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États-Unis, Chine, dépenses militaires, Europe, Géopolitique, guerre mondiale, Iran, OTAN, réarmement, Russie, Ukraine
Samir Saul – Michel Seymour

Bien que les populations ne soient pas belliqueuses, les tambours de guerre, le bruit de bottes et le cliquetis des armes vont crescendo. Sous la pression de Trump, les budgets militaires ont entamé une ascension appelée à accélérer. L’objectif est qu’ils soient portés à 5% du PIB de chacun des pays occidentaux d’ici 2035. Plusieurs pays occidentaux avaient pourtant peiné à atteindre la cible de 2%. Le budget du Département étasunien de la Guerre, de loin le plus colossal du monde à 1000 milliards de $US par an, passera à l’astronomique montant de 1500 milliards. Le Japon a approuvé un budget militaire record. L’Europe n’est pas en reste, le programme allemand étant le plus ambitieux : grande armée (la plus importante de l’Europe), industries de guerre pour remplacer l’industrie civile handicapée par les « sanctions » contre le gaz russe. D’anciennes visées revanchardes refont surface. Ainsi, le cœur industriel du continent se désindustrialisant, il se réindustrialiserait par le réarmement. Enfin une banque de l’OTAN sera créée bientôt pour financer des projets de nature militaire.
Cette vaste réaffectation des ressources vers la « défense » ne peut se réaliser qu’aux dépens des besoins sociaux, des services publics et des infrastructures, voire de l’économie elle-même. L’endettement accumulé crève déjà le plafond et davantage de recours à la « planche à billet » mènerait à l’hyperinflation et à la dévalorisation des monnaies, notamment du dollar US. L’objectif immédiat est de garnir les carnets de commandes de l’industrie de l’armement, au sein de laquelle les fabricants d’armes étasuniens auraient la part du lion. Mais la disponibilité d’une quincaillerie militaire, accompagnée de discours guerriers, rend plus facile le passage à l’acte et pointe vers des lendemains de plus en plus violents.
La Commission européenne est sur un pied de guerre; van der Leyen et Kallas poussent à la roue sans relâche. En ordre de combat, le ton martial, les dirigeants de l’Europe occidentale ont défini un horizon de 3 à 4 ans pour le déclenchement des hostilités contre la Russie. Même les Églises allemandes se préparent pour le moment fatidique.[1] Deux conflits majeurs sont déjà en cours en Ukraine et en Asie occidentale, tandis qu’une collision armée contre la Chine se dessine depuis longtemps. La guerre serait mondiale si les grandes puissances militaires – États-Unis, Russie et Chine – se trouvaient en conflit direct, car les répercussions s’étendraient à toute la planète, y compris aux non-belligérants.
La démarche dans le présent article est en deux temps : d’abord cerner les conditions qui font craindre une guerre mondiale; ensuite identifier les facteurs qui pourraient les contrecarrer.
Si la guerre mondiale est évoquée, c’est parce que des faits nouveaux apparus ces dernières années la rendent possible. Il faut situer l’analyse dans la trame historique pour saisir les caractéristiques essentielles de notre époque. Trois périodes sont à distinguer.
L’impérialisme défensif
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis étaient en position dominante et en mesure d’exercer une hégémonie telle qu’aucun empire antérieur n’avait connue. Alors que l’Europe était dévastée, ils détenaient près de la moitié de la production industrielle mondiale, les trois quarts des réserves d’or, la monnaie de réserve mondiale, des matières premières sans limites, etc. Ils étaient bien placés pour instaurer, pour la première fois dans l’histoire, un impérialisme planétaire mettant le monde entier en position de subordonné et à leur disposition. C’est la spécificité de l’impérialisme étasunien par rapport à ses prédécesseurs européens et japonais. Or, le renforcement de l’URSS durant la Seconde Guerre mondiale, l’entrée de l’Europe de l’Est dans sa sphère d’influence après 1945, la révolution en Chine en 1949 et la décolonisation du Sud retiraient au contrôle étasunien la majeure partie du globe. Il a fallu attendre et reporter à plus tard les perspectives de placer l’entièreté du globe sous la coupe d’un seul impérialisme. Des années 1940 aux années 1970, le vent souffle dans un sens libérateur, anticolonialiste et anti-impérialiste. La politique américaine est celle d’un impérialisme mis en échec, à tout le moins en pause. Elle est largement défensive : conserver les possessions acquises et empêcher par tous les moyens que davantage de pays ne rejoignent le camp socialiste ou ne s’en rapprochent.
