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Dan Steinbock

Aujourd’hui, la Cisjordanie est un cauchemar marqué par l’expansion effrénée des colonies, la confiscation des terres, l’étranglement économique, la violence des colons et les déplacements forcés.

Avec la complicité de l’armée et de la police israéliennes, les territoires occupés par Israël sont de fait gouvernés par des colons messianiques d’extrême droite qui considèrent leurs pogroms racistes, menés à la manière de bandes organisées contre les Palestiniens, comme une étape divine vers la Rédemption finale.

L’année en cours a accéléré le processus, passant de l’expansion des colonies à la consolidation territoriale et aux déplacements forcés. L’ampleur du phénomène est saisissante.

Les déplacements deviennent systématiques

Au 10 août, l’ONU faisait état de 76 Palestiniens tués en Cisjordanie, dont 18 enfants ; environ 3 800 Palestiniens avaient été déplacés au cours de l’année 2026 à la suite de violences commises par des colons, de démolitions et d’expulsions, dont près de la moitié étaient des enfants.

Plus de 1 430 incidents impliquant des colons ont été recensés, touchant environ 260 communautés palestiniennes.

Le point crucial ne réside pas simplement dans la violence des colons juifs, mais dans sa fonction géographique et économique. Les attaques des colons visent de plus en plus les habitations, les terres agricoles, le bétail, ainsi que les infrastructures d’approvisionnement en eau et en électricité.

Dans un récent podcast, le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, un extrémiste d’extrême droite qui prône la suprématie raciale juive, a exhorté les Israéliens à tuer « 30 à 40 » Palestiniens à Gaza chaque nuit. Il soutient également des actions agressives et meurtrières contre les Palestiniens de Cisjordanie, appliquant une approche tout aussi intransigeante à travers les politiques législatives, judiciaires et de sécurité.

Ces déclarations ne reflètent plus une « frange extrémiste », comme le décrivent souvent les médias occidentaux. Elles reflètent la répression brutale des Palestiniens qui est désormais la nouvelle norme. L’OCHA rapporte que les déplacements causés par les démolitions, les violences des colons et les restrictions d’accès ont concerné en moyenne 17 Palestiniens par jour en 2026, soit le double de la moyenne des trois années précédentes.

Depuis 2023, 127 communautés ont subi un déplacement total ou partiel ; 47 ont été entièrement vidées de leurs habitants.

Les dommages économiques aggravent la pression démographique. La CNUCED estime que le PIB de la Cisjordanie s’est contracté de 17 % en 2024, tandis que le PIB palestinien cumulé non réalisé en raison des restrictions liées à l’occupation entre 2000 et 2024 a atteint 170,8 milliards de dollars — soit environ 17 fois le PIB de la Cisjordanie en 2024.

En revanche, l’économie des colonies de la zone C et de Jérusalem-Est a généré environ 53 milliards de dollars en 2024.


Une conjoncture majeure

Juste avant que le Hamas n’attaque Israël le 7 octobre 2023, j’avais mis en garde contre une guerre imminente, alors que le statu quo atteignait un point critique à Gaza. Après tout, c’était le 50e anniversaire de la guerre du Yom Kippour.

Dans *The Fall of Israel* (2024), j’ai utilisé le terme de « grande conjoncture » pour désigner les forces structurelles à l’origine d’une série de catastrophes cumulatives au Moyen-Orient, à commencer par les vagues d’expulsions de Palestiniens depuis les années 1940.

Deuxièmement, ce terme fait référence à l’expansion agressive des colonies juives dans les territoires occupés. La montée en puissance de l’extrême droite messianique a favorisé la militarisation des colons, accélérant les pogroms anti-arabes en Cisjordanie, qui est en passe d’être annexée par Israël.

