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« fake news », Censure, critique linguistique, débat gauche-droite, Manipulation de l'opinion publique, ONG, Parlement Européen, Raphaël Glucksmann, Sanctions économiques, Think tanks
par Maike Gosch

Dimanche dernier, le député européen Raphaël Glucksmann a annoncé sa candidature à la présidence française. Les réactions ont été mitigées. Alors que les médias grand public en France et en Allemagne ont largement salué cette initiative, les représentants des médias indépendants et alternatifs ont pour la plupart exprimé des critiques et des moqueries à l’égard de la candidature de « Gluglu », comme certains le surnomment.
« L’homme qui veut sauver la France des radicaux », tel était le titre choisi par l’hebdomadaire allemand DIE ZEIT, autrefois respecté et de tendance libérale de gauche, pour son article sur la candidature de Glucksmann. Plus loin, on peut lire : « Glucksmann est de gauche… et de gauche modérée qui plus est ».
Remettons les choses en perspective : nous vivons à une époque où la déformation du langage atteint des sommets toujours plus extrêmes. Nous en voyons ici une fois de plus de magnifiques exemples. Jean-Luc Mélenchon, un homme politique de gauche classique, est qualifié de « radical » (il fait partie, aux côtés de Marine Le Pen, des radicaux dont Glucksmann est censé sauver la France), tandis que la position de Glucksmann est qualifiée de « modérée ». Ces mots ne sont pas neutres : « radical » a une connotation clairement négative, tandis que « modéré » implique quelque chose de positif.
Tout comme ce fut autrefois le cas chez les Verts allemands, où une aile du parti était qualifiée de « Fundis » (c’est-à-dire « les fondamentalistes ») et l’autre de « Realos » (c’est-à-dire « les réalistes »). Dans ce contexte, il était considéré comme « fondamentaliste » de défendre des positions pacifistes, ainsi que celles critiquant le capitalisme et le système, et de lutter pour davantage de démocratie de base. Ce n’est que dans le cas des positions écologistes — dont certaines allaient dans le sens d’une désindustrialisation — que cette approche pourrait peut-être être qualifiée de « fondamentaliste ». En revanche, ceux qui étaient prêts à travailler au sein du système existant, sans s’attaquer aux malversations économiques et politiques au sein de ce système ni s’opposer aux guerres d’agression et aux interventions américaines, étaient présentés comme « réalistes » et donc « mûrs », « sensés » et « raisonnables ». On observe la même manipulation dans la couverture médiatique de la candidature de Glucksmann.
Mais qui est Raphaël Glucksmann, et pourquoi peut-on le qualifier d’un nouveau « bluff » de l’Empire ? Glucksmann est un homme politique, journaliste et réalisateur de documentaires français, qui se définit lui-même comme un « social-démocrate ». De 2008 à 2012, il a été conseiller du président géorgien Mikheil Saakashvili. En 2018, il a fondé le parti pro-européen et écologiste Place publique, dont il est aujourd’hui coprésident.
Il est également le fils d’André Glucksmann, un « philosophe vedette » français et l’un des plus fervents défenseurs des interventions militaires américaines, qui, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, fut l’un des cofondateurs du groupe de réflexion pro-américain « Cercle de l’Oratoire », dont l’objectif déclaré était de défendre la politique étrangère américaine dans la sphère publique française.
Son fils, lui aussi, n’a jusqu’à présent trouvé aucune opération américaine de changement de régime ni aucune révolution colorée qu’il n’ait soutenue avec enthousiasme. Que ce soit en tant que conseiller de Saakachvili en Géorgie (le président néolibéral et autoritaire de Géorgie, qui a bénéficié d’un soutien massif des États-Unis et d’ONG telles que l’Open Society Foundation et l’USAID), en tant que partisan du mouvement Euromaïdan ou en tant que rédacteur de discours pour l’homme politique ukrainien Vitali Klitschko : Glucksmann s’est à maintes reprises rangé du côté des actions de changement de régime soutenues par l’Occident.
Même en tant que député européen, il a soutenu avec empressement toutes les campagnes de propagande américaines en faveur d’un changement de régime. Par exemple, lors d’un discours au Parlement européen, il a répandu des rumeurs non fondées selon lesquelles le Parti communiste chinois prélevait des « organes halal » sur des Ouïghours musulmans exécutés afin de les vendre à de riches clients des pays du Golfe — une rumeur que même le « Tribunal ouïghour » de Londres, financé par le National Endowment for Democracy (NED) via le Congrès mondial ouïghour, avait déjà qualifiée d’infondée un an plus tôt (2021).
