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Arabie Saoudite, Corne de l’Afrique, Etats-Unis, Iran, MBS, mer Rouge, Yémen

Malgré l’hypocrisie ambiante par couches géologiques successives régnant sur ce monde pourri de 2026, quelques mauvaises vérités doivent être rappelées. Que les escrocs hypocrites se prévalant d’une certaine pathologie « national-iste » ou, pire, « exceptionnaliste » en Europe soient rassurés dans leurs mensonges et autres faux mythes, nous n’allons pas aborder un problème européen mais un problème mondial devenu un véritable casse-tête. Le conflit du Yémen.
Soyons d’une honnêteté brutale à ce sujet malgré la mentalité des gens de la péninsule Arabique pour qui l’honneur et les apparences priment sur tout: Mohammed ben Salmane ou MBS voulait un couronnement en grandes pompes, pas un bourbier sans fin. Le Prince héritier du Royaume d’Arabie saoudite se voyait entrer dans l’histoire comme le modernisateur qui aurait transformé un royaume désertique en un terrain de jeu du G20, avec ses gratte-ciel néons, ses innombrables parcours de golf et ses villes futuristes de 500 milliards de dollars. Au lieu de cela, il tient fermement le volant d’une Bugatti sur une route qui s’effrite sous ses roues, tandis que les drones de Ansar Allah du Yémen redessinent l’itinéraire entre Sanaa et Riyad.
La guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen, lancée en 2015 dans le but de décapiter rapidement le mouvement rebelle de Ansar Allah, désigné comme houthiste en référence au nom de leur chef, est aujourd’hui un cauchemar absolu qui dure depuis onze ans, qui a coûté des centaines de milliards au royaume, a anéanti sa réputation internationale et — ce qui est le plus dangereux pour MBS — a fait déborder le conflit sur son propre territoire, réputé comme sanctuarisé d’une façon ou d’une autre depuis toujours. Il ne s’agit pas d’une campagne militaire, mais d’une catastrophe en chaîne, fruit d’une série d’erreurs d’appréciation, qui pourrait aboutir à ce que la mer Rouge devienne un champ de bataille permanent et que la Corne de l’Afrique s’effondre d’une manière que Riyad n’aurait jamais pu prévoir.
À ce stade, l’Arabie saoudite a commis trois erreurs de taille:
La première erreur est une mauvaise interprétation de la posture réelle de Washington : l’allié qui ne se sacrifiera pas pour Ryad.
Riyad a passé des années à croire que sa relation privilégiée avec Washington — cimentée par le pétrole, les méga contrats d’armement et le statut d’« allié majeur non membre de l’OTAN » — signifiait que, lorsque les choses tourneraient mal, les États-Unis interviendraient. Cette croyance était renforcée par le paradigme selon lequel l’Arabie saoudite est un des deux piliers du capitalisme occidental (l’autre pilier étant Israël). Cette hypothèse s’est avérée catastrophique.
En septembre 2026, alors que les forces de Ansar Allah du Yémen achevaient leur prise de contrôle de la région de Bab al-Mandeb, MBS a appelé le président Donald Trump à deux reprises en une seule journée, suppliant les États-Unis de mener des frappes aériennes contre les Houthis. Trump aurait refusé. L’administration a clairement indiqué qu’elle n’ouvrirait pas de nouveau front contre les Houthis alors qu’elle concentrait ses efforts sur l’Iran et le détroit d’Ormuz. Washington a proposé un soutien en matière de renseignement et de ciblage, mais pas de bombes, pas de troupes, pas d’intervention directe. Les États-Unis ont mis toute leur énergie pour sauver Israël et ont encaissés trop de coups dans leur assaut contre l’Iran. Ils ne veulent pas s’enliser encore une fois et perdre leurs munitions dans un conflit impossible à gagner et laisser l’avantage à leur rivaux stratégiques.
