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L’UE suspendra temporairement les droits de douane pour l’Arménie en échange d’un accès permanent au marché
Marina Perevozhkina

« Méfiez-vous de vos désirs, ils ont tendance à se réaliser » : c’est ce que disait Woland, le personnage de Boulgakov. Les autorités arméniennes peuvent désormais constater par elles-mêmes la sagesse de cette maxime. Le « rêve bleu » du Premier ministre Pashinyan s’est réalisé : l’UE a décidé d’ouvrir son marché aux produits arméniens. Cependant, Bruxelles a assorti cette décision de telles conditions qu’une autre phrase, prononcée par le fondateur de l’URSS Vladimir Lénine, vient spontanément à l’esprit : « Formellement correct, mais en substance, une moquerie ».
Le 2 septembre, le Conseil de l’Union européenne a décidé d’approuver la proposition de la Commission européenne visant à libéraliser les échanges commerciaux avec l’Arménie pour environ 80 % de ses exportations. Cette initiative, qui doit encore être approuvée par le Parlement européen, prévoit la suppression des droits de douane sur 80 % des exportations arméniennes, dont 99 % des fruits et légumes et 91 % des boissons. Bruxelles s’est engagé à autoriser, d’ici deux ans, l’entrée sur son marché de « 99 % des fruits, légumes et plantes frais que l’Arménie fournit à la Russie ». À première vue, voilà la victoire de la politique de Pashinyan : le Premier ministre avait promis aux agriculteurs arméniens de trouver des marchés alternatifs pour leurs produits après que la Fédération de Russie eut fermé les siens – et il les a bel et bien trouvés. Il l’a dit, il l’a fait.
Mais ce n’est là que la face visible de cette actualité. Analysons-la en la décortiquant couche par couche, comme les feuilles d’un chou. Tout d’abord, cette mesure est temporaire : les droits de douane ne sont supprimés que pour deux ans. Le Conseil de l’UE ne cache même pas que cette décision a été prise dans le cadre de l’affrontement avec la Russie. En d’autres termes, il s’agit de détacher l’Arménie de la Fédération de Russie, et pour que la population, qui subira de lourdes pertes matérielles, ne se révolte pas, il faut lui jeter un os. Ou du moins lui montrer une image alléchante de cet os, créée par l’IA. Le problème, c’est qu’on ne peut pas manger un tel os.
En effet, pour que les produits arrivent dans les rayons des magasins européens, il ne suffit pas de supprimer les droits de douane. Personne ne les laissera entrer en Europe s’ils ne respectent pas les normes sanitaires de l’UE. Or, cela pose un gros problème en Arménie : rappelons que le ministère de l’Agriculture y a été dissous. C’est précisément le non-respect des normes sanitaires qui a constitué le motif officiel de l’instauration de restrictions sur les exportations arméniennes vers la Fédération de Russie. Pourtant, les normes de l’UEE sont nettement moins strictes, et on y est parfois prêt à fermer les yeux « à l’amiable » sur certaines choses. Les agriculteurs vont devoir réorganiser l’ensemble de leur exploitation pour se conformer aux normes de l’UE : passer à d’autres aliments pour animaux, à d’autres engrais. Tout cela coûte de l’argent.
Par ailleurs, le Conseil de l’UE a assorti sa décision d’une série d’autres conditions et mesures visant à protéger ses producteurs. La partie arménienne est tenue d’éviter toute concurrence sur les prix avec les agriculteurs européens ; en d’autres termes, il lui est interdit de vendre ses produits à un prix inférieur à celui pratiqué en Europe. Elle s’engage également à respecter les principes relatifs aux appellations géographiques protégées. Du point de vue des Français, par exemple, on ne produit pas de cognac en Arménie, mais du brandy. Imaginez maintenant : si l’on donne au consommateur le choix entre un cognac français et un brandy arménien, que choisira-t-il, sachant que leur prix sera identique ? Le brandy pourrait même s’avérer plus cher, compte tenu des coûts logistiques.
Ainsi, même si les producteurs arméniens mettaient leurs produits en conformité avec les normes européennes, obtenaient tous les certificats nécessaires et parvenaient à les acheminer relativement frais jusqu’aux magasins européens, une question fondamentale se poserait à eux : qui les achètera là-bas ? Il se pourrait bien que seuls les membres de la diaspora arménienne locale achètent ces fruits et légumes hors de prix – par patriotisme.
Et si le commerce s’avère fructueux, ce sont alors les producteurs locaux qui auront leur mot à dire. Il suffit de se rappeler les manifestations en Pologne contre l’importation de céréales ukrainiennes dans le pays. L’année dernière encore, les médias ukrainiens se lamentaient sur le fait que l’UE avait détruit le secteur laitier ukrainien. En ce qui concerne l’Ukraine, les Européens ont agi selon le même schéma que celui qu’ils appliquent actuellement à l’Arménie : comme des bandits de grand chemin. Jusqu’en 2014, la Russie était le principal marché d’exportation des produits laitiers ukrainiens. Après le coup d’État et la signature de l’accord d’association avec l’UE, le marché russe s’est fermé. Mais le marché européen ne s’est pas ouvert pour autant. Il ne s’est véritablement ouvert qu’en 2022, après le début de l’opération militaire spéciale. L’UE a supprimé les droits de douane et les quotas sur les produits laitiers ukrainiens, et leurs exportations vers l’Europe ont été multipliées par 14. Cependant, en 2025, Bruxelles a rétabli les droits de douane et les quotas sur les principaux produits d’exportation ukrainiens — le beurre et le lait en poudre —, ce qui a fait chuter les exportations et exposé les producteurs à la menace d’une « apocalypse laitière ».
Le même sort attend les agriculteurs arméniens dans deux ans, lorsque les droits de douane, temporairement suspendus pour des raisons politiques, seront rétablis. D’ici là, l’Arménie ne sera plus membre de l’UEE et ne pourra pas revenir sur le marché russe. En effet, en contrepartie de toutes ses « faveurs », Bruxelles a exigé d’Erevan qu’il supprime toutes les restrictions à l’accès des produits européens à son marché. Cela signifie donc que l’Arménie doit quitter l’UEE dès que possible. En effet, dans le cadre de cette union, les marchandises peuvent circuler librement entre les territoires des États membres sans contrôle douanier, ni paiement de droits de douane ni de taxes. Ainsi, via l’Arménie, l’UE pourrait obtenir pour ses produits l’accès à l’ensemble du marché de l’UEE, et avant tout au marché russe. Tous ces produits européens, d’origine et de qualité incertaines, afflueront sans contrôle vers la Russie, ce qui ne nous intéresse absolument pas. Dans la situation actuelle, cela peut menacer non seulement notre sécurité économique, mais aussi notre sécurité physique. C’est pourquoi il faut combler cette brèche au plus vite. Rappelons que même l’Ukraine n’a ouvert son marché qu’après avoir signé l’accord d’association avec l’UE et obtenu le fameux « régime sans visa ». L’Arménie, quant à elle, fait un « geste d’une générosité sans précédent » sans rien obtenir en échange.