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Conseil de sécurité de l'ONU, Guerre en Ukraine, Intervention de Larry Johnson, le victimes civils, Les réactions, Russie, Ukraine
Larry C. Johnson

Je suis de retour à New York à l’invitation de la délégation russe auprès des Nations unies. Contrairement à ma précédente intervention devant l’ensemble du Conseil de sécurité de l’ONU, il s’agissait cette fois d’une session Arria. Une réunion selon la formule Arria est une réunion informelle convoquée par un ou plusieurs membres du Conseil de sécurité afin d’entendre des personnes qui ne peuvent normalement pas s’adresser au Conseil. Il s’agit notamment d’ONG, de personnalités de la société civile, d’experts, de victimes et de témoins, ainsi que d’acteurs non étatiques. Il ne s’agit pas d’une séance officielle du Conseil et cette formule ne repose sur aucune disposition du règlement intérieur du Conseil.
Les quinze membres du Conseil de sécurité étaient tous représentés. Leur réaction s’est avérée très révélatrice (je vous en ferai part ci-dessous). Voici ma déclaration :
Monsieur le Président, Excellences, chers délégués, je vous remercie de me donner l’occasion de m’adresser à vous.
Je m’appelle Larry Johnson. J’ai occupé des fonctions d’officier au sein de la CIA (Agence centrale de renseignement), puis au sein du Bureau du coordinateur de la lutte contre le terrorisme du Département d’État. J’ai passé plus de deux décennies à travailler avec les forces spéciales de l’armée américaine. Je me présente devant ce Conseil non pas en tant que porte-parole d’un gouvernement quelconque, mais en tant que personne ayant consacré sa carrière à étudier la manière dont les guerres sont menées, les souffrances qu’elles infligent aux civils et la façon dont les hostilités s’accompagnent de campagnes de désinformation.
Depuis plus de quatre ans, ce Conseil entend dire que la Russie mène une guerre contre l’Ukraine et prend pour cible des civils. Vous n’avez pas besoin de vous rendre au Conseil de sécurité pour entendre ce discours, il est omniprésent dans les médias et sur Internet. Je vous demande de confronter cette affirmation aux faits.
Aujourd’hui, nous avons entendu des récits effroyables de civils pris pour cible, de prisonniers de guerre torturés et de civils retenus contre leur gré par les forces armées ukrainiennes.
Posez-vous quelques questions : pourquoi les civils qui meurent en Russie à la suite d’attaques de drones sont-ils écartés du débat, et pourquoi les civils tués en Ukraine avant février 2022 sont-ils ignorés ? D’après mon expérience, la crise en Ukraine s’est accompagnée d’une campagne de désinformation sophistiquée visant à rejeter toute la responsabilité sur la Russie tout en disculpant l’Ukraine.
Commençons par l’ampleur des combats. Selon les chiffres fournis par le gouvernement ukrainien lui-même, la Russie a tiré bien plus de deux millions et demi de tonnes de munitions. Ce chiffre comprend cent mille bombes planantes, des drones d’attaque, des missiles et des millions d’obus d’artillerie depuis février 2022.
Considérons maintenant le bilan humain. La Mission des Nations unies pour la surveillance des droits de l’homme en Ukraine a vérifié 16 431 décès de civils jusqu’au milieu de cette année. Chacun de ces décès est une tragédie, et je n’en minimise aucun. Cependant, le rapport entre le nombre de civils tués et la quantité de munitions utilisées est extraordinairement faible pour une guerre de cette intensité.
Comparons ces chiffres à ce qu’ont fait les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, une guerre que mon pays a, à juste titre, considérée comme juste. Les bombardiers alliés ont largué quelque 2,7 millions de tonnes de bombes sur l’Europe et tué entre un demi-million et trois quarts de million de civils en Europe.
Dans le Pacifique, les États-Unis ont largué environ 160 000 tonnes de bombes sur l’archipel japonais. Au total, les attaques aériennes américaines contre le Japon ont tué entre 330 000 et un demi-million de civils.
Comparons ces chiffres. Au total, les États-Unis ont tué entre un demi-million et plus d’un million de civils pendant la Seconde Guerre mondiale. Le bilan vérifié en Ukraine, après plus de quatre ans, ne représente qu’une infime fraction de ce chiffre.
Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. Le bilan de la Russie en Ukraine est conforme à une politique consistant à ne pas prendre pour cible les civils. Ces faits contredisent l’affirmation selon laquelle la Russie mènerait une campagne d’extermination contre la population civile ukrainienne.
Le même critère doit s’appliquer à l’Ukraine.
Les meurtres de civils dans ce conflit n’ont pas commencé en février 2022. De 2014 à 2021, le HCDH a recensé au moins 3 404 morts parmi les civils dans le Donbass. De 2018 à 2021, le HCDH a constaté que 81 % des victimes civiles dues aux bombardements ukrainiens, aux tirs d’armes légères et aux attaques de drones se sont produites dans des zones contrôlées par les autorités de Donetsk et de Louhansk. Ces victimes sont oubliées par les médias internationaux et par les Nations unies. Rares sont ceux qui réclament une enquête ou la mise en cause des responsabilités.
Depuis février 2022, selon les chiffres présentés le mois dernier par le ministère russe des Affaires étrangères au Conseil des droits de l’homme, les frappes ukrainiennes ont tué plus de 9 000 civils dans les territoires sous contrôle russe et en ont blessé plus de 25 500. Ce Conseil a rarement évoqué ces victimes. Elles méritent la même attention et la même enquête que tous les civils tués de l’autre côté de la ligne de front.
Nous avons entendu aujourd’hui certaines des circonstances de leur décès. J’espère que les Nations unies incluront ces chiffres dans leurs rapports afin de dresser un bilan impartial des événements… Au moins 12 404 civils ont été tués par les forces armées ukrainiennes depuis 2014.
Nous en arrivons donc à ce simple constat : le nombre de civils tués de part et d’autre de la ligne de front n’est pas si différent, même si l’on prend pour argent comptant les chiffres avancés par le HCDH – 12 404 contre 16 431. Et je sais que le gouvernement russe les conteste vivement, en invoquant notamment l’affirmation contestable du HCDH selon laquelle la Russie serait responsable des événements de Boutcha.
Pourquoi l’attention se concentre-t-elle exclusivement sur la Russie alors que l’on n’entend rien au sujet des crimes commis contre des civils par les forces armées ukrainiennes ?
Je ne demande pas à ce Conseil d’excuser quelque acte illégal que ce soit. Lorsqu’une frappe viole les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution, elle doit faire l’objet d’une enquête, quel qu’en soit l’auteur. Je demande au Conseil d’appliquer une norme unique. Les nations qui jugent la Russie devraient évaluer le comportement de celle-ci à l’aune des preuves et de leur propre histoire, et non à l’aune d’un récit.
Les fausses accusations et les rapports partiaux ne constituent pas le moyen le plus efficace de protéger les civils en Ukraine. La clé de la protection des civils réside dans une fin négociée à cette guerre. J’exhorte les membres de ce Conseil à mettre tout leur poids au service de cet objectif.
Merci.
Le plus grand choc est venu du représentant américain. Contrairement à ma précédente intervention devant le Conseil de sécurité, où le représentant américain s’était montré agressif et dédaigneux à l’égard de mes remarques, l’homme qui occupait aujourd’hui le siège des États-Unis s’est exprimé comme si les États-Unis n’avaient absolument aucun rôle à jouer dans la guerre qui fait rage entre la Russie et l’Ukraine. Il était plutôt réservé. Un changement complet de ton et d’attitude. Cela m’a montré qu’il y a un changement indéniable dans la politique américaine envers la Russie.
Les Européens, en revanche, avaient complètement perdu la tête. Les représentants du Danemark, de la Lettonie, de la France et de la Grèce se sont montrés agressifs et grossiers. Ils bouillonnent d’envie de se battre. L’objectif de la réunion était de présenter des preuves des attaques ukrainiennes contre des civils sur le territoire actuellement occupé par la Russie. Au lieu de s’en tenir aux faits, ces Lilliputiens européens ont hurlé contre les Russes.
Même le représentant britannique a adopté une approche discrète. Cela aussi était surprenant. Les huit autres membres du Conseil de sécurité ont fait des remarques mesurées et neutres. Mon intervention visait à soutenir Rodion Miroshnik, l’ambassadeur russe chargé d’enquêter sur les attaques contre les civils. Rodion est un homme de bien et un enquêteur intègre. En somme, une journée fascinante.