Troisièmement, la « grande conjoncture » est alimentée par un demi-siècle de diplomatie américaine ratée au Moyen-Orient. L’ouvrage *La chute d’Israël* a montré comment les liens américano-israéliens sont passés d’une attitude de prudence et de prise de parti à un partenariat, puis finalement à une symbiose. Ce ne sont pas des liens qui unissent, mais des liens qui aveuglent. Ils sont à l’origine de 50 ans de déstabilisation militaire dans la région et de la complicité des États-Unis dans des atrocités génocidaires, voire un écocide – tant à Gaza qu’au Liban.

Enfin, au lieu de favoriser la paix dans la région, l’aide militaire massive apportée par les États-Unis à Israël a amplifié la « sécurisation » parallèle de ce dernier, dégradant ainsi son économie, sa politique et son armée. Depuis le 7 octobre 2023, Washington a fourni au moins 22 milliards de dollars d’aide militaire directe à Israël, auxquels s’ajoutent jusqu’à 12 milliards de dollars dépensés pour des opérations militaires américaines connexes dans la région. À Gaza et au-delà, les autorités et les forces de sécurité israéliennes ont délibérément pris pour cible les Palestiniens et les enfants palestiniens.

Ces quatre forces structurelles s’alimentent mutuellement, formant un cercle vicieux qui intensifie et élargit l’escalade régionale. Lorsque j’ai développé cet argument dans un ouvrage, ces points de vue étaient encore largement considérés comme marginaux. Aujourd’hui, la situation a radicalement changé. Même le consensus bipartisan sur les relations entre les États-Unis et Israël s’est effondré.

Mais cette érosion n’est survenue qu’après que Gaza a été rasée et que le nettoyage ethnique s’est intensifié en Cisjordanie, avec la bénédiction tacite de la communauté internationale.

Le nettoyage ethnique, de Gaza à la Cisjordanie

Dans les territoires occupés par Israël, l’expulsion ethnique n’a pas été un effet secondaire accidentel, mais un mécanisme politique récurrent. Du plan Allon du Parti travailliste après 1967 à l’ère du Likoud et à l’extrême droite messianique, sa logique s’est renforcée au fil du temps, cherchant à

  • acquérir des territoires ;
  • fragmenter l’espace palestinien ;
  • rendre la vie économique et sociale des Palestiniens de plus en plus insoutenable ;
  • recourir à des atrocités génocidaires si les massacres ne suffisent pas ;
  • étendre la présence civile juive ;
  • et, à terme, transformer l’occupation temporaire en souveraineté permanente.

L’objectif n’est pas simplement la « sécurité », ni même l’exploitation de la main-d’œuvre palestinienne, mais la judaïsation du territoire et l’empêchement de l’émergence d’une Palestine souveraine.

Les expulsions de Palestiniens sont intimement liées à la fois à l’idéologie et à l’économie politique. La terre, les colonies subventionnées, l’immobilier et les ressources de l’État créent des groupes d’intérêt qui tirent un avantage matériel de la dépossession des Palestiniens.

Gaza en est devenue l’exemple extrême : les bombardements, la destruction des habitations et des infrastructures, les déplacements de population et les propositions de « transfert » de population ont créé les conditions permettant d’éloigner physiquement les Palestiniens et de rendre le territoire disponible pour un réaménagement ou une colonisation.

En Cisjordanie, le mécanisme était auparavant plus progressif : avant-postes de colonies, saisies de terres, ordres de démolition, restrictions en matière de construction et de circulation, violences des colons et pressions sur les communautés de bergers.

En l’absence de sanctions internationales, de mesures de répression et de blocus, les colons ont pris un essor spectaculaire. Ils évitent une expulsion spectaculaire, mais cherchent à rendre progressivement intenables les communautés palestiniennes restantes.

Leur objectif est la « judaïsation » de la Palestine – une mort à petit feu.

Apartheid et « ultra-apartheid »

Non seulement Israël est devenu un État d’apartheid, mais il pratique l’ultra-apartheid.

