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Ibrahim Al-Amine

Depuis que le président américain Donald Trump a pris ses fonctions à Washington et que les équipes politiques proches de lui ont commencé à travailler sur les dossiers du Moyen-Orient, une impression s’est dégagée dans les milieux du renseignement et de la diplomatie américains selon laquelle le dossier libanais était désormais plus susceptible d’être résolu, que la mission concernant le Hezbollah n’est plus aussi complexe, et qu’Israël sera en mesure d’en mener à bien ce qui reste en peu de temps. Parallèlement, l’accent s’est soudainement déplacé vers la mise en place d’une autorité totalement loyale à Beyrouth, dans le cadre d’un plan visant essentiellement à achever la mission d’élimination du Hezbollah.

En l’espace d’environ 15 mois, de nombreux documents ont été rédigés sur la situation libanaise et conservés sous forme de dossiers (certains classés secrets, d’autres à diffusion restreinte, tandis qu’une troisième catégorie était interdite de diffusion en dehors du Conseil de sécurité nationale). Mais la multiplicité de ces documents a révélé par la suite que le problème ne résidait pas seulement dans le nombre élevé d’émissaires et d’acteurs intervenant dans ce dossier, mais aussi dans la divergence des références. Cette divergence a persisté malgré le changement majeur intervenu dans la composition du Conseil de sécurité nationale, après le limogeage par Trump de son conseiller à la sécurité nationale Mike Waltz en mai 2025, et la nomination de son ministre des Affaires étrangères, Marco Rubio, à ce poste.

Rubio est ainsi devenu la deuxième personnalité américaine à cumuler les fonctions de ministre des Affaires étrangères et de conseiller à la sécurité nationale, après Henry Kissinger qui avait officiellement occupé ces deux postes entre 1973 et 1975. Cette décision avait alors été justifiée par l’existence de défis majeurs, notamment la gestion des répercussions de la guerre d’octobre 1973 et le lancement par les États-Unis de ce qu’on appelait à l’époque la « stratégie d’ouverture » envers l’Union soviétique et la Chine.

Les documents et dossiers révèlent une divergence manifeste dans la perception du dossier libanais, notamment entre les personnalités et les délégations qui se sont rendues au Liban. Cette divergence ne se limite pas aux diplomates, mais s’étend aux membres du personnel du quartier général du Commandement central (CENTCOM), et le parti pris manifeste en faveur d’Israël ne semble pas présenter la même intensité chez tous ceux qui travaillent sur le dossier à mesure que l’examen de ses détails progresse. Parmi eux, certains estiment que l’ambition des objectifs israéliens complique la tâche consistant à parvenir à une solution durable au Liban, et que la capacité de Washington à influencer les autorités de Beyrouth est compromise par certaines politiques israéliennes. Néanmoins, tous ont continué à rivaliser pour présenter des idées et des visions axées sur le même objectif : comment se débarrasser du Hezbollah ?

Dans la deuxième partie du document du Conseil national de sécurité remis au président Trump, on constate un niveau plus élevé de rigueur dans l’analyse de la situation et l’interprétation des faits sur le terrain. La nouveauté réside ici dans le fait qu’au sein de l’administration américaine, certains sont désormais davantage convaincus que les options militaires seules ne suffisent plus à résoudre les problèmes de la région, et qu’il est nécessaire de rechercher d’autres outils, en soulignant que le retour au concept d’État fort exige des mesures fondamentales, même si l’on a toujours tendance à partir du principe que le public proche de la résistance ou soutenant le Hezbollah est constitué d’une poignée de profiteurs et de mercenaires dont on peut acheter la loyauté en leur offrant des services supérieurs à ceux fournis par le parti via son réseau politique et social, y compris les rôles de protection qu’il joue face à Israël ou à ses adversaires.