Le retournement se produit à partir des années 1970. D’une part, les pays nouvellement indépendants éprouvent d’énormes difficultés à se développer, à trouver la stabilité et à préserver leur indépendance. Petit à petit, ils perdent divers acquis de la décolonisation et se retrouvent à nouveau dépendants et en position néocoloniale vis-à-vis de leurs anciens colonisateurs ou des États-Unis directement. D’autre part, les pays socialistes connaissent une panne qu’ils n’arrivent pas à surmonter dans le fonctionnement de leurs économies, entraînant la perte de leur statut de modèle, une dépendance envers les pays capitalistes et, en fin de compte, l’effondrement de leur système et le démantèlement de l’URSS.
L’impérialisme conquérant
La conséquence est un changement du tout au tout de la situation internationale à partir de 1990. Les obstacles à l’hégémonie des États-Unis semblent éliminés et le chemin paraît libre pour l’instauration d’un impérialisme planétaire étasunien. Ce qui avait été mis en veilleuse entre 1945 et 1990 devient désormais réalisable. C’est un moment d’euphorie, d’autofélicitation de l’« unique superpuissance », de célébration de « la fin de l’histoire », de l’avènement de « la liberté » urbi et orbi, de la proclamation d’une mondialisation américanocentrée mais bénéfique à tous, de rêveries sur la fin des conflits et la jouissance des « dividendes de la paix ». L’idéalisme se donne libre cours, l’optimisme est à son comble, l’utopie est à portée.
La politique des États-Unis consiste alors à étendre le périmètre de l’impérialisme étasunien afin qu’il devienne véritablement planétaire. De défensive, cette politique devient offensive et conquérante. Nombre de pays sont récalcitrants ou tardent à rentrer dans le rang et à assumer la place de subordonnés qui leur est assignée dans la hiérarchie de l’impérialisme planétaire. Celui-ci, aussi dénommé mondialisation néolibérale, n’admet pas les souverainetés qu’il considère comme des entraves à sa bonne marche. L’indépendance est antithétique à l’impérialisme. Il faut donc recourir à la force pour contraindre les réfractaires à plier et à se soumettre.
Cela commence dès 1991, la guerre contre l’Irak faisant figure de démonstration de force par l’hégémon pour les impressionner. Entre autres, une gamme de systèmes d’armes est étalée pour les intimider. Ce n’est que le début. Les néoconservateurs, forcenés va-t-en guerre, sont aux commandes en Occident et, à l’image de leurs frères de lait israéliens, sont convaincus que la trique est le moyen approprié de venir à bout de la résistance des « ennemis », diabolisés et calomniés comme « Axe du mal », « États voyous », « terroristes », etc. Pendant trois décennies, triomphalistes et en plein hubris, les États-Unis mènent des guerres sans fin. À aucun moment, ils ne sont en paix ou ne laissent le monde en paix. Tournant au ridicule, les promesses de 1990-1991 n’auront été qu’une supercherie, au mieux un mirage. Et la démagogie de l’impérialisme « humanitaire », porteur de « droits humains » et de « démocratie », etc. est répandue pour donner le change.
