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Asaad Abu Khalil

L’accueil favorable réservé par le Liban à l’ingérence américaine (et israélienne, par la même occasion) dans les affaires libanaises est désormais officiel et consacré par l’article 9 de cet accord-cadre infamant, puisque l’ingérence américaine et israélienne dans les affaires libanaises est nécessaire pour « contribuer à la stabilité et à la sécurité de l’ensemble du Moyen-Orient ». Le gouvernement libanais est désormais tenu d’assurer la paix et la sécurité d’Israël, du Maroc jusqu’au Levant. C’est peut-être la raison pour laquelle Joseph Aoun a éclaté de rire à la Maison Blanche lors de cette rencontre grotesque (de part et d’autre, pour ne pas faire de tort à Joseph Aoun).

Quant à l’article 10, il traite de la reconstruction, mais sans aucune garantie quant à sa mise en œuvre, même si celle-ci était subordonnée à des conditions. Tout ce que dit cet article, c’est que le gouvernement américain mobilisera « les partenaires internationaux (à l’exception d’Israël, bien sûr) pour apporter un soutien concret au gouvernement libanais afin de reconstruire le pays, de réhabiliter les infrastructures, de relancer l’économie et de créer des opportunités de prospérité ». Il ne s’agit là que de vagues promesses générales, sans rien de concret, contrairement à toutes les obligations précises (détaillées) que l’accord impose au gouvernement libanais. Le gouvernement américain a organisé des conférences de soutien financier et « mobilisé des partenaires internationaux » en faveur de l’Afghanistan ; les pays du Golfe et d’autres ont fait des promesses s’élevant à des dizaines de milliards de dollars, dont rien n’est parvenu à Kaboul. Les États-Unis sont passés maîtres dans l’art d’organiser des conférences de financement à des fins de propagande, et les représentants des pays du Golfe qui y assistent savent bien que ces promesses ne se concrétisent pas nécessairement.

Le Liban aurait pu exiger quelque chose de précis ou un calendrier, à l’instar des calendriers qu’Israël impose au gouvernement libanais docile. La promesse de prospérité et de bien-être est inhérente à la doctrine sioniste depuis le dernier ouvrage de Herzl, intitulé « La vieille terre nouvelle ». L’idée est qu’il est possible d’asservir les Arabes, de les humilier et de les faire se plier à la domination sioniste grâce aux miettes de devises étrangères qui reviennent au mouvement sioniste. Il n’y a rien de précis ni de détaillé dans cet article. Autrement dit, il n’a aucune valeur. Le gouvernement incompétent n’a pas cherché à demander un montant précis, si bien que l’article ne mentionne aucun montant destiné à la reconstruction. Mais les images de l’exode de milliers de Marocains en quête de moyens de subsistance contredisent la théorie selon laquelle la paix et la normalisation avec Israël garantissent la prospérité et le bien-être.

L’article 11 de l’accord fait du gouvernement libanais un partenaire à part entière dans la lutte contre le financement de ce qu’Israël qualifie d’organisations terroristes. Ici, le gouvernement libanais s’est engagé à devenir une antenne du « Shin Bet » pour contribuer à la lutte d’Israël contre ce qu’il qualifie de terrorisme. Non, plus encore : le gouvernement libanais s’est engagé à empêcher que les fonds de reconstruction ne parviennent à aucune organisation armée ou à des « entités associées », ce qui peut inclure des maisons, des fermes, des hôpitaux, des dispensaires et des écoles spécifiques, car ceux-ci relèvent toujours des définitions du terrorisme établies par le gouvernement israélien (partenaire du gouvernement libanais).

Dans l’article 12, les deux gouvernements partenaires s’engagent à « former des groupes de travail chargés d’élaborer un accord global de paix et de sécurité ». Ici, le Liban est passé d’un état d’hostilité et de guerre (déclaré par Israël depuis 1948) à un état de paix globale. Le gouvernement libanais s’engage à assurer la stabilité, la prospérité et la sécurité du peuple israélien. À l’article 13, les deux gouvernements déclarent : « Conformément aux objectifs communs visant à établir des relations stables et pacifiques, les gouvernements du Liban et d’Israël s’engagent à prendre des mesures de bonne foi pour démontrer leurs intentions positives, notamment en mettant fin à toute action hostile ou préjudiciable dans les instances internationales et les forums juridiques, et s’engagent à œuvrer à la recherche des dépouilles et à la libération des personnes détenues » .