Dans la deuxième partie (traduction non officielle), de nombreux thèmes liés à la philosophie de la proposition sont abordés, notamment les suivants :

Le retrait d’Israël parallèlement au déploiement de l’armée en vue d’un accord de paix

Les piliers du programme de reconstruction de l’État

Ce programme doit être un projet de grande envergure, car le système qu’il est censé remplacer repose sur une structure vaste et ramifiée. Tout programme d’aide limité de la part des bailleurs de fonds est voué à l’échec, tout comme échouerait toute proposition de paix traditionnelle, tout discours général sur la souveraineté ou toute réunion symbolique. Le programme doit reposer sur cinq piliers :

Premier pilier : le cadre de paix et de souveraineté avec Israël

L’ordre des étapes revêt ici une importance particulière : d’une part, la consolidation du cessez-le-feu et la cessation de toutes les attaques, puis d’obtenir un retrait israélien complet et des garanties de sécurité aux frontières, avant de passer à la mise en œuvre d’un mécanisme de reconstruction, parallèlement au rétablissement de l’autorité exclusive de l’État sur l’ensemble du territoire libanais, et à la mise en place d’arrangements sécuritaires structurés assortis de mécanismes et de mesures de renforcement de la confiance. La négociation du cadre de paix et sa ratification constitutionnelle doivent se faire conformément aux articles 52 et 65 de la Constitution libanaise. Tout cadre de paix doit également être présenté comme un processus international d’exécution, et non comme une initiative personnelle, ce qui implique un rôle pour le président de la République, le Premier ministre, le Conseil des ministres et le Conseil des députés, lorsque la Constitution l’exige

Le processus parallèle de restrictions juridiques doit limiter la capacité du noyau militaire et sécuritaire restant à financer, armer, intimider ou saboter le processus de reconstruction de l’État. Voir l’annexe (d).

Deuxième pilier : la charte internationale de reconstruction

Le montant de 40 milliards de dollars ne constitue pas une estimation des dommages causés par la guerre actuelle, mais un programme stratégique de reconstruction de l’État, suffisant pour couvrir les efforts de reconstruction passés et présents, les capacités de l’armée libanaise, la tranquillité d’esprit des déposants, la gouvernance numérique, la relance municipale et la reconstruction politique de l’État.

Quant à la structure de financement, elle s’inscrira dans un cadre regroupant plusieurs bailleurs de fonds, et des dépenses échelonnées en fonction des phases de travail et de mise en œuvre, liées à des indicateurs de réforme, avec l’ajout de clauses claires empêchant le détournement des fonds, et la précision qu’il ne s’agit pas d’une aide, mais d’un outil stratégique de reconstruction de l’État, conçu pour rétablir la confiance, reconstruire les institutions et orienter les incitations vers la construction de l’État libanais.

Quant aux motivations supposées des pays donateurs, chaque contributeur a sa propre justification stratégique. Pour les États-Unis, ce projet constitue un succès diplomatique dont le président peut se targuer ; il vise à l’origine à affaiblir les mandataires iraniens et contribue à instaurer un règlement durable en matière de sécurité dans le nord d’Israël, tout en mettant en avant l’habileté de la gestion politique plutôt que l’escalade militaire.

Quant à l’Arabie saoudite, ainsi qu’aux pays du Golfe, leur motivation principale est également liée au programme visant à affaiblir l’influence régionale de l’Iran, à stabiliser la région du Levant et à empêcher l’émergence d’un État défaillant au bord de la Méditerranée qui deviendrait une source d’instabilité. Il s’agit d’un processus qui s’inscrit dans l’objectif plus large de normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël.

Pour la France, le rétablissement de la souveraineté des institutions de l’État libanais constitue un enjeu stratégique depuis l’époque du mandat, parallèlement au rôle que joue ce programme dans la gestion de la question migratoire et dans la mise en avant de l’importance du rôle de l’Europe au Moyen-Orient, en tant qu’acteur aux côtés des États-Unis et non subordonné à ceux-ci. Il en va de même pour les pays de l’Union européenne, notamment en ce qui concerne la question migratoire (le Liban accueille plus de 1,5 million de réfugiés syriens) et la lutte contre le terrorisme ; il s’agit également de montrer que la reconstruction peut être subordonnée à une réforme de la gouvernance.

Quant aux institutions financières internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, ce programme représente la plus grande opportunité de reconstruire l’État dans la période d’après-guerre. C’est aussi l’occasion de prouver qu’une reconstruction subordonnée à des conditions entraîne une transformation institutionnelle et non une dépendance. Quant aux autres contributeurs, tels que le Japon, la Corée, le Canada et d’autres pays, le programme leur offre une présence de premier plan dans ce dossier et la possibilité de s’engager dans un système international fondé sur des règles, tout en apportant leur expertise sectorielle en matière de gouvernance numérique, d’infrastructures et de réforme institutionnelle.