De l’Irak, à la Somalie, à la Yougoslavie, au Soudan, à l’Iran, à l’Afghanistan, à la Libye, à la Syrie, au Yémen, à l’Ukraine, les États-Unis attaquent directement, par procuration ou par la voie hybride (agression militaire avec déstabilisation par divers moyens). Les guerres directes réussissent militairement car les cibles sont toujours des pays plus faibles et les guerres ressemblent aux campagnes coloniales d’autrefois, avec un déséquilibre effarant dans le nombre de morts. Cependant les victoires militaires se soldent par des échecs stratégiques car les États-Unis ne parviennent pas à contrôler les pays qu’ils occupent et doivent se retirer, parfois ignominieusement, comme en Irak et en Afghanistan. Ils sont prompts à déclarer avoir gagné la guerre, mais ils sont incapables d’instaurer la paix. Aussi préfèrent-ils les guerres par proxys interposés leur permettant de se tenir en retrait. Simultanément, ils déclenchent des « révolutions de couleur » avec « changements de régimes » pour mettre des pays sous leur coupe (Serbie, Géorgie, Ukraine, Arménie, Venezuela, Iran, Kazakhstan, Biélorussie); leur bilan est mixte. Les États-Unis s’activent principalement dans deux directions : contre le monde arabe par la violence (soutien à Israël, guerres, déstabilisation), contre la Russie par l’extension de l’OTAN vers l’est et par les « révolutions de couleur » en vue de prendre le contrôle des pays sur le pourtour de la Russie et éventuellement de la Russie elle-même.
Ivres de leur puissance qu’ils croient éternelle, étrangers à la mesure, les États-Unis font la pluie et le beau temps dans le monde, profitant d’une extraordinaire impunité. Ils se considèrent nation « exceptionnelle » et « indispensable », au-dessus des lois, non soumise aux règles qui s’appliquent aux autres. L’« ordre mondial fondé sur des règles » imposé par les États-Unis se veut un substitut au droit international. Les victimes de leurs méfaits à travers le monde se comptent par millions. Un article de la revue The Lancet souligne que les « sanctions » américaines ont fait 38 millions de morts entre 1971 et 2021.[2] Quant à leur acolyte israélien, il a un comportement similaire à l’échelle de l’Asie occidentale. Les résolutions de l’ONU qu’il viole rempliraient des volumes. Les deux sont des hors-la-loi impénitents qui se croient tout permis. Ces derniers temps, le piétinement des accords conclus (notamment les accords de Minsk de 2014-2015, le plan d’action global commun avec l’Iran de 2015, le traité sur les missiles à portée intermédiaire (INF) de 1987 aboli en 2019 et le protocole de juin 2026 avec l’Iran), les volte-face désinvoltes contredisant les énoncés de politique faits la veille et les assassinats, y compris sous couvert de négociations, deviennent une conduite ordinaire.
L’impérialisme angoissé
Le crépuscule du moment unipolaire se profile dès l’échec de l’occupation de l’Irak en 2003. La série de fiascos qui s’ensuit ne fait que le confirmer. Les États-Unis peinent à étendre leur hégémonie, malgré l’énorme écart de puissance en leur faveur et l’assistance souvent empressée de pays occidentaux liés à eux (les alliés-vassaux) dans le cadre de l’impérialisme. Entre-temps la configuration du monde évolue. D’abord, la mondialisation américanocentrée, présentée comme modèle indépassable pour l’humanité, révèle la profondeur de ses vices lors de la crise financière de 2008, puis lors de la pandémie de 2020-2022. Ensuite, le monde ne cessant d’évoluer, les pays non occidentaux se développent rapidement, se relèvent, se renforcent et relâchent les liens de vassalité. Le phénomène est frappant dans le cas de la Chine et de la Russie, mais il est vérifiable ailleurs aussi.
Il en résulte que le rapport des forces, outrageusement favorable aux États-Unis durant les années 1990, se rééquilibre à l’avantage du monde non occidental. La possibilité de les intégrer en position subalterne dans l’impérialisme planétaire étasunien diminue en conséquence. Au contraire, la tendance qui s’esquisse est celle de l’émancipation vis-à-vis de l’ordre américain, de l’abandon de l’emprise du dollar, du recouvrement de l’indépendance économique et politique, du passage de l’unipolarité à la multipolarité. Pour les États-Unis, les perspectives sont alarmantes : aux résultats mitigés de l’emploi de la force qui est à la base de l’impérialisme s’ajouterait la perte du privilège de pomper à volonté les ressources économiques du monde en imprimant des dollars et de vivre aux crochets des autres.