Telle est la dure réalité des relations entre les États-Unis et l’Arabie saoudite : Riyad reçoit le matériel, les platitudes et les discours sur le « partenariat stratégique ». Mais lorsque les villes saoudiennes sont en feu et que les Houthis contrôlent la voie maritime la plus importante au monde, ce sont les intérêts nationaux fondamentaux des États-Unis — la liberté de navigation, et non la survie du régime saoudien — qui déterminent la réponse. Les livraisons d’armes de très grande valeur se poursuivent, mais les F-35 et les Eurofighters qui dorment dans les hangars saoudiens se sont révélés inutiles face à une force de guérilla rustique et résiliente qui a appris à mener une guerre asymétrique selon ses propres règles.
La seconde erreur est classique et consiste en la sous-estimation de l’adversaire. « Des va-nu-pieds », des » vauriens », des « affamés drogués au Kat », la » racaille » selon la perception des élites saoudiennes.
En fait, Ryad a gravement sous-estimé les Houthis, lesquels se sont avérés comme l’ennemi qui ne s’effondrera pas.
Les stratèges saoudiens ont toujours considéré les Houthis comme une force mandataire qui s’effondrerait dès que leurs lignes d’approvisionnement iraniennes seraient coupées. Cette hypothèse est désormais réduite à néant. Les Houthis sont passés d’une milice hétéroclite de25 000 combattants en 2015 à une force aguerrie comptant jusqu’à 350 000 hommes, dotée d’un arsenal de drones et de missiles balistiques capables d’atteindre Riyad et les infrastructures énergétiques du royaume.
La fragile trêve qui avait tenu pendant des années a volé en éclats après que l’Arabie saoudite eut bombardé l’aéroport de Sanaa en juillet 2026 pour empêcher un vol iranien transportant des représentants du mouvement rebelle de Ansar Allah vers Téhéran pour participer à des funérailles officielles
Les Houthis ont réagi en déclarant le cessez-le-feu caduc, en mettant en place des blocus maritimes et en remontant la côte yéménite pour s’emparer du détroit de Bab al-Mandeb. Ils ont désormais pris l’île de Perim — ce rocher stratégique situé au milieu de la voie maritime — et se trouvent à portée des goulets d’étranglement énergétiques mondiaux.
L’Arabie saoudite a consacré 83,2 milliards de dollars à son armée en 2025, ce qui en fait le huitième budget de défense au monde. Pourtant, elle ne parvient pas à vaincre un mouvement qui génère 2,5 milliards de dollars grâce à la fiscalité et 2 milliards de dollars grâce à la vente illicite de pétrole. La puissance aérienne, à elle seule, ne suffit pas à contrôler un territoire. Et Riyad, traumatisée à l’idée d’une nouvelle guerre terrestre à grande échelle, n’a aucune réponse à apporter à ce problème.
La troisième erreur est la brouille fracassante avec les Émirats Arabes Unis.
Pendant des années, l’axe Saoudie-Émirats au Yémen a constitué un mariage de convenance : Riyad signait les chèques et fournissait la puissance aérienne ; Abou Dhabi mettait en place les milices locales, les réseaux de renseignement et les systèmes de commandement et de contrôle qui fonctionnaient réellement sur le terrain. Ce partenariat s’est effondré fin 2025 lorsque des avions de combat saoudiens ont bombardé des véhicules militaires liés aux Émirats arabes unis au port de Mukalla, révélant au grand jour une rupture amère au sujet du Conseil de transition du Sud (CTS) — cette force séparatiste soutenue par les Émirats que Riyad considère comme une ligne rouge à proximité de sa frontière.
Les Émirats Arabes Unis se sont retirés. Et l’Arabie saoudite, qui avait passé une décennie à confier à des tiers le sale boulot de la coordination au sol, s’est soudain retrouvée aux prises avec un champ de bataille qu’elle ne savait pas gérer. Les commandants yéménites qui avaient opéré sous les systèmes émiratis se sont retrouvés plongés dans le chaos. Riyad avait des ambitions d’influence, mais disposait d’aucun mécanisme pour remplacer l’appareil mis en place par Abou Dhabi. Résultat : un front anti-Houthis fragmenté, incapable de coordonner un simple ravitaillement, et encore moins une contre-offensive.