Troisième pilier : le parcours des déposants et la solvabilité nationale

Il doit y avoir un audit pénal complet et indépendant de la Banque du Liban et des autres banques commerciales, afin de déterminer les obligations qui incombent à l’État ; cet audit doit être mené par une institution jouissant d’une crédibilité internationale, selon des conditions dont le Fonds monétaire international (FMI) sera la référence, et qu’une formule de répartition des pertes soit établie en vertu d’une loi (adoptée par le Parlement) prévoyant un seuil minimal de protection des petits et moyens déposants. Parallèlement, il convient de s’attacher à renforcer la crédibilité du budget général de l’État et de déterminer avec précision le volume des réserves d’or du Liban, afin de les utiliser comme gage de confiance et non comme un actif susceptible d’être vendu, mis en gage, loué, transféré ou grevé de charges, ce qui ne peut se faire qu’avec l’autorisation expresse du Parlement.

Les efforts doivent être axés sur la préservation des intérêts des déposants avant toute autre partie. Tout cela doit être coordonné en accord avec le Fonds monétaire international et organisé de manière à empêcher toute tentative de sabotage politique du projet, le processus devant durer de 6 à 12 mois pour l’audit et la législation ; et que le remboursement des déposants commence dès la première année ; avec un programme de redressement par étapes s’étalant sur une période de 2 à 5 ans, et le rétablissement de la solvabilité totale s’inscrivant dans un programme s’étendant sur cinq ans.

Quatrième pilier : l’administration numérique obligatoire

Partant du principe qu’il n’y a pas de fonds sans transparence numérique, le programme deviendra l’épine dorsale de la lutte contre la corruption, de sorte que chaque dollar soit traçable, que chaque bénéficiaire soit vérifié et que chaque contrat soit présenté en toute transparence, sans recourir à des intermédiaires. La mise en œuvre du programme sera assurée par une institution dénommée « Autorité pour la reconstruction de l’État libanais » (LSRA), dirigée par des Libanais, créée par une loi, soumise à un contrôle international, fonctionnant sous la supervision des bailleurs de fonds, adoptant de manière obligatoire la gestion numérique, capable d’effectuer des versements directement aux bénéficiaires et protégée structurellement contre toute tentative de mainmise partisane ou ministérielle. L’Autorité (LSRA) ne doit pas être considérée comme une autorité de tutelle étrangère sur le Liban ; elle doit au contraire être libanaise en termes de droit et de direction, internationale en matière de contrôle et de transparence, et orientée vers le citoyen dans la prestation des services.

L’Autorité pour la reconstruction de l’État libanais (LSRA) sera dotée d’un conseil d’administration nommé par le président de la République et le Premier ministre, avec la participation de la coalition des bailleurs de fonds internationaux (aucun parti ni aucun ministère ne disposera d’un pouvoir de nomination exclusif). Il existera une commission d’audit indépendante composée de membres internationaux renouvelés périodiquement. Les décisions de décaissement relèveront de l’Autorité et non des ministères concernés. Toutes les acquisitions devront s’effectuer via une plateforme numérique dotée de tableaux de données publics, permettant aux citoyens de vérifier instantanément l’identité du bénéficiaire, et prévoyant un mécanisme de recours indépendant de l’administration politique. L’Autorité soumet ses rapports simultanément au Conseil des ministres libanais et à l’instance de contrôle internationale ; cette disposition empêche tout contrôle ou influence particulière de la part d’acteurs locaux, ainsi que tout rôle parallèle joué par des parties extérieures.

Cinquième pilier : la priorité aux chiites

Il doit être clair que les premiers à bénéficier de ce programme doivent être les membres de la communauté la plus touchée ; ce choix ne doit pas être interprété comme une discrimination confessionnelle, mais comme un moyen de consolider la stabilité en période de conflit. Les habitants du Sud doivent être les premiers bénéficiaires, dans la mesure où ils sont au cœur de l’accord de sécurité, mais le programme doit avoir une portée nationale, afin qu’aucune communauté ne perçoive la reconstruction de l’État comme une redistribution confessionnelle. Le message que le programme souhaite également transmettre aux habitants du Sud est que « l’État libanais ne vient pas pour punir le Sud, mais qu’il revient chez lui en passant par le Sud ».

Calendrier : deux ans pour la mise en œuvre

La reconstruction de l’État et le désarmement progressif doivent se dérouler en parallèle et non de manière séquentielle, selon un calendrier de mise en œuvre strict s’étalant sur deux ans, avec pour objectif de consolider les résultats dans un délai de cinq ans, ce qui correspond à un mandat présidentiel américain, et de créer sur le terrain des réalités irréversibles avant la fermeture des fenêtres politiques.

