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Les racines profondes de cette attaque barbare contre les Américains résident dans la même haine des femmes qui imprègne aujourd’hui la politique réactionnaire américaine

Fintan O’Toole

Le vol 175 de United Airlines s’approche de la tour sud du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001. Photo : Kelly Guenther/The New York Times

Alors que nous nous apprêtons à commémorer le 25e anniversaire des atrocités commises par Al-Qaïda le 11 septembre 2001, il convient de se demander d’où elles provenaient. Et la réponse est : de la « manosphère ». Les racines profondes de cette attaque barbare contre les Américains résident dans cette même haine des femmes qui est aujourd’hui ancrée dans la politique réactionnaire américaine.

Il est impossible de comprendre le 11 septembre sans évoquer le fondateur du djihadisme moderne, Sayyid Qutb. Les deux plus grandes influences intellectuelles d’Oussama ben Laden – le prédicateur palestinien Abdallah Azzam et le religieux saoudien militant Safar al-Hawali – étaient imprégnées des écrits de Qutb.

Qutb est à la fois le Karl Marx et le Patrick Pearse de l’islamisme violent, à la fois son théoricien et son martyr exemplaire. Son ouvrage percutant Ma‘alim (Les jalons) – rédigé dans une prison égyptienne en 1964, avant qu’il ne soit pendu en 1966 – est le Manifeste communiste du mouvement. Son appel à une avant-garde masculine vouée au recours à la violence pour établir un État islamique universel a servi de modèle à Al-Qaïda.

Qutb était critique littéraire, spécialiste du Coran et fonctionnaire au ministère de l’Éducation au Caire. En 1948, lorsqu’il a commencé à critiquer la monarchie égyptienne, celle-ci l’a envoyé en voyage d’études aux États-Unis pour l’écarter de son chemin. Il a passé près de deux ans à New York, Washington, dans le Colorado et en Californie.

Il était troublé et dégoûté par la sexualité des jeunes Américaines : « La jeune Américaine connaît bien le pouvoir de séduction de son corps », écrivait-il. « Elle sait que la séduction réside dans les seins ronds, les fesses rebondies, les cuisses galbées et les jambes élancées ; elle montre tout cela et ne le cache pas. » « Des passions avides et des regards perfides papillonnent autour de son corps ». Ces regards avides étaient manifestement les siens.

En 1949, Qutb vécut une sorte de révélation. Greeley, dans le Colorado, était une ville conservatrice et religieuse où l’alcool était interdit, loin des lieux de débauche de New York ou de Californie. Néanmoins, Qutb fut témoin d’un spectacle d’horreur : un bal organisé dans la salle paroissiale par le pasteur local : « La salle ondulait au rythme des pieds et des jambes. Les bras s’enroulaient autour des tailles et les lèvres et les poitrines se rencontraient… Toute l’atmosphère était celle de l’amour… Puis [le pasteur] s’est approché du « gramophone » pour choisir un disque adapté à cette ambiance et pour encourager les personnes assises, hommes et femmes confondus, à se joindre à la danse. Et il a choisi une chanson américaine très célèbre intitulée But, Baby it is Cold Outside ! »

Le dégoût de Qutb était exacerbé par sa haine raciste du jazz : « cette musique que les Bushmen sauvages ont créée pour assouvir leurs désirs primitifs ». Le fait qu’un pasteur encourageât des danses lascives sur ces rythmes sauvages constituait pour lui la preuve ultime que l’Amérique, et par là même toute la modernité occidentale, menait l’humanité à sa perte. Seul un djihad mondial, mené par l’avant-garde pure, pouvait sauver le monde.

Il n’y a rien de spécifiquement islamique dans ce désir fanatique de contrôler le corps des femmes. On aurait pu trouver des versions à l’échelle réduite de Qutb dans l’Irlande des années 1950 également, écumant de rage contre les danses obscènes, les Juifs, la musique « noire » et les jeunes femmes qui s’exhibaient. Seán South (de Garryowen), lui aussi martyr politique et religieux des années 1950, se serait très bien entendu avec Qutb si seulement ils avaient pu s’accorder sur quelle était la seule vraie foi que chacun devait suivre sous peine de mort.

La principale différence réside dans le fait que la vision de Qutb était véritablement mondiale. Les mouvements djihadistes qui ont répondu à son appel ont peut-être exigé un retour au VIIe siècle, mais ils ont également été les pionniers de la mondialisation. Ils ont combattu la modernité par l’hypermodernité, en formant des réseaux transnationaux et en maîtrisant les nouvelles technologies – des cassettes à Internet – pour diffuser leur message. Ce n’est pas un hasard si les terroristes du 11 septembre ont utilisé le moyen de transport le plus mondial qui soit – les avions long-courriers – pour créer des spectacles d’une photogénie effroyable.

Ce qu’ils trouvaient donc répugnant dans la modernité, ce n’étaient pas ses innovations techniques. C’étaient – et ce sont toujours – les « seins ronds, les fesses rebondies et… les cuisses galbées » des femmes. Ou plutôt, le fait que ces attributs soient exposés à la vue de tous, hors de leur contrôle total. Le corps des femmes doit être leur propriété privée, réservé à leur usage et à leur plaisir exclusifs.

Pourquoi ? Parce que, dans certaines formes déformées de la masculinité, la sexualité ne peut être comprise que comme une question de pouvoir. Qutb a écrit à propos de sa crainte d’un « plaisir sexuel dans lequel l’âme étouffe… tandis que les instincts et les sens s’enivrent ». Si les jeunes femmes possèdent ce pouvoir enivrant, elles peuvent s’en servir pour rendre les hommes fous de désir, puis les humilier en leur refusant ce qu’ils désirent le plus. La seule véritable protection contre l’humiliation sexuelle réside dans la soumission forcée et la disparition du corps féminin de la sphère publique.

Pete Hegseth et le président américain Donald Trump. Photo : Roberto Schmidt/Getty Images

La terrible ironie de cet anniversaire des attentats du 11 septembre réside dans le fait qu’il sera commémoré sous la présidence d’un homme qui a mené la campagne présidentielle la plus ouvertement misogyne de l’histoire du pays. À ses côtés se tiendra un djihadiste chrétien déclaré, Pete Hegseth. Tous deux s’adressent à des hommes qui partagent l’impulsion la plus fondamentale des djihadistes : le désir de créer une société dans laquelle les femmes sont soumises au contrôle masculin.

Il est tout à fait logique qu’une grande partie de la « manosphère » anglophone se soit tournée vers l’islamisme réactionnaire. Tommy Robinson affirme désormais que « l’islam est devenu une attraction pour tant de gens, car les gens recherchent quelque chose de fort dans ses principes, capable de tenir bon ». Andrew Tate a annoncé sa conversion à l’islam en 2022, ajoutant qu’il collectionnait déjà des briques pour lapider sa compagne si jamais elle le trompait. À l’inverse, les prédicateurs islamistes du Moyen-Orient affirment à leurs fidèles que Tate est persécuté en raison de sa foi musulmane.

Ce n’est bien sûr pas l’islam lui-même auquel Tate et la « manosphère » s’identifient réellement – c’est la légitimation que ses formes les plus perverties accordent à la misogynie en tant que principe organisateur premier de la société.

Mais on n’en entendra guère parler lors des commémorations officielles des atrocités du 11 septembre. Certaines choses sont trop proches pour être confortables. Le discours de Trump, prononcé au Pentagone juste avant son départ pour l’Irlande, portera exclusivement sur la « haine de l’Amérique ». La haine commune des femmes restera, comme toujours, taboue.

Irish Times