Alors que Riyad s’enlise au Yémen, la Corne de l’Afrique glisse vers un brasier qui fera passer la crise de la mer Rouge pour une simple escarmouche frontalière. La reprise des combats au Tigré — qui ont éclaté à nouveau en septembre 2026 — a déjà entraîné l’Érythrée dans le conflit : selon certaines informations, des troupes érythréennes auraient franchi la frontière pour pénétrer dans le nord de l’Éthiopie, tandis que des drones éthiopiens auraient frappé leurs positions. L’Éthiopie et l’Érythrée ont rompu leurs relations diplomatiques et s’échangent des accusations d’agression.
Il ne s’agit pas d’un problème éthiopien isolé. Le conflit du Tigré se déroule parallèlement à la guerre civile au Soudan et à la lutte sans fin de la Somalie contre Al-Shabaab, qui a regagné du terrain dans le centre du pays et continue de mener des attaques dévastatrices. L’Égypte, l’Érythrée, la Somalie et le Soudan — qui entretiennent tous des relations difficiles avec l’Éthiopie — se coordonnent d’une manière susceptible de transformer une rivalité régionale en une guerre à part entière.
Voici la triste vérité que les conseillers de MBS ne lui diront pas : cette guerre ne peut être gagnée par des moyens militaires. Le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale est fragmenté, corrompu et divisé. Les Houthis ont systématiquement exploité ces faiblesses et mis en place un État parallèle qui survit grâce à la contrebande, à la perception d’impôts et à une foi inébranlable en sa propre cause. L’Arabie saoudite peut bombarder le Yémen pendant encore une décennie, mais elle ne peut pas le gouverner. Et chaque civil tué par les frappes aériennes « de luxe » saoudiennes recrute un nouveau combattant pour le camp adverse.
Et qu’en est-il de la région dans son ensemble ? Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a déjà restreint le trafic dans le détroit d’Ormuz. Les Houthis contrôlant désormais le détroit de Bab al-Mandeb, la voie maritime de la mer Rouge — déjà vitale pour les exportations énergétiques — devient une zone interdite. Les coûts du transport maritime mondial montent en flèche. Les marchés de l’énergie sont nerveux. Et toutes les parties belligérantes — l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis, l’Iran, l’Éthiopie, l’Érythrée, l’Égypte, le Soudan, la Somalie — sont empêtrées dans un enchevêtrement de rivalités qui rend toute désescalade pratiquement impossible.
La Bugatti n’a pas de freins
MBS voulait vivre une aventure folle. Il l’a eue. Mais une Bugatti à plein régime sur une route sans glissières de sécurité, ce n’est pas palpitant : c’est suicidaire. La « Vision 2030 » du prince héritier, avec ses mégaprojets rutilants et ses événements sportifs mondiaux, est financée par les recettes pétrolières que les missiles balistiques et de croisière houthis peuvent prendre pour cible et que les perturbations du transport maritime peuvent compromettre. Les stocks de missiles intercepteurs nec plus ultra du royaume s’amenuisent. Les villes saoudiennes, autrefois à l’abri de la guerre, sont désormais des zones de combat potentielles.
Les centaines de F-15 et d’Eurofighters stationnés dans les bases aériennes saoudiennes font forte impression sur un terrain de parade. Ils sont toutefois inutiles face à un ennemi qui se cache dans des grottes, fabrique des drones dans des garages et mène une guerre d’usure que Riyad ne peut pas supporter. Les vieux différends — l’imamat zaydite, les conflits frontaliers entre l’Arabie saoudite et le Yémen, la guerre par procuration entre l’Iran et l’Arabie saoudite — ne seront pas réglés par des munitions à guidage de précision. Ils ne seront réglés que par des accords politiques que MBS, prisonnier de sa propre arrogance, refuse de conclure.
Cette tragédie ne concerne pas seulement le Yémen. Elle touche l’ensemble du corridor de la mer Rouge. Si la Corne de l’Afrique s’embrase et que le Yémen reste un État défaillant, la région deviendra un cauchemar permanent pour le commerce mondial et un autre cimetière pour tous les dirigeants qui avaient cru que la force militaire seule pouvait tout résoudre.
La Bugatti continue d’accélérer. La falaise se rapproche. Et personne — ni Washington, ni Abou Dhabi, ni le Conseil de coopération du Golfe — ne pourra changer la donne.