Première phase : mise en œuvre (mois 0 à 12)

Consolidation du cessez-le-feu. Création, par voie législative, de l’Autorité pour la reconstruction de l’État libanais (LSRA) et lancement de ses activités. Lancement des premiers projets de reconstruction dans le Sud dans un délai de 90 jours. Déploiement de l’armée libanaise dans les zones prioritaires parallèlement au début du retrait israélien. Lancement de la vérification des déposants. Mise en service de la plateforme administrative en ligne pour le suivi de la reconstruction. Élaboration de programmes d’indemnisation pour le logement d’urgence et le retour. Début de la reconstruction municipale. Cette phase doit démontrer que l’État est réel et présent. D’ici le 12e mois, le programme doit avoir produit un changement suffisamment visible pour rendre le discours anti-Hezbollah (« l’argent n’arrivera jamais ») pratiquement caduc.

Deuxième phase : consolidation des institutions (mois 12 à 24)

La reconstruction des grandes infrastructures sera en cours dans tout le Sud et la banlieue sud de Beyrouth, la priorité étant donnée aux institutions gouvernementales, parallèlement à l’accélération du renforcement des capacités de l’armée libanaise par la livraison d’équipements, la mise en œuvre de formations et d’activités de surveillance des frontières, ainsi que l’adoption d’une législation visant à récupérer les fonds des déposants et à entamer leur remboursement. Parallèlement, l’autorité exclusive de l’État s’étend à des zones qui échappaient auparavant au contrôle effectif du gouvernement. Le cadre sécuritaire avec Israël progresse. Au 24e mois, le cadre institutionnel est suffisamment solide pour rendre tout retour en arrière impossible, tant sur le plan politique que structurel.

Troisième phase : consolidation de la nouvelle situation (années 2 à 5)

Le rétablissement de la solvabilité totale des déposants est en bonne voie, tandis que la reconstruction des infrastructures touche à sa fin. L’armée libanaise est pleinement opérationnelle et capable de se déployer, parallèlement à l’avancement des négociations en vue d’un accord de paix qui sera soumis à une ratification constitutionnelle. C’est à ce stade que les missions de l’Autorité pour la reconstruction de l’État libanais (LSRA) sont transférées à des institutions nationales de gouvernance permanentes.
Les phases se chevauchent, et l’atout du programme réside dans la rapidité de sa mise en œuvre : chaque semaine de progrès visible affaiblit le discours du Hezbollah, tandis que chaque semaine de retard le renforce.

Logique stratégique du programme

L’argument central du projet du Hezbollah repose sur le fait qu’il protège le Liban, et en particulier le Sud. L’offre en contrepartie de l’État devrait consister à dire au parti : « Très bien, accepte un cadre d’action qui protège le Sud, le reconstruise, indemnise ses habitants, renforce l’armée libanaise, rétablisse la souveraineté et mette fin aux attaques israéliennes », ce qui signifie concrètement que l’objectif n’est pas le désarmement immédiat, mais bien de dissocier les intérêts de la communauté chiite des intérêts militaires du Hezbollah, de dissocier la reconstruction du contrôle exercé par le parti, de dissocier la dignité de la guerre permanente, de dissocier la protection de la dépendance vis-à-vis de la milice, et de dissocier l’avenir du Liban de la stratégie régionale de l’Iran.

On peut s’attendre à une opposition de la part de Berri, des « extrémistes » du Hezbollah, des dirigeants traditionnels et des banquiers ; la mise en place d’un gouvernement numérique obligatoire empêchera la mainmise politique sur les fonds

L’objectif stratégique plus profond est de renverser le discours du projet armé lui-même, de sorte que son opposition à l’initiative devienne un acte d’autodestruction. Si le programme est correctement structuré, le projet armé sera confronté à un dilemme : accepter le cadre de travail, s’engager dans un processus mené par l’État et voir la dépendance de son entourage s’estomper progressivement. En effet, le refus du parti d’accepter ce cadre aura des répercussions, et le coût d’une confrontation avec le projet sera très élevé pour lui, car cela entravera la reconstruction, annulera les garanties de sécurité, empêchera le remboursement des dépôts bancaires et privera les citoyens, qui en ont le plus besoin, du retour de l’État.

