés disposés à s’exprimer sans détours que de vassaux désireux de plaire, comme l’histoire récente l’a maintes fois démontré.

Lorsque la France de Jacques Chirac a refusé de participer à l’invasion de l’Irak en 2003, elle a été accusée de trahir l’alliance occidentale. Avec le recul, qui peut sérieusement affirmer que Paris avait tort ? Aucune arme de destruction massive n’a jamais été trouvée, pas plus qu’aucun lien entre Saddam Hussein et Al-Qaïda. La guerre a anéanti l’État irakien, alimenté la montée du terrorisme djihadiste, renforcé l’influence régionale de l’Iran et coûté des milliers de milliards de dollars aux contribuables américains – sans parler du nombre considérable de vies américaines et irakiennes perdues.

Le refus de la France a sans aucun doute été mal accueilli à Washington. Pourtant, il s’est avéré salutaire. Il a fait office de remède contre l’orgueil démesuré – un rappel opportun qu’aucune puissance, aussi grande soit-elle, n’est à l’abri de l’erreur. Il a également fait écho à la leçon intemporelle de l’« Histoire de la guerre du Péloponnèse » de Thucydide : aucune démocratie ne peut, en fin de compte, s’imposer à l’étranger tout en violant les principes mêmes qu’elle prétend défendre.

C’est précisément cette leçon que le général de Gaulle avait comprise lorsqu’il dénonça la guerre du Vietnam dans son discours de Phnom Penh en 1966. Il ne cherchait pas à affaiblir les États-Unis ; il tentait de leur épargner un désastre stratégique. Il rappela aux Américains qu’aucune armée étrangère ne peut imposer indéfiniment sa volonté à un peuple déterminé à forger son propre destin. L’histoire lui a finalement donné raison.

Cette tradition gaulliste ne consistait pas à s’opposer systématiquement à Washington. Elle consistait à soutenir les États-Unis chaque fois que les intérêts communs convergeaient — et à dire non lorsqu’ils s’engageaient sur une voie dangereuse.

C’est précisément cette capacité de jugement indépendant qui a progressivement disparu.

La crise ukrainienne en offre un exemple frappant. Lors du sommet de l’OTAN de 2008 à Bucarest, le président français Nicolas Sarkozy et la chancelière allemande Angela Merkel avaient initialement saisi les risques. Tous deux s’étaient opposés à l’ouverture de la perspective d’une adhésion à l’alliance à l’Ukraine et à la Géorgie, sachant que Moscou considérait une telle initiative comme une ligne rouge stratégique susceptible de déclencher une confrontation majeure sur le continent européen.

Si la France avait fermement maintenu cette position et continué à promouvoir une architecture de sécurité européenne englobant aussi bien les Européens, les Russes que les Américains, la catastrophe ukrainienne aurait très bien pu être évitée. Au lieu de cela, Paris a progressivement abandonné cette vision au profit d’un alignement croissant sur l’élargissement de l’OTAN et, inévitablement, d’une logique de confrontation.

La même erreur s’est répétée avec le système de défense antimissile de l’OTAN. En acceptant en 2012 de rejoindre un projet prétendument destiné à l’Iran mais perçu par la Russie comme un déploiement stratégique hostile, la France a contribué à alimenter une nouvelle course aux armements. Après le retrait du président George W. Bush du Traité sur les missiles antibalistiques, la priorité aurait dû être de rétablir la confiance stratégique. Au lieu de cela, nous avons choisi la voie opposée.

Le même schéma s’est reproduit avec l’Iran. Lorsque le président Donald Trump s’est retiré unilatéralement du Plan d’action global conjoint (JCPOA) en 2018, la France aurait dû s’opposer fermement à cette décision. Elle aurait dû défendre un accord qui fonctionnait, qui réduisait le risque de guerre, et refuser de forcer les entreprises françaises à quitter l’Iran à la demande de Washington. Une fois de plus, la déférence a pris le pas sur l’indépendance.

Les crises successives qui ont secoué le Moyen-Orient – et surtout la récente guerre contre l’Iran, qui n’a été interrompue, ne serait-ce que brièvement, que par le protocole d’accord – ont démontré le coût de cet échec. Le conflit s’est soldé par ce que de nombreux observateurs considèrent comme un revers stratégique pour les États-Unis, une conclusion à laquelle sont parvenus des analystes aussi différents que Robert Kagan, dans son essai très commenté publié dans *The Atlantic* intitulé « Checkmate in Iran », et John J. Mearsheimer.

Pire encore, si la récente reprise des hostilités devait déboucher sur un conflit prolongé, les conséquences pourraient s’étendre bien au-delà du Moyen-Orient, déclenchant une grave crise économique mondiale dont les économies occidentales supporteraient presque certainement le plus lourd fardeau.

Le paradoxe est que cette subordination croissante de la France, et de l’Europe plus généralement, vis-à-vis des États-Unis n’a pas renforcé l’alliance transatlantique ; elle l’a affaiblie.

Une véritable alliance repose sur des partenaires capables d’apporter des atouts distincts. La France possède précisément ces atouts. Elle est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle dispose du deuxième plus grand domaine maritime au monde, d’un vaste réseau diplomatique, d’une force de dissuasion nucléaire indépendante et d’une base industrielle stratégique de classe mondiale.

En d’autres termes, la France possède toutes les qualités requises pour être un partenaire indispensable des États-Unis — à condition qu’elle retrouve la confiance nécessaire pour agir en tant qu’elle-même.

Le monde qui se dessine aujourd’hui n’est plus celui des années 1990. Face à la montée en puissance de la Chine, les États-Unis doivent de plus en plus réorienter leurs ressources stratégiques vers la région indo-pacifique. Ils ne pourront plus — ni ne voudront — assumer indéfiniment le fardeau de la sécurité occidentale. Leur intérêt à long terme ne réside donc pas dans le maintien de dépendances économiques et culturelles, mais dans la promotion d’alliés plus autonomes, plus compétents et plus disposés à assumer la responsabilité de leur propre sécurité. La France pourrait précisément jouer ce rôle.

Une vérité fondamentale doit être réaffirmée : les États-Unis sont plus forts lorsqu’ils sont entourés de partenaires libres et souverains. Une France gaulliste — capable d’apporter son soutien lorsque les circonstances l’exigent et de marquer son désaccord lorsque cela s’impose — serait bien plus précieuse pour l’Amérique qu’une France soucieuse de s’attirer les faveurs de Washington.

Les États-Unis n’ont pas besoin d’une France qui se comporte en suppliant. Ils ont besoin d’une France disposée à s’exprimer avec franchise — une France capable de rappeler à son allié qu’aucune grande puissance ne reste véritablement grande dès lors qu’elle cesse d’écouter ses amis.

En retrouvant l’esprit gaulliste, la France ne s’éloignerait pas des États-Unis ; elle redeviendrait l’alliée que les États-Unis respectent. Une telle relation serait plus équilibrée, plus efficace et mieux adaptée aux réalités stratégiques du XXIe siècle — non pas une relation de dépendance, mais une alliance entre deux républiques souveraines unies par un engagement commun en faveur de la démocratie et de la liberté humaine.

Natacha Polony est une journaliste et essayiste française, fondatrice de la revue L’Audace. Auparavant, elle a occupé le poste de rédactrice en chef du journal Marianne de 2018 à 2025.

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