L’apartheid sud-africain classique était brutalement exploiteur, mais effectivement conciliant. Le régime de la minorité blanche cherchait à préserver la hiérarchie raciale, à ségréguer la majorité noire, à lui refuser les droits politiques et à exploiter une main-d’œuvre bon marché. Le système avait besoin que la population noire reste économiquement utile. En conséquence, le revenu des Sud-Africains noirs par rapport à celui des Blancs a en réalité augmenté pendant l’apartheid, passant de 8,6 % à 13,5 % entre 1948 et 1994.

Le système israélien va « au-delà » de l’apartheid. Les Palestiniens sont soumis à des systèmes juridiques différenciés, à un régime militaire, à des postes de contrôle, à une fragmentation territoriale, à des restrictions de mobilité et à un accès inégal à la terre et aux ressources, tandis que les colons juifs des territoires occupés relèvent du droit civil israélien.

Les territoires occupés ressemblent par conséquent aux bantoustans sud-africains : des enclaves fragmentées, des murs, une mobilité restreinte et une dépendance économique.

Mais la différence décisive réside dans l’objectif final. L’apartheid israélien n’est pas conçu pour contenir et exploiter indéfiniment une population palestinienne. Il s’agit d’un instrument provisoire visant au déplacement et à la dépossession. La ségrégation réduit la viabilité territoriale, économique et politique des Palestiniens tout en favorisant l’expansion des colonies juives.

Cette distinction explique également pourquoi la Cisjordanie revêt une importance stratégique plus grande qu’il n’y paraît. La fragmentation n’est pas simplement une condition ; c’est le mécanisme par lequel l’annexion territoriale devient politiquement et physiquement irréversible. D’où l’« ultra-apartheid » israélien : c’est-à-dire l’apartheid associé à une logique d’expulsion.

Ce qui distingue l’« ultra-apartheid » israélien, c’est son objectif ultime : les expulsions ethniques, voire les atrocités génocidaires. Il considère la main-d’œuvre palestinienne comme un surplus superflu qui devra à terme être éliminé ou décimé.

Et c’est cet « ultra-apartheid » – d’abord à Gaza, puis aujourd’hui en Cisjordanie – dont la communauté internationale est témoin tout en essayant de l’ignorer.

Le « plan décisif » de Smotrich pour Gaza

Pendant ce temps, la machine politique s’est mise en marche en vue de l’annexion. Le contrôle exercé par le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, sur l’Administration civile, les déclarations foncières et les autorisations de colonisation institutionnalise une annexion de facto.

Comme l’a documenté The Fall of Israel il y a deux ans, Smotrich met en œuvre un plan datant d’une dizaine d’années. En 2017, alors qu’il n’était encore qu’un jeune député à la Knesset, il avait présenté son « plan décisif » dans des cercles fermés du sionisme religieux. Ce plan représentait en quelque sorte une issue finale au conflit israélo-palestinien.

Ce plan présentait le conflit comme dépourvu de toute possibilité de réconciliation. Il rejetait la partition. Il écartait toute idée d’État palestinien, voire de présence palestinienne. Smotrich envisageait un État unique, de la mer au fleuve, pour une seule nation : le peuple juif. Fidèle à ses convictions, il s’est appuyé sur des allégories bibliques, qui pour lui n’étaient pas du tout des allégories :

Lorsque Josué entra dans le pays, il adressa trois lettres à ses habitants : ceux qui veulent accepter [notre domination] l’accepteront ; ceux qui veulent partir partiront ; ceux qui veulent se battre se battront…

Lorsqu’ils n’auront plus ni espoir ni perspective d’avenir, ils partiront, tout comme ils sont partis en 1948.

Depuis le 7 octobre, Smotrich défend son transfert de population pas si volontaire que cela. La logique est simple : éliminer l’adversaire, résoudre le dilemme.

L’approche des élections israéliennes d’octobre 2026 renforce cette motivation. La Knesset a été dissoute et la campagne électorale bat son plein. Aujourd’hui, quatre Israéliens juifs sur dix sont favorables à l’annexion totale de la Cisjordanie et 55 % souhaitent que toutes les colonies restent sous souveraineté israélienne. Tel est l’héritage de Netanyahou.