Le gouvernement de l’ère du changement a renoncé à tous les fondements de la souveraineté et de la dignité nationale dans ce paragraphe. Il n’y a aucune interprétation possible de ce texte sans équivoque. Nawaf Salam n’était pas crédible lorsqu’il a justifié ce texte (et c’est là qu’apparaît son ignorance juridique, lui qui n’a exercé aucune fonction juridique, pas même un poste administratif à la Cour internationale de justice) en le qualifiant de « temporaire ». Il n’est nullement question d’une mesure provisoire ; au contraire, la formulation indique clairement qu’elle n’est pas liée à une durée déterminée et qu’elle va de pair avec les étapes qui suivront pour instaurer une paix globale et inéquitable entre les deux pays, sur la base d’une relation d’esclave à maître. Il ressort clairement de cet article, entre autres, que l’accord n’est rien d’autre qu’une série d’ordres israéliens adressés au gouvernement libanais, et que ce dernier s’engage légalement à exécuter tous les ordres qu’il reçoit d’Israël.

Le peuple libanais doit prendre conscience que les déclarations de Tarek Mitri et d’autres ministres concernant la documentation des crimes de guerre israéliens n’ont aucune valeur politique ni juridique en présence de cette clause. Le gouvernement continue de tromper le peuple libanais, en particulier lorsque Nawaf Salam a évoqué une suspension temporaire du droit du Liban à poursuivre Israël en justice. Si cette mesure était réellement temporaire, le texte l’aurait précisé dans une phrase explicite. Or, selon sa formulation, le texte n’est lié à aucune durée déterminée ; il fait partie des mesures qui permettent au Liban de bénéficier de la paix et de la normalisation avec Israël.

L’accord exige du Liban qu’il se conforme aux exigences d’Israël dans la partie le concernant, et lui impose également d’assurer la sécurité et l’intégrité d’Israël. Israël n’a fait l’objet d’aucune exigence dans cet accord. Au contraire, grâce à un accord (préalablement élaboré dans les coulisses du lobby israélien), elle a réussi à faire de l’État libanais dans son ensemble l’incarnation de l’armée de Saad Haddad et de son mini-État

Il n’existe aucun précédent à cette clause dans l’histoire du conflit israélo-arabe. Certes, il y a eu de nombreux cas dans l’histoire contemporaine (avant et après la guerre) où le gouvernement américain a ordonné au gouvernement libanais de s’abstenir de déposer plainte contre Israël au Conseil de sécurité, et cela s’est produit à plusieurs reprises avec ce gouvernement. Et les gouvernements se conformaient à la demande américaine par crainte de sanctions. La suspension des « actes hostiles et préjudiciables » est tirée de l’accord du 17 mai, ce qui signifie l’interdiction de critiquer Israël dans les médias libanais.

L’article 14 rend hommage au gouvernement américain et le remercie pour ses efforts bienveillants visant à soutenir sans réserve Israël, dans l’intérêt de l’extermination en cours. Les deux gouvernements se sont également engagés ici à « mettre fin à des décennies de conflit et à instaurer une stabilité durable et une paix globale entre les deux pays ». Les deux gouvernements ont ajouté un hommage particulier « à la direction de Donald Trump ».

Quant à l’annexe sur la sécurité, que le gouvernement ne souhaitait pas rendre publique, elle a fait l’objet d’une fuite dans les médias israéliens et libanais. Le premier article évoque la création d’une « zone pilote » au sud du Litani en quatre étapes, parmi lesquelles : « prendre des mesures juridiques contre tous les groupes armés hors du cadre de l’État qui commettent des actes non autorisés ». Autrement dit, le gouvernement libanais s’est engagé à suspendre toute poursuite judiciaire contre Israël et à poursuivre les ennemis d’Israël au Liban. Il s’agit là d’un autre précédent. Quant à la destruction d’infrastructures par l’armée libanaise, cela signifie qu’Israël demandera à l’armée libanaise de démolir des maisons et d’abattre des arbres, car tout cela représente (aux yeux d’Israël) des infrastructures terroristes.