Mais le rôle de Glucksmann en tant que député au Parlement européen est encore plus intéressant : de 2020 à 2022, il a présidé la commission spéciale du Parlement européen sur « l’ingérence étrangère dans tous les processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation » (INGE), puis, jusqu’en 2023, la commission qui lui a succédé, l’ING2. Sous sa présidence, la commission est devenue l’un des moteurs parlementaires de la demande visant non seulement à lutter publiquement contre ce qu’on appelle la « désinformation étrangère », mais aussi à imposer des sanctions à ses auteurs et à ceux qui la diffusent. Dès janvier 2022, le Parlement européen avait intitulé sans ambiguïté sa communication sur les recommandations finales de la commission : « L’UE devrait mettre en place un régime de sanctions contre la désinformation » (l’UE devrait mettre en place un régime de sanctions contre la désinformation).
Deux mois plus tard, le Parlement a adopté le rapport. Celui-ci réclamait des sanctions à l’encontre des acteurs à l’origine de l’ingérence étrangère et des campagnes de désinformation ; pour les organisations considérées comme diffusant de la propagande d’État étrangère, il fallait même envisager le retrait des licences de diffusion.
Glucksmann a également conduit des délégations tant au Centre d’excellence de l’OTAN pour la communication stratégique à Riga qu’au Centre européen d’excellence pour la lutte contre les menaces hybrides à Helsinki, une interface entre l’UE et l’OTAN. À Riga, sa commission a notamment collaboré avec des représentants de la task force « East StratCom » du SEAE et de l’Alliance for Securing Democracy du German Marshall Fund.
Pour se faire une idée de ses opinions et de ses convictions à cet égard, on peut écouter cette interview instructive de Glucksmann pour le podcast StratCom d’octobre 2022, dans laquelle il affirme que les Ukrainiens sont les véritables démocrates et les véritables Européens, qui enseignent aux Européens (de l’UE) la signification de la liberté, et que le cœur et l’âme de l’Europe se trouvent désormais à Kiev.
Si l’on se demande donc parfois comment on en est arrivé à ces mesures extrêmes visant à restreindre la liberté d’expression et la liberté de la presse au sein de l’UE, comme par exemple les sanctions draconiennes prises à l’encontre du journaliste berlinois Hüseyin Doğru ou de l’analyste politique suisse Jacques Baud : Raphaël Glucksmann a été l’un des acteurs qui ont fait avancer cette évolution au niveau de l’UE – une évolution qui a abouti à ces règlements et décisions du Conseil de l’UE, sur la base desquels de telles sanctions peuvent être prononcées (voir par exemple ici).
Glucksmann n’est donc ni un « gauchiste » (au sens classique du terme) ni un modéré. Il n’est pas non plus la solution modérée au dilemme des Français, contraints de choisir entre les deux « radicaux » que sont Le Pen et Mélenchon. C’est un serviteur néolibéral, proche du monde des affaires, interventionniste et autoritaire de l’empire occidental. Tout comme Emmanuel Macron avant lui, avec lequel il partage de nombreux points communs ainsi qu’un réseau. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux alliés et compagnons de route de Macron aient déjà rejoint le camp de Glucksmann, comme Sacha Houlié et Aurélien Rousseau (ancien ministre de la Santé sous Macron, puis directeur de campagne de Glucksmann) ou Marguerite Cazeneuve.
Si nos confrères des médias traditionnels creusaient un peu plus profondément, ils auraient pu le découvrir facilement. Mais ce n’est probablement pas du tout le but recherché. C’est du vieux vin néolibéral et impérialiste dans des outres neuves, sur lesquelles on peut lire « gauche » ou « droite », sans que ces mots n’aient plus aucune signification. Et quiconque critique ouvertement les dérives du système qu’ils défendent et le remet fondamentalement en question est qualifié de « radical ».
Glucksmann n’est tout simplement – comme Macron et bien d’autres avant lui – qu’un nouveau visage séduisant chargé de vendre un programme des puissants de plus en plus impopulaire auprès de la population. Sa candidature sert manifestement à diviser les voix des électeurs de gauche en France et à les détourner du candidat anti-impérialiste et socialiste Mélenchon. Voyons combien de fois nous devrons encore assister à ce même scénario avant qu’une grande partie de la population ne s’en rende compte. Quoi qu’il en soit, Glucksmann doit d’abord remporter en octobre la primaire commune des sociaux-démocrates pour se présenter en tant que candidat unique de ce camp
D’ailleurs, si vous souhaitez rire un peu en ces temps sombres, vous pouvez regarder cet entretien amusant et instructif (en français) des journalistes français indépendants Alexis Poulin, Yohan Pavec et Félix Marquardt sur le passage de Glucksmann en Géorgie. Un ancien collègue et connaissance de Glucksmann y revient sur son comportement peu glorieux en tant que conseiller du président Saakachvili et donne un aperçu intéressant de son caractère et de son parcours.
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