Reflétant ces réalités, la situation géopolitique subit une mutation importante. Les guerres étasuniennes changent de nature. Auparavant entreprises pour étendre l’impérialisme, elles sont maintenant menées pour ralentir sa désagrégation et tenter de revenir au temps révolu de l’hégémonie absolue de la décennie 1990. Tout cela rappelle le roi Canute et la légende qu’il aurait ordonné aux vagues de la mer de refluer. Offensives et agressives sur le plan tactique immédiat, elles sont stratégiquement défensives et conservatoires d’un impérialisme aux abois. Agents belligènes et fauteurs de troubles dans le monde durant la phase d’expansion, les États-Unis le sont encore plus dans la phase actuelle de contraction. L’impérialisme conquérant de la fin du XXe siècle est maintenant un impérialisme angoissé, anxieux, désemparé. Il se débat désespérément pour renverser le cours de l’histoire et retourner au passé. Erratique, irrationnel, dépourvu de la logique la plus élémentaire, personnage de bandes dessinées, Trump en est l’authentique incarnation. Prenant leurs désirs pour des réalités, sous-estimant leurs victimes, surestimant leur puissance, les États-Unis enchaînent des déconvenues majeures : échec contre la Russie dans la guerre par procuration en Ukraine, défaite en rase campagne (conjointement avec l’associé israélien) dans une guerre directe contre l’Iran qui révèle au monde entier les limites de leurs instruments de coercition, indispensables à la domination. Le seul baume est la concoction de « récits » et de « narratifs » plus abracadabrants les uns que les autres. Contre une réalité implacable, ils se réfugient dans la fabulation (« faits alternatifs », « monde parallèle ») dans l’espoir de se conforter et de berner le public. Et l’affrontement projeté avec la Chine est à venir.
Face à la menace d’une nouvelle guerre mondiale
Les États-Unis entretiennent toujours la fantaisie d’imposer leur impérialisme planétaire sur le monde entier, tout comme leur partenaire Israël caresse la chimère de devenir l’hégémon en Asie occidentale (« Grand Israël ») et de redécouper la région (une continuation des accords Sykes-Picot de 1916 conclus en secret par la Grande-Bretagne et la France). Deux entités ultra minoritaires dans leur milieu (respectivement 4% de la population mondiale et 1,5 % de la population de l’Asie occidentale) prétendent à des rôles de dominants. L’une et l’autre sont déchaînées, malgré leur revers en Iran.
Quant au paysage géopolitique, il se résume à ceci : les États-Unis luttent éperdument contre l’évolution naturelle du monde, croyant pouvoir arrêter le cours de l’histoire. Les échecs les rendent plus belliqueux, plus insensibles aux risques et plus portés à s’illusionner. Ils font courir des risques au monde et le mettent en danger. Les « révolutions de couleur » et les conflits à la périphérie de la Russie sont devenus une guerre contre la Russie par l’instrumentalisation de l’Ukraine, puis une guerre avec intervention militaire directe contre l’Iran. Les États-Unis s’efforcent de s’emparer des sources d’approvisionnement en pétrole et gaz de la Chine (Venezuela, Iran) et de perturber ses lignes de communication (Asie, océan Indien) dans la perspective de l’étrangler. Il ne reste plus que l’affrontement direct avec la Russie et la guerre ouverte contre la Chine, autrement dit la guerre mondiale. Le conflit mondial en cours peut, en effet, se transformer en guerre mondiale. [3] Ce ne sont pas que des conjectures. En ce moment, à court de solutions, les autorités étasuniennes, leurs stocks d’armes conventionnels gaspillés en Ukraine et en Iran, devisent sur l’usage d’armes nucléaires de terrain, comme si leur emploi pouvait être circonscrit au « théâtre des opérations » sans mener aux missiles stratégiques de destruction massive, à la guerre thermonucléaire à l’échelle mondiale et à l’extinction de la vie sur terre. Cette quête d’hégémonie contre vents et marées est la source première de l’instabilité, du désordre et de la conflictualité de portée mondiale. La continuité de cette politique est visible avec la présidence de Trump. Élu en promettant de mettre fin à la ligne belliciste néoconservatrice, il démontre qu’il en est un exécutant zélé.
