Étiquettes

, ,

Andrew Korybko

Pour répondre à la question de savoir quelle partie aurait le plus à gagner d’une grave escalade, il faut comprendre exactement ce que chacune attend de l’autre et comment elles se sont comportées jusqu’à présent.

Politico et d’autres sources ont rapporté que le voyage inopiné du directeur de la CIA, John Ratcliffe, en Russie visait principalement à mettre en garde ce pays contre toute tentative de tester la détermination de l’OTAN par des actions militaires non précisées contre les États baltes, tandis que cette réponse soutenait ici que c’est en réalité l’OTAN qui pourrait bientôt tester la détermination de la Russie. Pour déterminer quelle partie aurait le plus à gagner d’une grave escalade, il suffit de comprendre exactement ce que chacune attend de l’autre et comment elles se sont comportées jusqu’à présent.

L’OTAN et la Russie ont modéré leur rhétorique maximaliste concernant le conflit ukrainien en renonçant respectivement à rêver de rétablir les frontières de l’Ukraine d’avant 2014 et en se concentrant aujourd’hui principalement sur l’obtention du contrôle total du reste du Donbass, plutôt que sur la démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine. Cela s’explique par les conséquences de grande envergure que leur guerre par procuration prolongée a eues pour chacune d’elles, mais dont le détail dépasse le cadre de la présente analyse, ouvrant ainsi hypothétiquement la voie à un accord.

Cette prise de conscience a conduit Poutine à rencontrer Trump à Anchorage, puis à croire sincèrement que Trump avait accepté de contraindre Zelensky à se retirer du Donbass en échange d’une déclaration de cessez-le-feu de la part de Poutine, à condition que Trump accorde au moins un allègement partiel des sanctions en guise de récompense. Trump est revenu sur cet accord pour les raisons exposées ici, mais Poutine reste attaché à « l’esprit » de leur rencontre. Cela suggère que Trump souhaite faire payer un prix élevé à Poutine pour le Donbass, alors que le Donbass est désormais tout ce que Poutine désire.

Ainsi, une escalade sérieuse de l’OTAN contre la Russie, approuvée par les États-Unis, pourrait viser à contraindre Poutine à accepter un cessez-le-feu le long du front plutôt que d’atteindre son objectif minimal, à savoir le contrôle de l’ensemble du Donbass, le but étant de faciliter le jugement de l’histoire selon lequel « la Russie a perdu ». Le postulat est que toute séquence d’escalade resterait maîtrisable et que Poutine ferait marche arrière pour éviter la Troisième Guerre mondiale, conformément à leur conviction que sa retenue face aux nombreuses provocations ukrainiennes soutenues par l’OTAN jusqu’à présent est due à une faiblesse.

À ce sujet, Poutine s’efforce sincèrement d’éviter la Troisième Guerre mondiale, à tel point qu’il s’est contenté d’une « escalade modérée visant à désescalader » contre l’Ukraine après la nouvelle « guerre d’usure » soutenue par l’OTAN menée cet été, au lieu de la surpasser militairement afin de rétablir la dissuasion, au risque toutefois d’une escalade incontrôlable avec l’OTAN. Il s’agirait donc d’un changement radical de comportement, tel qu’il s’est manifesté au cours des quatre ans et demi de conflit, que de déclencher une grave escalade avec l’OTAN dans le seul but de contraindre l’Ukraine à se retirer du Donbass.

Si l’OTAN venait toutefois à provoquer une escalade sérieuse contre la Russie, Poutine pourrait alors relancer son grand objectif stratégique consistant à réformer l’architecture de sécurité européenne afin de neutraliser pacifiquement le dilemme de sécurité entre l’OTAN et la Russie qui a déclenché l’opération spéciale. Il pourrait remettre sur la table les demandes de garanties de sécurité formulées par la Russie fin 2021 comme condition d’une désescalade mutuelle, mais l’OTAN n’ayant jamais cédé face à la Russie, il est peu probable qu’elle accepte. La Russie ne provoquerait donc pas d’escalade dans ce but.

Compte tenu des conclusions de cette analyse, on peut donc affirmer que l’OTAN s’attendrait à tirer davantage profit d’une escalade sérieuse avec la Russie que l’inverse, ce qui signifie que l’OTAN est bien plus susceptible de tester la détermination de la Russie que la Russie ne l’est de tester celle de l’OTAN. Si cela se produit et que l’OTAN décide de gravir les échelons de l’escalade après que la Russie aura riposté comme on peut s’y attendre dans ce scénario, alors la situation pourrait facilement dégénérer, de sorte que c’est à l’OTAN qu’il revient d’éviter la Troisième Guerre mondiale.

Andrew Korybko’s Newsletter