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La signature d’un pacte de défense entre l’Arabie Saoudite, le Pakistan et la Turquie est non seulement un tournant majeur dans la géostratégie de la région centrale du monde, correspondant à la zone couverte par le Commandement central des forces armées americaines mais pourrait modifier en profondeur une architecture de sécurité fort complexe où les alliances peuvent se transformer en mésallinces et aboutir à de nouvelles configurations conflictuelles.

Le pacte de défense naissant entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et (éventuellement) la Turquie n’est pas simplement un énième forum multilatéral où l’on se contente de discuter. Sur le papier, il semble particulièrement redoutable.

Dans la pratique, il s’agit d’un coup géopolitique visant directement Téhéran et les rebelles Houthis du Yémen, tout en faisant l’impasse sur l’éléphant dans la pièce : les ambitions à long terme d’Israël.

Le tigre de papier

Commençons par expliquer pourquoi cette alliance fait tant parler d’elle. L’accord fondateur entre l’Arabie saoudite et le Pakistan reprend déjà l’esprit de l’article V de l’OTAN : une attaque contre l’un est une attaque contre tous. Si la Turquie y adhère officiellement, on se retrouvera face à un triangle de puissances militaires complémentaires :

Royaume d’Arabie saoudite : le « portefeuille illimité « . Des pétrodollars illimités pour les achats d’armement et le financement de projets de défense sans limitations;
Pakistan : « le sabre». Il dispose d’armes nucléaires, de missiles balistiques et d’une immense armée permanente.
Turquie : « le cerveau » et la force. Elle peut se prévaloir d’une armée aguerrie, dont les forces terrestres sont le pilier de l’OTAN en Europe, d’une industrie de défense nationale en pleine expansion et d’une expérience opérationnelle allant de la Syrie à la Libye et des côtes de Tripoli au Karabagh et jusqu’en Afghanistan.

Il ne s’agit pas d’un geste symbolique. Cela représente un glissement concret de l’ordre mondial, en partie motivé par une perte de confiance dans les garanties de sécurité offertes par Washington et le récent épisode de l’affrontement avec l’Iran qui a vu toutes les bases militaires US dans les pays du Golfe et au Moyen-Orient ciblées.

La véritable cible : ni la Chine, ni la Russie

Alors que de nombreux analystes tournent leur regard vers l’Est, cette alliance a un objectif précis à court terme : la mer Rouge et le golfe Persique.

Le principal moteur n’est pas une menace émergente lointaine, mais la puissance de feu immédiate des rebelles houthis au Yémen. Pour Riyad, les rebelles Houthis du Yémen constituent une menace existentielle pour sa sécurité. Pour le Pakistan et la Turquie, la sécurisation des voies maritimes vitales de la mer Rouge est une question de survie économique et de projection stratégique.

L’Iran se trouve au cœur de cette dynamique. Pour l’Arabie saoudite, ce pacte constitue un défi direct aux tentatives iraniennes d’encercler le Royaume par le biais de groupes armés agissant par proxy. Il est intéressant de noter que le Pakistan (depuis longtemps proche de Riyad) est de plus en plus entraîné dans la fracture sectaire, tandis que la Turquie profite de cette situation pour retrouver une place de choix dans le monde arabe après des années de rivalité très feutrée avec le Royaume dont les origines remontent à la grande révolte arabe contre l’Empire ottoman en 1917 et Lawrence d’Arabie.

L’ombre d’Israël

Cela nous amène à une vérité dérangeante. Nombreux sont ceux qui, en Occident, espèrent que ce bloc permettra de contenir l’Iran. Mais Israël envisage un avenir où il serait la cible principale, et pas seulement l’Iran.


Un consensus se dégage de plus en plus en Israël selon lequel la Turquie, membre important de l’OTAN et allié de choix de Washington, est en train de devenir le « nouvel Iran ». Mais cette analogie est non seulement simpliste et dangereuse mais démontre qu’Israël n’a pas d’allié puisque l’allié d’aujourd’hui peut devenir l’ennemi de demain. Cette vision des choses est révélatrice de l’état d’esprit prévalant en Israël.

L’Iran agissait par le biais de réseaux de mandataires et d’arsenaux de missiles. La Turquie, quant à elle, met en place un modèle centré sur l’État.

La doctrine de sécurité d’Israël repose principalement sur le maintien de la faiblesse et de la fragmentation de ses voisins. C’est pourquoi les frappes israéliennes ont systématiquement visé toutes les capacités militaires de la Syrie dès la chute d’Al-Assad afin d’empêcher la consolidation d’un gouvernement central fort. La Turquie, en revanche, œuvre activement à la reconstruction de l’État syrien, à la formation de son armée et à l’intégration de son économie.

Il ne s’agit pas de bases militaires, mais de souveraineté. Une Syrie unifiée bénéficiant du soutien de la Turquie mettrait effectivement fin à la capacité d’Israël à opérer librement dans l’espace aérien syrien.

Les deux stratégies ne peuvent que se heurter.

Le programme des extrémistes israéliens ne souffre d’aucune ambiguïté sur ce sujet. Ils évoquent la Turquie, pays avec lequel Israël fait des affaires, comme un pays hostile.

C’est là que nous devons avoir la discussion que beaucoup évitent. Le président turc Erdogan a averti que la « dépendance à la guerre » d’Israël et ses actions militaires en Syrie et au Liban menaçaient directement la sécurité nationale turque. Le discours des ultranationalistes israéliens ne se limite pas à contenir l’Iran ; il existe dans certains milieux, loin d’être marginaux, une volonté idéologique à long terme de repousser la frontière israélienne vers le nord car les supertitions sur lesquelles se base l’esprit « magique » des extrémistes israéliens disent que le danger ne peut provenir que du nord.

Pour la Turquie, une zone tampon syrienne est indispensable. Pour un Israël expansionniste, une Syrie affaiblie est un terrain de jeu. À mesure que les capacités de l’État syrien se rétablissent sous la tutelle turque, nous nous dirigeons vers un affrontement direct entre deux ordres sécuritaires : une sphère d’influence israélienne au sud et un ordre dirigé par la Turquie au nord. Il s’agit là d’un point chaud susceptible de déclencher une guerre future, non pas à cause du pétrole, mais en raison de l’architecture sécuritaire régionale.

Le verdict

Cette alliance « à la manière de l’OTAN » est-elle redoutable ? Absolument. Si la Turquie s’engage, le bloc disposera des moyens financiers, des effectifs et des capacités industrielles nécessaires pour redessiner l’ensemble du Moyen-Orient et bien au-delà.

Mais ce ne sera pas l’alliance que l’Occident espère. Ce sera certes un bouclier contre l’Iran mais également une épée pour repousser l’expansionnisme israélien. Si ce bloc pourrait dissuader l’Iran, il risque d’accélérer le conflit avec Israël, car la Turquie et ses alliés refusent d’accepter les zones tampons fragmentées et fragiles sur lesquelles la sécurité israélienne s’appuie depuis des décennies.

Il s’agit d’une alliance née du chaos, destinée à remettre en cause l’ordre établi. La prochaine guerre ne sera peut-être pas celle qui opposera Israël à l’Iran. Elle pourrait opposer Israël à la Turquie, et se dérouler sur les ruines de la Syrie. Ce sera un scénario fort intéressant car les deux ordres sont les piliers de la politique des États-Unis au Moyen-Orient.

« Ce qui est impossible devient possible avec le temps »

Strategika51