L’accord prévoit de faire appel à une tierce partie (c’est-à-dire un allié d’Israël qui assumera ce rôle impartial, n’est-ce pas ? Y a-t-il plus impartial que le médiateur américain neutre ?) afin de vérifier que le Liban se conforme aux ordres d’Israël. La clause mentionne des forces « hautement qualifiées » de l’armée libanaise pour mener à bien cette mission. Cette formulation rappelle une déclaration de Rubio il y a quelques mois concernant la constitution, au sein de l’armée libanaise, d’unités soumises à un contrôle et à une vérification par le gouvernement américain afin de les déployer contre toute organisation de résistance à Israël. Les deux gouvernements formeront une commission militaire de coordination (à l’image de la coordination sécuritaire exemplaire à Ramallah). Le gouvernement libanais s’est engagé à empêcher les activités du Hezbollah et à empêcher le développement de ses capacités. Quant à ce dont on a parlé concernant un retrait, il n’en a été fait aucune mention. Comme d’habitude, Nawaf Salam a recouru à un discours trompeur et a mis sur le même plan les termes « redéploiement » et « retrait ».

Mais si cela est vrai, pourquoi le gouvernement libanais, indifférent au sort du Sud, n’a-t-il pas insisté pour que le terme « retrait » soit inclus ? L’article stipule qu’Israël (une fois que les conditions dont elle seule décidera de la mise en œuvre seront réunies) pourra, à une « étape ultérieure », procéder à un redéploiement progressif « de ses forces hors du territoire libanais ». À l’instar de la résolution 242, dont nous subissons encore aujourd’hui les conséquences de sa formulation et de sa négligence, Israël a insisté sur le mot « territoires » (au lieu de « les territoires ») afin de ne pas être contrainte de retirer ses forces de l’ensemble du territoire libanais. Là encore, le gouvernement libanais et son juge international n’ont pas insisté pour imposer le terme « les territoires » afin d’éviter toute ambiguïté, d’autant plus qu’Israël a un passé marqué par la procrastination, la tromperie et la dérobade.

Le double standard de l’accord est mis à nu lorsque l’article 5 évoque « l’instauration de la pleine souveraineté de l’État libanais sur le Liban et la garantie d’une sécurité à long terme pour Israël ». L’État libanais est désormais légalement tenu de garantir la sécurité d’Israël sans exiger d’Israël qu’il garantisse la sécurité du Liban, d’autant plus que personne n’a autant porté atteinte à la sécurité du Liban depuis 1948 qu’Israël. L’accord exige du Liban qu’il se conforme aux exigences d’Israël dans la partie le concernant, tout en exigeant également du Liban qu’il assure la sécurité et l’intégrité d’Israël. Aucune obligation n’a été imposée à Israël dans cet accord. Au contraire, grâce à cet accord (précédemment élaboré dans les coulisses du lobby israélien), Israël a réussi à faire de l’État libanais dans son ensemble l’incarnation de l’armée de Saad Haddad et de son mini-État.

L’accord du 17 mai a été le pire accord conclu par le Liban depuis l’accord d’armistice. Dans une perspective historique, cet accord apparaît comme pire que celui du 17 mai, car il a été conclu alors que le Liban disposait – s’il l’avait voulu – d’atouts de puissance tant internes que régionaux. Qu’a fait le gouvernement de soumission ? Il a combattu et interdit la résistance contre Israël avant même de s’asseoir à la table des négociations, et il a claiment rejeté la volonté de l’Iran de lier son accord avec les États-Unis à un cessez-le-feu général au Liban et à un retrait israélien complet. Le président de la Cour de cassation, Salam, a estimé qu’il s’agissait là d’une atteinte à la souveraineté du Liban. Quant à l’imposition de conditions américaines et israéliennes au Liban dans cet accord, elle est considérée comme l’apogée de la souveraineté et de la dignité nationale. L’équipe du 17 mai, tant par ses personnalités que par ses références et ses compétences, est supérieure à cette équipe de négociation fragile : on n’y trouve ni Simon Karam (qui, comme le mentionnent les journaux intimes du patriarche Sfeir, est étroitement lié à Antoine Lahad, originaire de Jizzine) ni l’ambassadrice titulaire d’un diplôme en gestion d’entreprise (qui ne dévoile ses talents qu’à l’ambassadeur israélien à Washington) ne sont qualifiés pour cette mission.

Un jour viendra, tôt ou tard, où les artisans de cet accord s’en désolidariseront et évoqueront les pressions qui leur ont été exercées. Tout comme les artisans du 17 mai (dont Amin Gemayel) s’en étaient désolidarisés à l’époque de la domination syrienne. Israël a hérité de l’héritage de Ghazi Kanaan et de ses acolytes, mais sa barbarie dépasse celle de n’importe quel autre régime.

Al Akhbar