Deux tendances lourdes et contradictoires s’affrontent. D’une part, les États-Unis ne sauraient suspendre leur impérialisme car ils en dépendent. Faute de rentabilité suffisante, leur production industrielle a été abandonnée ou transférée à l’étranger, les États-Unis conservant les industries militaires, les hautes sphères de la finance et les outils de commandement et de contrôle (technologies de l’information, industrie de fabrication de l’idéologie sous toutes ses formes, appareil de guerre mentale et de déformation cognitive). Le privilège du dollar leur permet d’attirer des investissements de l’extérieur sans justification économique, d’imprimer librement des billets pour importer bon marché et de vivre en rentier au-dessus de leurs moyens. Ce système constitue l’impérialisme de notre époque. Il est tout à leur avantage et sera défendu armes à la main. Incapables de concurrencer ou de se maintenir sur le plan économique, ils poursuivent la politique de « sanctions », de déstabilisation, de nuisance, de promotion du chaos contre les pays qui tendent à leur échapper et d’exploitation de leurs vulnérabilités et des lignes de fracture en leur sein et entre eux. À défaut de pouvoir maintenir leur primauté ou de faire reculer le temps aux années 1990, ils se livrent à la destruction de ce qui évolue en dehors d’eux. Leur politique est purement négative. Ils n’ont rien de constructif à mettre de l’avant.
D’autre part, se dresse devant eux un monde qui continue à se développer, que les États-Unis l’approuvent ou pas. Ce développement n’est pas dirigé contre eux mais son succès démontre que la subordination à l’impérialisme étasunien n’est pas nécessaire et qu’il est même avantageux de s’en soustraire. Les interactions économiques indépendantes des États-Unis finiront par s’effectuer en devises nationales, ce qui retirera au dollar le privilège exorbitant dont il jouit. Summum de l’impérialisme, le statut exceptionnel du dollar permet aux États-Unis de siphonner des richesses de l’extérieur. Le développement du reste du monde mène à son renforcement et, comme corollaire, à une contestation de toute soumission à un rentier étranger, parasite s’engraissant grâce à un artificiel état de fait monétaire. À terme le système impérialiste serait remis en question.
Telles sont les deux forces profondes dont la contradiction est à la base de la lutte mondiale actuelle, laquelle pourrait dégénérer en guerre mondiale. N’eût été les armes nucléaires, une guerre mondiale classique, comme les précédentes, aurait déjà éclaté. Devant les arsenaux russe et chinois, les États-Unis sont bien obligés de réfléchir, ne serait-ce que pour rester en vie. La doctrine de la destruction mutuelle assurée est toujours opératoire, nonobstant l’inclination de certaines têtes fêlées de jouer avec le feu. Paradoxalement, la puissance destructrice des armes nucléaires peut refroidir les ardeurs guerrières. Elle contraint surtout à procéder autrement. C’est pourquoi la guerre contre la Russie a un caractère hybride. Les États-Unis privilégient la pression de l’extérieur pour promouvoir les déstabilisations, les « révolutions de couleur » et les « changements de régime » afin de l’emporter sans s’exposer à des ripostes. Ils comptent sur les effondrements depuis l’intérieur pour vaincre sans combat. Les premiers instruments de la pression extérieure sont les « sanctions », les gels d’avoirs et la panoplie d‘actions hostiles censées soulever une population, non pas contre les États-Unis mais contre son « régime ».