Scénarios de fracture au sein de la base du Hezbollah

La question aujourd’hui n’est pas « Le Hezbollah va-t-il accepter ou refuser ? », mais comment les différentes catégories de sa base vont-elles réagir à ce programme, et comment l’État peut-il accélérer la fracture de ce système ?
En ce qui concerne ces catégories, la société épuisée, la classe moyenne et les acteurs locaux se retrouveront en position d’observateurs, afin d’évaluer le sérieux du programme et de déterminer si sa mise en œuvre est concrète, rapide et crédible. C’est pourquoi les premiers projets de reconstruction devraient être visibles dans le Sud d’ici 90 jours. La rapidité de mise en œuvre est l’outil permettant de fissurer le système, tandis qu’un système de dépenses numériques parvenant directement au bénéficiaire, sans intermédiaire ni canal partisan, pourrait constituer le mécanisme le plus puissant qui soit.

En ce qui concerne le réseau des services sociaux, il faut s’attendre à une résistance initiale, suivie d’une intégration pragmatique si l’État propose de meilleures conditions. Ces réseaux pourraient être intégrés dans un cadre national de services comprenant l’accréditation, un financement transparent et des salaires compétitifs, faisant ainsi de cette transition un processus d’intégration institutionnelle et non d’exclusion sociale.

Quant au bloc politique, il est probable qu’il tente de s’approprier les ressources et de contenir le programme de l’intérieur. La réponse à cela passe par une administration numérique obligatoire et des mécanismes indépendants de vérification et de contrôle, rendant ainsi les flux financiers traçables et toute tentative de mainmise plus visible aux yeux de l’opinion publique et susceptible de faire l’objet d’une demande de comptes. C’est pourquoi le programme doit être conçu dès le départ de manière à empêcher toute mainmise politique.
Reste la frange des extrémistes au sein du Hezbollah et de son système : on peut s’attendre à ce que le noyau militaire et sécuritaire qui y est lié s’efforce de saboter le programme par la provocation et l’intimidation, dans le cadre d’une guerre des récits, et qu’il recoure peut-être à la violence. Mais il faut bien comprendre que cette frange n’est pas une cible à convaincre, mais qu’il s’agit plutôt de la contenir.

Demain : comment s’attaquer aux appareils militaire et sécuritaire du Hezbollah ?

Qui s’oppose au programme et comment distinguer les branches militaire et politique du parti ?

Le programme devrait se heurter à l’opposition d’acteurs libanais autres que le Hezbollah qui tirent profit du maintien du statu quo. Au premier rang de ceux-ci figure le président de l’Assemblée nationale, Nabih Berri, qui pourrait voir dans ce programme une menace pour son rôle de gardien des chiites au sein de l’État. Il convient donc de concentrer les efforts sur la neutralisation de cette opposition et de recourir aux mécanismes constitutionnels, notamment les articles 52 et 65, qui priveront Berri de son droit de veto.

De même, on s’attend à ce que la classe politique traditionnelle s’oppose à ce programme, d’autant plus que la mise en place obligatoire de l’administration en ligne et la création de l’Autorité pour la reconstruction de l’État libanais (LSRA) affaibliront les réseaux clientélistes et de protection dont bénéficie cette classe. On s’attend également à ce que le secteur bancaire s’oppose à son tour au volet concernant les fonds des déposants, car celui-ci impose un partage des charges. Il serait possible d’élaborer une loi en accord avec le Fonds monétaire international, de manière à obtenir la coopération des banques qui survivront au processus de réforme, tandis que celles qui entraveront les efforts devront faire face au défi de la restructuration. Et s’il faut s’attendre à ce que certains acteurs internes manifestent publiquement leur soutien au programme, tout en cherchant à en tirer profit pendant la phase de mise en œuvre, il est possible d’atténuer ce risque en mettant en place une structure de gouvernance pour l’Autorité de reconstruction de l’État libanais (LSRA), assortie d’un contrôle international, et en adoptant la transparence numérique.

Le noyau militaire et sécuritaire du projet du Hezbollah nécessite une voie stratégique distincte, fonctionnant en parallèle du programme de reconstruction, et non pas en tant que partie intégrante de celui-ci, ce qui exige de renforcer les capacités de l’armée libanaise et d’étendre son déploiement de manière crédible, et non pas de manière symbolique, afin de lui permettre d’imposer l’autorité exclusive de l’État. Cela nécessite un soutien en matière de sécurité et de renseignement aux services de sécurité, en coopération avec les États-Unis et les alliés, ainsi que la capacité de surveiller et de contenir les capacités opérationnelles du noyau militaire et sécuritaire (du Hezbollah) par des moyens légaux, tout en créant une voie constitutionnelle pour intégrer les fonctions de sécurité au sein de l’État, de manière planifiée, et non imposée par la force, tout en prévoyant un mécanisme d’intervention au cas où le noyau militaire (du Hezbollah) recourrait à la force contre l’autorité de l’État. Par ailleurs, le confinement de ce groupe nécessite une gestion diplomatique parallèle tenant compte des enjeux régionaux de l’Iran.