À l’approche des élections israéliennes d’octobre 2026, la question n’est plus de savoir si l’occupation devient permanente, mais si la Cisjordanie est progressivement vidée de ses Palestiniens afin de rendre l’annexion irréversible.

Le centre de gravité électoral ne se déplace pas vers la création d’un État palestinien. Il s’éloigne de plus en plus de toute réconciliation – avec le soutien de longue date des États-Unis.

Trois scénarios pour la Cisjordanie

Dans le statu quo actuel, trois trajectoires futures sont plausibles.

Une annexion accélérée et un « transfert silencieux » (scénario le plus probable).
La trajectoire actuelle se poursuit : les colonies s’étendent, les avant-postes sont normalisés, la zone C est progressivement absorbée par Israël, la construction palestinienne reste restreinte, et la violence des colons – largement tolérée et insuffisamment maîtrisée par l’État – chasse les communautés bédouines et agricoles vulnérables.

Il n’est pas nécessaire de procéder à une déclaration officielle d’annexion. Les faits sur le terrain aboutissent au même résultat.

Les rapports de l’ONU de 2026 confirment le fonctionnement de ce mécanisme. La violence, les démolitions, les restrictions d’accès, l’étranglement économique et les déplacements de population se renforcent mutuellement. Les élections d’octobre pourraient consolider cette trajectoire si Netanyahou doit s’appuyer sur l’extrême droite pour former une nouvelle coalition gouvernementale.

Scénario II — Un endiguement contrôlé, et non la paix. Une coalition centriste ou plus pragmatique émerge après les élections et fait face à de fortes pressions de la part des États-Unis, de l’Europe et des pays arabes. Elle ralentit l’expansion des colonies, freine les actions les plus provocatrices des colons et rétablit en partie l’accès des Palestiniens à l’économie — mais évite de démanteler l’architecture des colonies ou de reconnaître la pleine souveraineté palestinienne.

Cela ressemblerait à une version réactualisée du plan Allon ou du modèle des bantoustans : des enclaves palestiniennes dotées d’une autonomie limitée, entourées de territoires contrôlés par Israël.

Cela pourrait stabiliser le système, mais seulement temporairement, sans résoudre sa contradiction sous-jacente. Cela ouvrirait toutefois la voie à une annexion par un futur gouvernement conservateur.

Scénario III — Rupture et revirement international. Une escalade majeure — déplacements massifs de population, annexion, nouveau soulèvement palestinien, guerre régionale ou grave crise politique israélienne — pourrait finalement rendre le statu quo intenable.

La reconnaissance internationale de la souveraineté palestinienne, des sanctions contre la colonisation, des pressions économiques et un cadre politique imposé de l’extérieur pourraient mettre un terme à la consolidation territoriale.

C’est le scénario le moins probable à court terme, mais potentiellement la seule voie permettant d’inverser la trajectoire.

Le conflit ne peut plus être résolu par la seule négociation israélo-palestinienne. L’asymétrie des pouvoirs a rendu indispensable une intervention extérieure significative.

En résumé : Gaza montre ce qui se passe lorsque la logique d’expulsion est mise en œuvre par une force militaire écrasante. La Cisjordanie en présente une version vraisemblablement plus modérée : colonisation, fragmentation, coercition, pressions économiques et déplacements progressifs.

La question décisive après les élections d’octobre est donc moins de savoir si Israël « annexera » officiellement la Cisjordanie que de déterminer quelle partie de celle-ci pourra être absorbée — et combien de Palestiniens pourront être incités ou contraints de partir, ou décimés lors de nouvelles atrocités génocidaires — avant que le processus ne devienne irréversible.

Dan Steinbock est l’auteur de *The Obliteration Doctrine* et *The Fall of Israel*. Il est le fondateur de Difference Group et a travaillé à l’India, China and America Institute (États-Unis), à l’Institut d’études internationales de Shanghai (Chine) et à l’EU Center (Singapour). Pour en savoir plus, consultez https://www.differencegroup.net/

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