On l’a vu ces dernières semaines avec la campagne de drones sur le territoire de la Russie. Celle-ci s’abstient de riposter parce que la plupart des drones sont abattus et les dégâts restent mineurs et facilement réparables. Elle ne se laisse pas distraire de la guerre en Ukraine par une opération de diversion dont le seul résultat tangible est la poursuite des envois d’armes et d’argent à Kiev. Elle ne veut pas non plus apporter de l’eau au moulin des dirigeants européens qui appellent aux armes en répétant en chœur qu’elle compte conquérir l’Europe (tout en étant pathétiquement inepte devant les troupes victorieuses de Kiev). « Récits » contradictoires. Les coûteuses conséquences de leur choix de 2022 de suivre les États-Unis sur la voie du conflit avec la Russie dictent leur besoin d’une psychose de guerre permanente pour se dédouaner. Par ailleurs, la population russe qui a subi 27 millions de morts de 1941 à 1945 ne bronche pas pour un bus visé ou une raffinerie incendiée. Alors les Occidentaux font monter les enchères dans l’espoir d’avoir un impact. S’ajouteraient bientôt l’arraisonnement et la capture en haute mer de bateaux-citernes transportant du pétrole russe. Là se situe le péril : de provocation en provocation, l’escalade pourrait très bien un jour toucher un intérêt vital russe, entraîner une riposte et aboutir à la guerre. On sait que l’extension de l’OTAN vers la Russie depuis 1994 a fini par atteindre l’Ukraine, alors que celle-ci est ultrasensible pour la sécurité russe, et que cela a fini par déboucher sur une guerre.
La marche vers la guerre mondiale est confirmée mais elle n’est pas inéluctable. Elle peut à tout le moins être retardée et repoussée à un avenir indéterminé. La mondialisation et, pour les États-Unis, la poursuite d’objectifs impériaux aux quatre bouts du monde ont vidé les économies occidentales de leur substance industrielle. La guerre exige un réarmement (il a commencé) qui ne peut se réaliser qu’au détriment des besoins sociaux de la population et par l’augmentation de l’endettement et des impôts, sans oublier davantage d’inflation. Les sacrifices que cela implique, les pressions sur la cohésion sociale, la montée des tensions et l’expression des oppositions politiques suivront, comme on le voit en Europe. Il est vrai qu’il faut se garder des illusions : en 1914, de puissants partis socialistes et de grandes fédérations syndicales, tous voués à la paix, ont été emportés par le tsunami de chauvinisme qui a déferlé sur le continent.
Toujours est-il qu’aujourd’hui la partie n’est jouée ni pour les partisans de la paix ni pour ceux de la guerre. Au fur et à mesure que le danger se matérialisera, la prise de conscience progressera. Que les forces sociales et politiques se coalisent pour insister sur la priorité du bien-être collectif et les gouvernements guerroyeurs pourraient être chassés du pouvoir. Cela ne garantira pas la paix mais ses chances seront améliorées.
[1] https://braveneweurope.com/pascal-lottaz-germanys-churches-ready-for-war
[2] https://www.thelancet.com/journals/langlo/article/PIIS2214-109X(25)00189-5/fulltext
[3] Samir Saul, Michel Seymour, Le conflit mondial du XXIe siècle, Paris, L’Harmattan, 2025.
Samir Saul est docteur d’État en histoire (Paris) et professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Montréal. Son dernier livre est intitulé Imperialism, As Rampant Today as in the Past (2025). Il est aussi l’auteur de : L’Impérialisme, passé et présent. Un essai (2023); Intérêts économiques français et décolonisation de l’Afrique du Nord (1945-1962) (2016); La France et l’Égypte de 1882 à 1914. Intérêts économiques et implications politiques (1997). Il est enfin le codirecteur de Méditerranée, Moyen-Orient : deux siècles de relations internationales (2003). Il a publié conjointement avec Michel Seymour Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : samir.saul@umontreal.ca
Michel Seymour est professeur honoraire du département de philosophie à l’Université de Montréal, où il a enseigné de 1990 à 2019. Il est l’auteur d’une dizaine de monographies incluant A Liberal Theory of Collective Rights, 2017; La nation pluraliste, ouvrage co-écrit avec Jérôme Gosselin-Tapp et pour lequel les auteurs ont remporté le prix de l’Association canadienne de philosophie; De la tolérance à la reconnaissance, 2008, ouvrage pour lequel il a obtenu le prix Jean-Charles Falardeau de la Fédération canadienne des sciences humaines. Il a également remporté le prix Richard Arès de la revue l’Action nationale pour l’ouvrage intitulé Le pari de la démesure, paru en 2001. Il a publié conjointement avec Samir Saul Le conflit mondial au XXIe siècle (2025). Courriel : seymour@videotron.ca site web: michelseymour.org