Enfin, il convient de noter que la branche armée du Hezbollah s’appuie sur un parti politiquement établi. Il convient donc de proposer la voie constitutionnelle à la branche politique du Hezbollah, en lui permettant de participer aux élections, d’être représentée au Parlement et d’occuper des sièges au sein du gouvernement, à condition qu’elle s’engage à séparer l’appareil politique de l’appareil militaire. Telle est la voie de transition des mouvements armés : il ne s’agit pas d’une dissolution complète, mais d’une transformation en acteurs politiques jouant des rôles institutionnels légitimes. En l’absence de solution politique, d’autres factions au sein de la structure du parti opposeront une résistance, surtout si elles estiment ne pas avoir d’avenir au sein du nouveau système.

Le déploiement de l’armée libanaise représente un enjeu analytique considérable dans ce document, mais il doit être transposé dans un cadre opérationnel. En effet, le déploiement de l’armée libanaise dans le Sud nécessite au moins 10 000 à 15 000 soldats supplémentaires, avec une capacité de relève durable, ce qui étendrait son déploiement au-delà des positions actuelles adjacentes aux forces de la FINUL (c’est-à-dire au nord du fleuve Litani). Or, l’armée manque actuellement de véhicules blindés en nombre suffisant, ainsi que de capacités de vision nocturne, d’infrastructures de communication, de technologies de surveillance des frontières et de plates-formes de défense aérienne. Il faut donc mettre en place un programme de modernisation, d’un montant de 3 à 5 milliards de dollars, dont les fonds soient débloqués rapidement, et non par étapes s’étalant sur une décennie.

Le déploiement de l’armée libanaise doit commencer parallèlement au retrait israélien, et non après l’achèvement de celui-ci. Chaque zone évacuée par Israël doit être occupée immédiatement par l’armée libanaise, sans laisser aucun vide susceptible d’être comblé par la branche armée du Hezbollah. Si l’armée rencontre une résistance armée au cours de son déploiement, la ligne de soutien international doit être activée. Cette opération exige un engagement à financer de manière permanente les salaires des militaires pendant toute la durée de mise en œuvre du programme, soit cinq ans, assorti d’un mécanisme contraignant garantissant la poursuite de ce financement par la suite. Un simple transfert ponctuel de matériel, sans financement opérationnel durable, ne ferait que créer une force vide de substance.

De même, le « programme de reconstruction de l’État » doit être considéré comme la première tentative sérieuse de mise en œuvre de l’essence même des résolutions n° 1559 (2004) et 1701 (2006), qui imposent le désarmement du Hezbollah, l’extension de l’autorité de l’État libanais sur l’ensemble du territoire libanais et l’arrêt des transferts d’armes vers des acteurs non étatiques, par le biais d’incitations et du renforcement des institutions plutôt que par la seule force. Ces résolutions internationales fournissent le cadre juridique international existant, tandis que le programme de reconstruction offre le mécanisme opérationnel après l’échec des approches militaires pendant vingt ans.

L’objectif de ce programme est de démanteler l’écosystème du Hezbollah, tandis que la politique d’endiguement vise à gérer son noyau militaire. Il s’agit là de deux voies parallèles, et non d’une seule. Les confondre constitue l’erreur d’analyse la plus courante dans la politique relative au Liban. Par conséquent, le discours doit être clair : par exemple, ne dites pas « Nous allons briser le vivier du Hezbollah », mais dites plutôt : « Nous allons reconstruire l’État libanais pour soutenir les communautés qui ont le plus souffert » ; et ne dites pas : « Les chiites doivent renoncer au Hezbollah », mais « Aucune communauté ne devrait être contrainte de compter sur une milice en raison de l’échec de l’État » ; et ne dites pas « Déposez les armes ou vous en subirez les conséquences », mais dites plutôt : « L’État assure la sécurité, la reconstruction et l’avenir. Cherchez ceux qui font obstacle à cela. »

Al Akhbar